La crise au pays des soviets audiovisuels

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On aurait pu espérer que la crise de 2008 provoque une sévère cure d’humilité chez les soviétologues qui défilent dans les médias.

On aurait pu espérer que la crise de 2008 provoque une sévère cure d’humilité chez les soviétologues qui défilent dans les médias.

Un billet d’humeur de Daniel Tourre.

«  Faut-il donner 240 milliards d’Euro aux Grecs afin de sauver leur pays, l’Euro, l’Europe, la civilisation occidentale, l’économie mondiale ?

 Je serais plutôt d’avis aussi de soutenir les banques à hauteur de 1000 milliards d’Euros, banques dont le crédit est nécessaire à notre économie.

 Non, non, pour une vraie relance, prenons 435 milliards d’Euro pour investir dans un grand projet d’emprunt d’investissement du futur de l’avenir.

 En tous cas, nous sommes tous d’accord pour que  la BCE donne un coup de pouce positif pour faire un geste en faveur de la croissance par signal fort au marché. 912 milliards serait un bon début. »

Attention, les soviétologues sont de sortie et ils volent en escadrilles. L’URSS est morte, mais son fantôme vaporeux hante encore une large partie des macro-économistes commentant l’actualité. Ils n’ont pas un État communiste à leur service mais il reste un bon gros État mammouth et une banque centrale. Difficile d’allumer une radio, une télé ou d’ouvrir un journal sans subir un bombardement de prévisions, d’injonctions ou de sentences collectives qui feraient rougir de plaisir les camarades soviétiques de la grande époque.

On aurait pu espérer que la crise de 2008 provoque une sévère cure d’humilité chez les soviétologues. Après tout, très rares étaient ceux qui avaient vu venir cette crise, et une fois enclenchée, rares sont ceux qui ont eu le bon diagnostic et les bons remèdes. (Dans ce domaine, Patrick Arthus avait atteint une certaine perfection formelle dans le plantage avec sa note de 2007.) Que cela ne tienne, si l’astrologie après des siècles de plantage donne encore sans honte des conseils sur la journée qui s’annonce, pourquoi est ce que les macro-économistes ne donneraient pas eux aussi leur avis après seulement quelques petites décennies de  cafouillages ?

La nation en tant que telle n’est pas un immense acteur, qui travaille, épargne ou consomme [../..] L’économie nationale n’est que le résultat d’innombrables efforts économiques individuels et doit aussi être interprétée à cette lumière.

Carl Menger, Investigations.

Extrait de « Pulp libéralisme, la tradition libérale pour les débutants »

Tous les raisonnements macro-économiques ne poussent pas dans la mauvaise direction, mais tous, en particulier dans leur version vulgarisée, encouragent un mode de raisonnement au final dévastateur pour la prospérité… et notre liberté.

D’abord, le discours macro-économique soviétologue se caractérise par un mépris parfait pour la liberté et la propriété. Du bout des lèvres, l’expert décide de transférer des milliards d’euro des ouvriers allemands vers les préretraités fonctionnaires grecs, de la PME vers la grande banque, de l’épargnant vers l’endetté ou de l’investisseur vers le consommateur sans jamais évoquer la liberté ou la propriété des spoliés. C’est un non-sujet. Les richesses sont une masse indistincte distribuée une première fois aléatoirement comme ceci ou comme cela, sans lien avec le travail, l’épargne et les échanges individuels. Il est du devoir du soviétologue de prendre à sa guise puis donner de ces richesses là où – selon lui elles sont le plus utiles pour assurer une sortie de crise bien hypothétique.

L’idée que des transferts de ressources aussi importants sans le consentement de ceux qui les ont produites, voire contre leur avis, est à la fois illégitime et profondément méprisant pour les personnes concernées ne semble pas effleurer le soviétologue. De surcroît, l’incertitude ou l’angoisse que génèrent mécaniquement ces spoliations légales – ou simplement leur évocation permanente n’a pas l’air de les inquiéter. Le soviétologue, grand architecte de l’économie, a de la matière première inerte : les autres. Il ne manquerait plus que le matériel donne son avis et/ou anticipe les préconisations du soviétologue. Les distorsions monétaires, fiscales, réglementaires induites dont l’importance est pourtant cruciale dans la résolution de cette crise sont pratiquement absentes des débats. Le soviétologue ne les connait pas, ou parfois même les encourage.

La deuxième caractéristique des experts soviétologues, c’est le niveau stratosphérique avec lequel ils parlent systématiquement de l’économie. Toute l’activité, les incitations et les souhaits de millions d’individus sont agrégés ou moyennés en quelques gros compteurs à aiguilles (PIB, chômage, augmentation des prix) et des gros curseurs permettant de les contrôler (déficit du secteur public, création monétaire de base, etc.). Or ces indicateurs peuvent permettre de donner des grandes tendances en les manipulant avec beaucoup de précaution mais souvent ils sont aussi trompeurs.

Le PIB, par exemple, additionne des choux et des carottes, il est biaisé en faveur de la consommation d’une part et du secteur public d’autre part. Quant à la corrélation entre les gros curseurs et les gros compteurs, elle est plus que décevante. Entre les deux, il y a des millions d’individus libres et imprévisibles.

Or les statistiques de prix sont d’une pertinence extrêmement douteuse. Leurs fondements sont précaires parce que les circonstances, la plupart du temps, ne permettent pas la comparaison des diverses données, leur liaison en séries et le calcul des moyennes. Pleins de zèle pour se lancer dans des opérations mathématiques, les statisticiens cèdent à la tentation de méconnaître l’hétérogénéité des données disponibles.

Ludwig Von Mises, L’Action Humaine.

D’une manière générale, les soviets audiovisuels se heurtent au même mur de la connaissance auquel se heurtaient les soviétiques de la grande époque. Ils ne savent pas grand-chose de l’économie réelle avec ces quelques indicateurs, et ne connaissent même pas l’étendue de leur propre ignorance. Ce qui ne les empêche pas de proposer régulièrement du bout des lèvres de détruire ou de court-circuiter le principal mécanisme de coordination de la production : les prix apparaissant sur un marché libre – en particulier pour les taux d’intérêts. L’École Autrichienne, école d’économie (Menger, Hayek, Mises, Rothbard) évitant les tares méthodologiques des soviétologues et leurs conséquences  et offrant une vision de la crise beaucoup plus convaincante est, elle, totalement absente.

La macroéconomie et l’économétrie ne sont que des erreurs. Les étudiants doivent étudier la bonne microéconomie traditionnelle. C’est le seul moyen de comprendre réellement ce qui est arrivé et de quoi dépend le succès de nos efforts économiques.

Friedrich Hayek, Entretien sous l’égide de l’UJRE à Fribourg.

Au final, ces conseils permanents de soviets audiovisuels confortent peu à peu l’image d’une économie mécaniciste, déconnectée de l’action des individus et dont le destin dépend d’une petite poignée d’experts fixant le niveau d’indicateurs agrégés par la magie de commandements politiques. Le message martelé reste : il est juste de disposer massivement de ressources privées, il est efficace de piloter l’économie à la place des individus. Les soviétologues confortent ainsi l’interventionnisme d’État, de la banque centrale ou de grandes institutions puisque seuls ces outils peuvent suivre leurs recommandations.

« Nous ne savons pas grand chose, et nous ne savons tellement pas grand chose, que nous sommes incapables de formuler des commandements efficients à qui que ce soit. De surcroît, donner des conseils pour voler, même légalement, des millions de Pierre au profit de millions de Paul est moralement inacceptable, autant que de discuter du meilleur moyen de voler le sac des vieilles dames. La seule chose que nous pouvons faire est de discuter de la bonne conception des règles permettant aux individus d’échanger librement entre eux, selon les connaissances dont ils sont les seuls à disposer. » Une émission économique qui commencerait par cette entrée en matière serait sans doute frustrante pour les maestro de la planification et les bovarystes du commandement économique, mais elle permettrait de remettre au centre du débat ce qui a constitué le socle de notre prospérité : la liberté, la responsabilité et la propriété individuelle sous le règne du Droit.

Cela n’est pas gagné… Il faudrait peut-être créer des indicateurs agrégés en nombre de sophismes soviétiques par minute d’antenne pour planifier un retour à la croissance de l’offre globale d’idées libérales dans un marché doctrinal en déflation interventionniste.

Il faut le dire : il y a trop de grands hommes dans le monde ; il y a trop de législateurs, organisateurs, instituteurs de sociétés, conducteurs de peuples, pères des nations, etc. Trop de gens se placent au-dessus de l’humanité pour la régenter, trop de gens font métier de s’occuper d’elle.

Frédéric Bastiat, La Loi.