Mythe voltairien

Voltaire n’a jamais dit : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. »

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
Portrait de Voltaire (image libre de droits)

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Mythe voltairien

Publié le 21 août 2012
- A +

Je lis en ce moment la dernier opus d’Élisabeth Lévy, La Gauche contre le réel. Cataloguée néo-réac par le prêt-à-penser gauchiste, elle invoque Voltaire pour justifier son droit d’expression.

Franchement, on nous rebat les oreilles avec Voltaire ! Il faudrait créer un « point Voltaire », à l’image du « point Godwin », à chaque fois que quelqu’un invoque naïvement le philosophe en renfort de la tolérance.

Le lieu commun consiste notamment à citer cette fameuse phrase : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous puissiez le dire. » Jolie phrase à n’en pas douter, très généreuse de surcroît. L’ennui c’est qu’elle est parfaitement apocryphe ; elle apparut en 1906, sous la plume d’un biographe de Voltaire, la Britannique Evelyn Beatrice Hall ; elle entendait par-là résumer la position du penseur.

C’est assez curieux, d’ailleurs, parce que Voltaire avait une conception particulière de la tolérance : un instrument qu’il invoquait au service de ses idées, mais qu’il était fort loin de réclamer pour ses adversaires. Rousseau, ou l’abbé Fréron, pourraient en témoigner ! La tolérance voltairienne est fondamentalement partisane et partiale.

Conception qui eut, après lui et jusqu’à aujourd’hui, une riche postérité. Par exemple, dans un article de Rue89, une journaliste reproche à des gens qu’elle ne goûte guère (genre Zemmour, Ménard, etc.) d’invoquer Voltaire pour justifier leur droit à la parole. Or, répond-elle en substance, ils ne le peuvent point puisque le philosophe n’était pas si tolérant… Message transmis : que l’on fasse taire ces nuisibles, qui pérorent si mal à propos ! D’ailleurs, cela ne rate pas, un commentateur lâche : « De toute façon on devrait empêcher de parler tous ceux qui sortent de la norme, ainsi nous ne serions pas pollués [sic] par l’extrême droite ! » Limpide ! En revanche, pour ce qui est de définir la juste norme…

On dira qu’ici, on défend une conception autrement plus large de la tolérance que la vision étroite de Voltaire. Un rappel conceptuel s’impose : ce qui confère, in fine, une quelconque valeur à la tolérance, c’est la protection qu’elle accorde justement à la différence et à la dissidence. Elle n’a d’intérêt qu’en dehors du consensus. Être tolérant, c’est donc faire de la liberté d’expression la règle universelle du jeu, que l’on se gardera bien, si l’on est fair-play, de vouloir instrumentaliser à son avantage.

Pour revenir à Voltaire, point n’est question d’instruire un procès anachronique ; sa vision s’explique par le contexte de son temps. Et il est vrai que, parfois, il doit se retourner dans sa tombe.

 

Post scriptum

On peut lire avec profit le livre de Didier Masseau, Les Ennemis des philosophes. L’antiphilosophie au temps des Lumières, Albin Michel, 2000. D’une part parce que c’est toujours bon de jeter un coup d’œil dans le camp d’en face, c’est-à-dire des vaincus, d’autre part parce que, en arrière plan, se pose la question de la neutralité dans la recherche historique (p. 9) :

Quelles que soient nos positions idéologiques, politiques ou critiques, convenons que les notions de « Lumières » et d’« anti-Lumières » relèvent d’une construction a posteriori profondément influencée par l’actualité dans laquelle elles s’élaborent. L’étude […] reste à faire. Elle témoignerait, sans doute, d’une influence considérable exercée par les engagements politiques du moment […].

—-
Sur le web.

Voir les commentaires (6)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (6)
  • Plutôt que de lire de médiocres études contemporaines, mieux vaudrait lire les auteurs du 18ème, comme les Mémoires de Marmontel , histoire de savoir ce dont on parle…

  • Bonjour,
    Après avoir longuement travaillé sur la Correspondance de Voltaire, je ne peux que souscrire largement aux distances que vous souhaitez voir marquées relativement à la réputation de ce personnage.
    Consultez, si vous le voulez, le blog dont je vous donne les coordonnées en accompagnement de ce message.
    Très cordialement à vous,
    Michel J. Cuny

  • Merci pour cette mise au point sur les propos « voltairiens »
    On gagne toujours à rétablir la vérité … même si cela contraint notre « amour propre « 

  • Les commentaires sont fermés.

Promouvoir la liberté n’est pas gratuit

Mais cela peut aider à réduire vos impôts de 66%

Faites un don dès maintenant

Faire un don

Par Lawrence W. Reed.

Dans une chronique du 21 mars 2021, Jeff Jacoby, rédacteur du Boston Globe, a cité le grand abolitionniste Frederick Douglass :

Supprimer la liberté d'expression est une double faute qui viole les droits de l'auditeur aussi bien que ceux de l'orateur. Il est tout aussi criminel de priver un homme de son droit de parler et d'entendre que de le priver de son argent.

Le fait que la déclaration de Douglass ne soit pas approuvée par la majorité des Américains est un constat triste, tra... Poursuivre la lecture

0
Sauvegarder cet article

Par Johan Rivalland.

En écho à l’article bienvenu de Philippe Bilger sur « la liberté d’expression et la liberté de rire de tout », diffusé sur Contrepoints, un court hommage à Pierre Desproges, personnalité à l’humour unique qui continue d’inspirer ponctuellement un certain nombre d’humoristes.

 

Chroniques de la haine ordinaire

Je me souviens avoir regardé à plusieurs reprises, tout jeune, la fameuse minute de monsieur Cyclopède, diffusée quasi-quotidiennement à la télévision. Mais j'étais alors probablement bien t... Poursuivre la lecture

Par Robby Soave. Un article de Reason

 

L'année dernière, la comédie originale de Dave Chappelle, The Closer, a suscité l'ire de la communauté des activistes transgenres, et Netflix est devenu la cible de protestations. Ted Sarandos, co-PDG du géant du streaming, a d'abord défendu le droit de Chappelle à créer des comédies offensantes, mais il est revenu quelque peu sur ses commentaires dans le but d'apaiser "un groupe d'employés qui ressentaient certainement de la douleur et de la souffrance."

Il était donc diffic... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles