Christian Chavagneux l’illusionniste

imgscan contrepoints677 Keynesie

Christian Chavagneux, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques, cumule réécriture de l’histoire, erreurs et parti pris.

Christian Chavagneux, rédacteur en chef d’Alternatives Economiques, cumule réécriture de l’histoire, erreurs et parti pris.

Par Jeff Belmont.

Dans une émission diffusée sur Arte le 17 janvier intitulée « La France a perdu son AAA, à qui la faute ? », la présidente de l’Institut Économique Molinari, Cécile Philippe était confrontée à Christian Chavagneux, rédacteur en chef d’Alternatives Économiques. Avec le peu de temps que laissait la journaliste à Cécile Philippe pour répondre à Christian Chavagneux, il semble utile d’apporter quelques remarques sur le flot d’absurdités qu’il émettait.

Hayek et le culte de l’égoïsme

Marx a dit, ben c’est très simple, le capitalisme s’accompagne du crime et fait travailler les avocats, les geôliers, les policiers. Keynes a dit, si on veut de la croissance, il faut soutenir la demande, c’est ça la morale. Mais c’est pas ça qu’on a retenu, ni Keynes ni Marx, mais plutôt un autre économiste, un autrichien qui s’appelle Friedrich Hayek. Et lui, il a dit c’est très simple, la fable des abeilles de Mandeville, si on laisse chacun, en particulier les plus riches poursuivre son propre égoïsme, et bien tout le monde peut prospérer. Les vices privés font les vertus publiques.

Tout d’abord, Christian Chavagneux présente l’opinion de Hayek d’une façon tout à fait caricaturale. La véritable citation de Hayek est que « les individus, en poursuivant leurs propres fins, qu’elles soient égoïstes ou altruistes, produisent des résultats utiles aux autres qu’ils n’avaient pas prévus et dont ils n’ont peut-être même pas eu connaissance » [1]. Donc Hayek ne fait pas une apologie de l’égoïsme, il adopte la méthode praxéologique qui consiste à étudier les actions humaines sans jugement de valeur (« qu’elles soient égoïstes ou altruistes »). Christian Chavagneux tente de faire entrer dans l’analyse de Hayek une sorte de « morale de l’égoïsme » que l’on ne retrouve jamais chez cet auteur pour la simple et bonne raison que ça serait contraire à la tradition méthodologique autrichienne d’une science économique wertfrei (« détachée des valeurs ») [2].

Ensuite, Chavagneux fait mine qu’il y a trois morales possibles à la fable de Mandeville et que l’interprétation de Hayek serait que « les vices privés font les vertus publiques ». La réalité est que cette formule est plutôt la morale qu’avait donnée Mandeville lui-même à sa propre fable (c’est le sous-titre même du texte de Mandeville). Non seulement cette formule ne vient pas de Hayek, mais celui-ci l’avait critiquée en estimant qu’il s’agissait d’une « erreur d’interprétation commune » que de prendre cette formule comme « la devise d’un laissez-faire postulant une harmonie naturelle ou spontanée entre les intérêts des individus et le bien public » [3]. (Hayek avait en revanche loué Mandeville pour la pertinence de l’idée qui sous-tend la fable).

Il est probable que Chavagneux n’ait jamais lu Hayek pour faire des erreurs aussi grossières sur ses travaux. Et son ignorance totale de cet auteur ne semble pas l’empêcher d’en faire la critique.

Le paradis keynésien était sous Jospin

Chavagneux nous explique ensuite que l’Histoire française récente est une démonstration des bienfaits du keynésiannisme. Oui, vous ne rêvez pas.

Alors vous savez qu’il y a une petite période dans l’histoire récente où le poids de la dette sur la richesse produite en France a diminué, vous savez quelles années c’est ? C’est entre 1997 et 2002. Pourquoi ? Parce qu’on a créé beaucoup plus de croissance que la progression de la dette. Et pourquoi ? Parce qu’on a créé beaucoup plus d’emplois. On a eu une politique de relance par la création d’emplois publics, les fameux emplois jeunes, les fameux emplois aidés, c’est-à-dire sous M. Jospin et c’est juste à ce moment-là que le poids de la dette a baissé. Donc la politique keynésienne, quand vraiment elle est mise en place, qu’il y a un vrai effet de relance sur la création d’emplois, ça fonctionne.

Cette démonstration aurait d’excellentes chances à concourir pour le prix de la démonstration économique la plus bancale de l’Histoire.

Démontrer une relation de causalité avec une méthode empirique falsificationniste fondée sur une corrélation faite sur un seul point expérimental correspondant à une période qui s’étale sur une période de cinq ans dans un seul pays est une prouesse de l’esprit comme on n’en voit plus que chez les keynésiens.

Pourtant, même au-delà de l’approche méthodologique douteuse, il y a beaucoup à redire sur cet exemple :

  • D’abord ça n’est pas la seule période récente où le poids de la dette sur le PIB a diminué. Cela s’est reproduit entre 2005 et 2007.
Dette publique française 1995 2011
  • Ensuite, si cette période de 1997 à 2002 est une sorte d’« âge d’or keynésien », alors ça démontre surtout l’effrayant court-termisme du keynésianisme, puisque loin d’avoir apporté une réduction durable de la dette, celle-ci a recommencé à augmenter dés 2001. Lorsqu’il rend les rennes du pouvoir après sa raclée de l’élection présidentielle de 2002, Lionel Jospin, notre ange keynésien, vient de boucler un budget 2002 où la dette publique a retrouvé sa valeur… de 1997 ! Bel exemple…
  • Dire que les embauches massives de fonctionnaires de l’ère Jospin ont apporté la croissance est de la même façon extrêmement osé. Quand Jospin arrive au pouvoir en 1997, la croissance s’élève à +2,2%. Quand il le quitte en 2002, la quasi-totalité des fonctionnaires, emplois-jeunes et emplois aidés embauchés sous l’ère Jospin sont toujours en poste, donc on devrait voir perdurer les fabuleux effets keynésiens qu’ils sont censés avoir apportés. Pourtant la croissance retombe à +0,9%.
  • On a donc du mal à expliquer que les très bons chiffres de la croissance (supérieurs à 3%) des années 1998, 1999 et 2000, soient dus aux embauches de l’ère Jospin. Quand on regarde ce qui se passe à la même époque dans les autres pays développés (en faisant une moyenne sur les 30 pays de l’OCDE), on se rend compte qu’eux aussi connaissent une croissance de la même ampleur. Au final, sur cette période, la France est à peine dans la moyenne, voire en dessous de la moyenne des pays développés en termes de croissance.
Croissance PIB France 1994 2004

À ce niveau de l’analyse, soit on estime que les emplois-jeunes de Jospin ont dopé la croissance française qui à son tour a emporté le reste du monde dans une flamboyante ère de bonheur keynésien, soit on se rend à l’évidence et on accepte que la croissance de cette époque est un phénomène conjoncturel mondial que la plupart des autres pays développés ont connu et que ça n’a pas de lien avec les embauches jospiniennes.

  • Enfin, la « politique de relance par l’emploi public » et la « politique keynésienne vraiment mise en place » sous l’ère Jospin que loue M. Chavagneux n’a absolument rien d’exceptionnel en France. Si on regarde l’évolution de l’emploi public en France, la période 1997-2002 a connu certes une augmentation massive de l’emploi public, mais tout autant que les périodes qui la précédaient et autant que celles qui la suivaient.
Évolution emploi en France 1980 2007

(Graphique : « Les effectifs de l’État 1980-2008 – Un état des lieux ».

Rapport de la Cour des comptes, décembre 2009.)

La réalité, c’est que tous les gouvernements appliquent depuis des décennies les politiques keynésiennes d’embauches massives de fonctionnaires, de déficits publics et de dépenses publiques sans fin. Contrairement à ce que dit Chavagneux, ça n’est pas Hayek que nos dirigeants ont écouté. C’est Keynes, et depuis bien longtemps ! Le moins que l’on puisse dire c’est que ça ne nous a pas apporté une croissance durable.


Sur le web

Notes :

  1. F.A. Hayek, « Lecture on a master mind : Dr Bernard Mandeville »
  2. Ludwig von Mises, Théorie et histoire (Première partie, chapitre 2)
  3. F.A. Hayek, « Introduction to Bernard Mandeville, A Letter to Dion (1732) », dans The Long View and the Short, Chicago, 1958, p. 341).