La fable des deux France

Caran d'Ache Ils en ont parle Affaire Dreyfus (Image libre de droits)

La Gauche aime accroire que, de la Révolution à l’affaire Dreyfus, puis de cette dernière à l’Occupation, se seraient opposés deux camps aussi immuables qu’antagonistes.

La Gauche aime accroire que, de la Révolution à l’affaire Dreyfus, puis de cette dernière à l’Occupation, se seraient opposés deux camps aussi immuables qu’antagonistes.

Par Anton Wagner.

La lecture de Simon Epstein est assez éprouvante, l’auteur s’en excuse même dans l’avant-propos de son livre Les Dreyfusards sous l’Occupation. La matière de l’ouvrage consiste en de nombreuses notices biographiques, de longueurs inégales, regroupées en chapitres thématiques ; il est difficile de tout lire sans finir par s’emmêler les pinceaux…

Le sujet, néanmoins, n’est pas sans intérêt, et une lecture sélective reste pertinente. Les premier et second chapitres, notamment les parties sur Péguy et Sorel, sont passionnants ; le chapitre six, qui se penche sur Laval, Pétain et Darlan, l’est tout autant. Toutefois, s’il n’en fallait lire qu’un, c’est le dernier qui en vaut le plus la peine.

L’auteur s’y essaye à deux choses. D’une part d’expliquer pourquoi un nombre si important de Dreyfusards finirent par collaborer, plus ou moins activement, durant l’Occupation ; d’autre part, et c’est ce qui m’intéresse ici, pourquoi cette donnée fut occultée par les historiens et intellectuels français. Simon Epstein discerne deux raisons principales.

1. L’essentialisation du dreyfusisme

Dès l’affaire Dreyfus, et davantage par la suite, apparut une tendance à deshistoriciser les dreyfusards. Le qualificatif fut peu à peu employé pour désigner métaphoriquement ceux qui s’engageaient dans de justes causes ; c’est-à-dire des causes validées par la Gauche. « Les dreyfusards ne forment plus une catégorie historique mais un ensemble abstrait, intemporel, auquel de nouvelles générations militantes sont invitées à s’identifier et dans lequel elles sont appelées à se fondre », écrit Simon Epstein qui parle même de « légion céleste » (page 314). Il donne l’exemple de Pierre Vidal-Naquet, qui, en 1986, classait les militants de l’indépendance algérienne en trois catégories, dont les « dreyfusards »…

2. La fable des deux France

La seconde raison est la généralisation d’une interprétation particulière de l’Histoire de France. Selon cette grille de lecture, de la Révolution à l’affaire Dreyfus, puis de cette dernière à l’Occupation, se seraient opposés deux camps aussi immuables qu’antagonistes. L’un, à Gauche, serait le Bien et l’autre, à Droite, serait le mal. C’est ce que Simon Epstein nomme la thèse des deux France.

Or, écrit-il, cette thèse et erronée : « L’image est séduisante, voire exaltante, et l’on comprend sans peine qu’elle ait prétendu à un rôle crucial dans la structuration des mémoires nationales. L’ennui est qu’elle perd très vite de son attrait, dès qu’on approche du sol » (page 315). Cette thèse pose naturellement l’idée d’une identité de personnes entre antidreyfusards et collaborateurs, or tout l’ouvrage d’Epstein montre que c’est là une vue simpliste.

Tentant une généalogie de cette idée, il remonte à Hanna Arendt, qui la proposa dès 1942. Puis elle tomba dans l’oubli jusqu’aux années 1980, où elle fut exhumée en lien avec la montée en puissance du Front national. Le principe est simple : le FN, ce sont les collaborateurs, ce sont les antidreyfusards. Le centenaire de l’Affaire, en 1994-1998, n’arrangea rien.

Simon Epstein cite des exemples d’auteurs ayant contribué à cette résurgence : Marc Knobel, Michel Winock, Jean-Pierre Rioux. Surtout, il nous invite à ne pas nous duper sur l’innocence de ces auteurs, à voir les subterfuges qu’ils utilisent pour minimiser la collaboration de gauche.

Aussi est-il salutaire de mettre au jour les falsifications fréquentes qui permettent à la Gauche de se tailler les plus jolis costumes de pureté et d’innocence. L’Histoire est une discipline à la fois des plus nécessaires et aussi, pour cette raison, des plus sensibles (Les notes sont de moi.) :

Le fait est que les hérauts des « deux France » sont moins naïfs qu’ils ne le paraissent. Ils admettent, certes de mauvaise grâce, qu’il y a eu des gens d’extrême-droite, voire des maurassiens antisémites dans la résistance. Ils connaissent les glissements qui ont conduit des gens de gauche vers le pétainisme et des antifascistes au nazisme. Ils considèrent cependant que ces cas, dont ils minimisent le nombre et la représentativité, ne sont pas de taille à remettre en question la validité de leur idée principale. La collaboration de gauche n’est pas masquée dans sa totalité, ce qui serait un peu fort, mais elle l’est dans sa nature (qu’on présente comme déviante, alors que la collaboration de droite est décrite comme naturelle) et dans son ampleur, qu’on réduit autant que possible par divers procédés. La méthode consiste à être scrupuleux à l’extrême dans le décompte des collaborateurs de gauche, mais emphatique et globalisateur dans le repérage des collaborateurs de droite [1]. Plus généralement, un collaborateur venant des Croix-de-Feu n’échappera pas à son passé et sera stigmatisé, avec insistance, comme Croix-de-Feu. En revanche, un collaborateur venu du Parti radical ou du Parti socialiste perdra miraculeusement son indication d’origine : il sera étiqueté technocrate sans âme, complice de Laval ou personnage redoutable et ambitieux. Un sophisme imparable  couvrira parfois le tout, présupposant que quiconque collabore, par le fait même qu’il collabore, est positionné à droite ou à l’extrême-droite [2].

Simon Epstein, Les Dreyfusards sour l’Occupation, Albin Michel, 2001, pages 335-336

Conclusion : un cercle vicieux de certitudes

Ces processus ont ceci d’intéressant qu’ils montrent une tendance solidement ancrée à Gauche à réécrire l’histoire, à littéralement la mystifier. La puissance des œillères idéologiques est telle qu’elle masque l’évidence aux chercheurs et aux penseurs, au regard orienté par leurs convictions. Les inconvénients que cela induit sont évidents, en même temps que l’avantage qu’en retire la Gauche.

Celle-ci se taille un costume sur mesure, se donnant systématiquement le beau rôle, renvoyant ses adversaires dans les cordes de l’infamie. Symétriquement, elle se sent renforcée dans ses certitudes et sa bonne conscience, se complait dans une auto-célébration satisfaite rendant en retour difficile tout examen critique.

Thierry Wolton, dans un livre, avait nommé « complexe de gauche » cette caractéristique. Malheureusement,  il ne donnait aucun remède.

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Sur le web.

Notes :

  1. L’auteur, dans une note, donne l’exemple de Jean-Pierre Azéma qui, dans l’Histoire de l’extrême-droite en France, n’envisage parmi les collaborateurs que ceux qui étaient encore à Gauche en 1938, alors qu’il n’hésite pas à remonter plus avant pour les collaborateurs venant de la Droite.
  2. Une pratique qu’il faut bien dire habituelle : on reprochera toujours à un homme de droite un passé trop extrême, mais beaucoup plus rarement à un homme de gauche.