La transparence, ce n’est vraiment pas bisou !

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Si vous croyez qu’en France, l’abus de pouvoir est limité à une petite catégorie de personnel, vous vous trompez.

En République Démocratique du Bisou Triomphant, personne ne doit être laissé sur le carreau, et personne ne doit subir d’avanies. Le bonheur y est distribué en parts égales et conditionné sous vide d’air. Chacun reçoit donc, intrinsèquement, la même dose de moraline sucrée, la même quantité de félicité micro-dosée, la même contenance de bien-être prêt à l’emploi, en suppositoire, en cachet à laisser fondre sous la langue ou en intraveineuse. Et pour s’assurer de tout ça, une élite vertueuse triée sur le volet s’occupe de la distribution.

Pour des raisons pratiques, cette élite sera répartie dans les différents secteurs que l’État contrôle de sa grande lucidité et de son efficacité diabolique.

Ainsi, dans les transports collectivistes qui permettent à tous les citoyens de la République Démocratique du Bisounoursland de partager dans la bonne humeur leurs miasmes et leurs problèmes psychologiques divers, on s’assurera tous les jours d’un service à la pointe de la technologie, à la hauteur des investissements qui y furent consentis. Dans le domaine particulier des trains par exemple, les horaires seront taillés au cordeau, respectés par un cadencement d’horlogerie suisse (mais en mieux, c’est de la qualité française !) et une attention aux petits détails allant de la sécurité ultime de chaque rame à la couleur des logos de la SNCF ou de la RATP. Et pour obtenir cette qualité de service et cette productivité soviétique, il fallait des hommes d’exception à la tête de ces entreprises.

C’est donc tout naturellement qu’on pourra se pencher sur le cas du Comité d’Entreprise de la SNCF : les belles âmes et les honnêtes hommes qui en ont la direction, on s’en rappelle, furent traîtreusement roulés dans la boue en mars dernier lorsqu’on a appris qu’apparemment, des détournements de fonds y auraient eu lieu.

Bactéries de Syndicalus Profitans

Ô stupeur, ô stupéfaction, ô appât du gain facile et ennemi qui s’infiltre partout et transforme les plus gentilles brebis syndicalistes en atroces néo-libéraux capitalistes assoiffés de pouvoir, d’argent, de sexe et de confiture ! On avait déjà subi les atrocités de la découverte inopinée d’un scandale sexuel à la RATP, on avait déjà appris, consterné, que le Comité d’Entreprise de cette noble institution était lui aussi le lieu de rapines lamentables, et on a découvert effaré que le mal s’étendait jusqu’à la grande et belle SNCF, avec de bons gros soupçons de détournements de fonds velus et sombres, étayés par des preuves puisque huit syndicats du CE de la SNCF à Lyon devaient être jugés en correctionnelle depuis cette affaire, en mars, pour abus de confiance, faux et usages de faux. Roh lala. Une grosse partie du budget de fonctionnement du comité d’établissement régional semblait avoir été détourné au profit des syndicats, et rien n’indiquait alors qu’il ne s’agisse que d’argent de poche ou de rendu de monnaie puisqu’on parlait déjà en centaine de milliers d’euros.

C’était en mars. La République du Bisounoursland ne peut pas, ne doit pas laisser le doute s’installer et l’opprobre s’étendre dans les sociétés que l’État contrôle. Il en va de sa crédibilité, comme il en va aussi de la crédibilité des mouvements syndicaux qui, je le rappelle, ont chevillé au corps l’intérêt collectif et le bien-être des salariés qu’ils représentent.

On est donc bouleversé d’apprendre que… les détournements continueraient, et que l’argent du comité d’entreprise serait toujours réparti suivant des modalités « secrètes » qui ont finalement fuité et qui donnent à peu près ceci :

accord confidentiel de 2011 - CE SNCF

Le pompon est décroché lorsqu’on découvre que si les détournements continuent, c’est, comme l’explique Laurent Goutorbe, secrétaire général de la CFDT Cheminots de Lyon, parce que l’accord (inique et parfaitement illégal) n’a jamais été remis en cause, et surtout :

Nos avocats nous ont conseillé de le poursuivre. L’interrompre brutalement aurait été considéré comme un aveu de culpabilité.

Évidemment, si arrêter de détourner de l’argent dans la plus parfaite décontraction et dans la joyeuse illégalité constitue un aveu de culpabilité, il faut urgemment continuer : il en va, après tout, de la bonne continuation de la République du Bisounoursland, celle dans laquelle les gens qui nous dirigent, ceux qui ont des privilèges et des pouvoirs, savent user et abuser du système pour le plus grand bonheur d’eux-mêmes. D’autre part, quand on comprend que tout l’édifice est en train de s’effondrer sous son propre poids, c’est le dernier qui tape dans la caisse qui a perdu puisqu’il risque de la trouver vide !

Egalité, Taxes, Bisous : République du Bisounoursland

On pourrait croire que cette délicieuse attitude est réservée à une petite catégorie de personnel, dans certains postes clefs de certaines entreprises d’État. Il n’en est rien : c’est, très manifestement, une pratique courante et quasiment admise par tous ceux qui ont gagné un peu ou beaucoup de pouvoir au sein de la République, avec la nécessaire dose de désinvolture qui sied à ceux qui ont réclamé et obtenu très jeune une bonne hontectomie (ablation chirurgicale, indolore, rapide et définitive de toute honte).

Et il n’y a pas besoin de chercher longtemps pour trouver des exemples malheureusement très concrets de cette utilisation d’une position de pouvoir pour en abuser sans vergogne. Et plus on lève haut le regard vers les élites, plus les exemples abondent, plus ils sont gros, évidents, visibles et plus le scandale qui les accompagne semble pourtant difficile à relayer dans la presse.

Oh, on trouve bien des articles, par exemple sur le refus clair et compassé de transparence de la part des députés sur leurs indemnités, refus qu’on camouflera derrière des formules adoucissantes sur le registre « on y travaille » alors que, par nature même, l’argent des députés ne provenant exclusivement que de l’impôt, son octroi et sa répartition devraient être conditionné à la plus limpide transparence, dès le début, sans discussion, sans avoir à « y travailler ».

Il ne semblerait ainsi pas étonnant que chaque indemnité, chaque salaire de député soit officiellement publié, en clair, sur internet pour qui veut le consulter. On saurait ainsi de façon limpide ce qui est sur la feuille de Bartolone, leur actuel patron, quelles cotisations il paye, dans quelle caisse. Cela n’est pas trop demander puisqu’après tout, cet argent a été pris, de force, à tous les travailleurs de ce pays. Tous sont en droit de demander des comptes (comme d’ailleurs leur autorise la Constitution française).

Et ce qui est vrai en France l’est ailleurs : à chaque fois, le même schéma dans lequel le pouvoir et les privilèges permettent à une petite caste de se ménager des niches de tranquillité tout en ponctionnant sans scrupule le peuple qui le fait vivre…

Tout comme la fiscalisation de leurs indemnités qui fut repoussée au moment même où les heures supplémentaires de la piétaille salariée étaient, elles, refiscalisées, tout comme l’évaporation subite de la volonté d’éliminer enfin le cumul des mandats, la transparence peut attendre, devra attendre et sera comme le reste rangée dans l’armoire des idées équitables mais oubliées de la République du Bisounoursland.

La transparence, ce n’est pas très bisou. La fiscalisation des indemnités de députés, ce n’est pas câlin. Le non-cumul des mandats, c’est pas assez tendre.

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