Marc Dufumier : Famine au Sud, Malbouffe au Nord

Famine

L’ouvrage de Marc Dufumier prétend dénoncer les folies de l’agriculture mondiale et démontrer que l’agriculture biologique est une alternative crédible. En réalité, il s’agit d’un ouvrage idéologique contenant tous les poncifs de l’écologisme politique et de l’altermondialisme

L’ouvrage de Marc Dufumier prétend dénoncer les folies de l’agriculture mondiale et démontrer que l’agriculture biologique est une alternative crédible. En réalité, il s’agit d’un ouvrage idéologique contenant tous les poncifs de l’écologisme politique et de l’altermondialisme.

Par Wackes Seppi.
Publié en collaboration avec le site Imposteurs.

Parti à la recherche d’Arrêtons d’avoir peur ! de Maurice Tubiana dans une librairie qui n’a pas encore entièrement sacrifié son rayon sciences aux charlataneries des « médecines alternatives », de l’ésotérisme et autre « bien-être » ; revenu avec Famine au Sud, Malbouffe au Nord de Marc Dufumier (éditions NiL).

Ce n’est qu’une impression, a priori suspecte pour l’esprit scientifique, mais même le rayon sciences semble de plus en plus squatté par l’antiscience, les pseudo-sciences, la science dévoyée et militante, etc. Arrêtons… avait certes eu l’honneur d’un présentoir, mais avec Famine… en vis-à-vis.

Arrêtons… donna lieu à un moment de joie intense ; c’est un pamphlet d’un nonagénaire qui nous parle avec optimisme du chemin parcouru ces dernières décennies, et surtout de notre avenir (si nous voulons bien arrêter d’avoir peur et d’écouter les marchands d’apocalypse). Et Famine… à un moment d’intense frustration ; c’est un salmigondis d’un digne représentant de la génération des soixante-huitards pour qui le progrès futur se cherche de préférence dans le rétroviseur.

L’ouvrage (194 pages, plutôt gros caractères, facile à lire car pour grand public) est sous-titré : Comment le bio peut nous sauver. La quatrième de couverture est plus explicite encore : En 2050, les neuf milliards d’être humains pourront se nourrir… grâce à l’agriculture biologique.  Il faut le croire car celui qui l’affirme n’est pas un doux rêveur, mais professeur émérite en agriculture comparée et développement agricole à l’AgroParistech.

Or, c’est bien ça le problème : le discours n’est pas neuf, mais son auteur peut se prévaloir d’une certaine autorité et influence.

Comment le bio peut nous sauver ? On ne le saura pas ! C’est là l’imposture la plus flagrante.

La première moitié de l’ouvrage (six chapitres sur 10 plus une conclusion) se cantonne à la dénonciation d’un système devenu fou ainsi que des désordres agricoles. Suivent quatorze pages de technique sous le titre : Cap sur l’agroécologie, une agroécologie définie dans le glossaire comme une… discipline scientifique. Mais, en guise de technique, il s’agit essentiellement de descriptions pour citadins de l’agroforesterie, de la culture de légumineuses en association ou dans la rotation, et de l’association agriculture-élevage, avec une péroraison sur la nécessité de réorienter la recherche agronomique. C’est donc une agroécologie qui recycle sous un néologisme ronflant des techniques qui ne datent pas d’hier, et pour lesquelles le mot « agronomie » suffisait largement.

Ce chapitre est suivi de belles envolées sur Remettre le paysan au cœur du développement – avec l’inévitable couplet sur le dernier sujet dont on cause, le land grabbing (l’accaparement de terres par des investisseurs étrangers, étatiques ou privés) – et Le libre-échange agricole, c’est le vol.  Un dernier chapitre sur Quel avenir pour nos campagnes et nos agriculteurs préconise l’arrêt de la course au productivisme, un rééquilibrage de l’agriculture française avec des porcs en Beauce et des céréales en Bretagne, plus de luzerne et moins d’algues vertes, le développement des labels et, bien sûr, de la filière bio, etc.

On l’aura compris : tous les poncifs de l’écologisme politique et de l’altermondialisme y passent.

Tout cela mène à une conclusion : En 2050, l’agriculture bio peut (sic) nourrir la planète. Mais « conclusion » s’entend ici comme l’intitulé du chapitre final choisi par l’auteur, et non comme le dernier terme d’une démonstration. C’est aussi un chapitre bien franco-français de propagande en faveur de l’agriculture biologique, et de l’AB française bien sûr.

On y apprend tout de même que deux rapports de l’INRA et du CIRAD [1] et de l’IAASTD [2] prouvent que l’agroécologie n’est plus considérée comme une utopie. Nous voilà bien avancés ! Et encore… le mot agroecology n’apparaît que très marginalement dans le second (aucune analyse particulière de la chose, les 21 occurrences du mot figurant essentiellement dans les références bibliographiques ; nous n’avons pas vérifié pour le premier rapport). On peut donc raisonnablement s’interroger si l’honnêteté intellectuelle a bien présidé à la rédaction de cette phrase ; ou si l’auteur a bien lu les quelque 600 pages du rapport de l’IAASTD.

Il faut arriver quasiment à la conclusion de la conclusion pour lire que [d]’après un récent rapport des Nations Unies, les formes d’agriculture durable inspirées de l’agroécologie pourraient doubler la production alimentaire des pays du Sud en dix ans. C’est dire que les formes d’agriculture qui répondent le mieux au cahier des charges de notre agriculture bio seraient parfaitement capables de nourrir l’humanité toute entière (c’est nous qui graissons). C’est évidemment du fameux rapport d’Olivier De Schutter de 2010 [3] dont il s’agit (rapport qui n’est pas des Nations Unies, les rapporteurs spéciaux étant des personnalités indépendantes n’engageant pas ladite organisation !). Nous l’avons déjà commenté sur le site Imposteur [4]. Manifestement, ces deux phrases – mises au conditionnel de prudence alors que la quatrième de couverture utilise un futur péremptoire (et le titre du chapitre un présent grammaticalement singulier) – s’inspirent davantage du communiqué de presse qui a accompagné le rapport, que du rapport lui-même, bien plus nuancé. Mais ici aussi, il y a lieu de s’interroger sur l’honnêteté intellectuelle car l’argument est circulaire : M. De Schutter n’a fait que reprendre les thèses des tenants de l’agroécologie ; M Dufumier se prévaut donc de M. De Schutter qui s’est fondé sur M. Dufumier et consorts…

M. Dufumier admet dans cette conclusion que l’agriculture biologique se manifeste chez nous par une baisse relative des rendements à l’hectare. Cela l’honore car bien des thuriféraires de l’agriculture biologique font dans le déni de réalité. Mais, selon lui, dans les pays du Sud, les rendements peuvent être accrus sans dommage pour les écosystèmes, pour peu qu’on fournisse à ces paysans quelques moyens rudimentaires : traction animale, charrettes, fumier, plantules, etc. Étonnante liste, avec du fumier assimilé à des moyens rudimentaires que l’on pourrait fournir, et aussi des « plantules » (ce n’est pas le seul élément de vocabulaire qui fait tiquer) ! Voilà en tout cas la vision à laquelle on est réduit quand on refuse celle d’un développement qui a permis au « Nord » de sortir du spectre de la famine et de la disette.

On l’aura compris : cet ouvrage n’a pas trouvé grâce.

C’est que la thèse doit être rejetée catégoriquement. Ce n’est pas que l’agroécologie (pour autant que l’on puisse bien définir ce terme sur le plan technique) n’apporte pas d’améliorations, au contraire ; mais il est tout simplement criminel de vouloir détourner les pays en développement et leurs agriculteurs des bienfaits de la mécanisation, des engrais, des produits phytosanitaires, des variétés améliorées, etc. Les excès auxquels on a pu se livrer dans le Nord (et dans le Sud en relation avec la Révolution Verte) ne justifient pas l’abstinence du Sud. Et cette agroécologie, et l’idéologie sous-jacente, promue par cet expert auprès de la FAO et de la Banque mondiale, ne saurait remplir les promesses.  Parole, notamment de FAO [5].

Il n’y a pas que la thèse. La litanie de lieux communs de l’écologisme politique et de l’altermondialisme est lassante.

Par exemple, si l’agroécologie que je défends dans ce livre – l’«agriculture bio » pour dire les choses rapidement – n’a pas plus de succès, c’est la faute des lobbies ; des lobbies du reste omniprésents dans cet ouvrage comme fauteurs d’insuffisances et de difficultés. Toujours selon la profession de foi donnée en préambule, les politiques agricoles seraient confisquées par des experts – dont il ne serait bien sûr pas – et des lobbies. La FNSEA n’est pas oubliée ; évidemment puisqu’elle est forcément coresponsable d’une situation que l’auteur déplore. Du reste, elle est aussi un lobby… ce qui n’est sans nul doute pas le cas de telle autre confédération qui n’est pas évoquée dans l’ouvrage mais vers laquelle va la préférence de l’auteur.

Il faudrait aussi faire fructifier les savoir-faire paysans au lieu de les éradiquer. Grand dieu ! Éradiquer ! L’agriculture biologique n’est pas un rêve, c’est une pratique où la science et les savoirs ancestraux des paysans se répondent. En regard, nous avons l’agriculture productiviste, pour laquelle nous avons aussi des savoirs, mais sur les supposées « améliorations ». Difficile de trouver meilleure preuve de l’aveuglement idéologique.

Un aveuglement confirmé par les raisonnements spécieux, les erreurs et les contrevérités.

Les considérations de l’auteur sur l’« amélioration génétique » – les guillemets de mépris sont les siens – sont un morceau d’anthologie. Le pendant de ladite « amélioration » est la perte de la biodiversité, avec un article défini qui laisse entendre que tout a été perdu.

L’auteur écrit que [h]ier, nous cultivions deux cents variétés de pommes de terre ; aujourd’hui, nous n’en cultivons plus que cinq. Mais il ne se rend pas compte que n’importe quel consommateur, ou jardinier amateur, peut vérifier dans un supermarché, ou une jardinerie (à la bonne saison tout de même), que sa deuxième proposition est une ânerie. En fait, 191 variétés de consommation et 18 variétés féculières sont inscrites au catalogue officiel français (sans compter les autres variétés inscrites au catalogue européen, qui peuvent aussi être commercialisées et cultivées en France).

Pire encore, selon lui, l’amélioration génétique, c’est la sélection dans des stations expérimentales de quelques variétés passe-partout qui vont être inscrites au catalogue officiel du Groupement national interprofessionnel des semences et plants (GNIS) et mises sur le marché. Mais l’un des premiers scandales de l’agriculture « moderne » est là : avoir confisqué la sélection des semences et par la même avoir réduit le nombre de variétés mises en culture.  Allons au plus simple : le catalogue est tenu par le Ministère de l’agriculture, les variétés étant inscrites sur avis du CTPS émis sur la base d’études du GEVES, le GNIS n’intervenant pas. En blé tendre d’hiver, 45 variétés ont été inscrites en 2011… c’est ce qu’on doit entendre par « quelques » ; elles ont porté le nombre total de variétés inscrites à 342… c’est ce qu’on doit entendre par « réduire ». Quant à la confiscation…

Toujours selon lui, tout était rose jusqu’à la fin du XIXe siècle : les agriculteurs sélectionnaient leurs semences et pratiquaient la sélection massale, en prélevant les semences sur les plus beaux plants et les plus beaux épis. Il va de soi qu’ils sélectionnaient ainsi les variétés de plantes qui présentaient les caractéristiques les plus favorables à leurs intérêts… Difficile de sélectionner des variétés par cette méthode, à moins de donner au mot variété un sens qu’il n’a pas ou n’a plus. Difficile de sélectionner au champ, peu avant la récolte, pour des caractères qui ne s’expriment pas ou ne se sont pas exprimés à ce moment-là. Et quand les rendements en blé atteignaient péniblement 13 quintaux à l’hectare en moyenne (avant 1914) et qu’il fallait en prélever deux pour la semence, la sélection était rudement sévère (c’est de l’ironie) ! Et ce n’est pas avec cette méthode que l’on aurait obtenu les blés modernes à paille courte capables de dépasser les 100 quintaux à l’hectare, ni les formes modernes de variétés telles que les hybrides, ni les colzas sans acide érucique, etc.

La mythologie écologiste et altermondialiste est donc déroulée sans esprit critique ; les connaissances de base de l’agronomie, ici de l’amélioration des plantes, sont ignorées. On pourrait en sourire quand cela est le fait d’un béotien ; avec une pincée d’amertume tout de même car elle séduit une population – et des décideurs politiques – de plus en plus éloignée des réalités de l’agriculture. Mais ici, il s’agit d’un agronome qui est sorti de la plus prestigieuse école française et qui y a officié.

Même si elle sert à introduire un petit couplet négatif sur la législation sur les semences, la question suivante résume bien la situation : Pourquoi […] ne pas revenir à la sélection des semences par les agriculteurs eux-mêmes ?

La réponse est donnée plus loin, dans le chapitre sur le mirage des OGM, après un éreintement de la Révolution Verte (la ruine verte…) et, bien sûr, des OGM : …les paysans du Sud n’ont pas intérêt à entrer dans cette course à l’amélioration variétale – les guillemets ont dû être oubliés ici – qui conduit à terme à ne cultiver qu’un très faible nombre de variétés…  Donc, pour éviter que des variétés supérieures ne supplantent les existantes (et améliorent le sort des paysans)… ne les créons pas ! Au Sud comme au Nord, il faudrait d’ailleurs s’interdire de parler d’« amélioration variétale » dans l’absolu, indépendamment du contexte, à savoir la diversité des conditions agroécologiques et socioéconomiques. Bel homme de paille ! Qui parle d’amélioration dans l’absolu ? Au nom de quoi les généticiens et les agronomes seraient-ils autorisés à dicter ce qui doit être le meilleur ? Encore un homme de paille ! Que dictent-ils ? Quand les obtenteurs mettent chaque année plusieurs dizaines de variétés à la disposition des agriculteurs (et des autres acteurs de la filière agro-alimentaire que l’auteur a oubliés dans son raisonnement), n’est-ce pas pour que ceux-ci puissent choisir – librement – ce qui leur convient ?

Et pourquoi exclure aujourd’hui les agriculteurs de la sélection variétale, apanage dont ils jouissaient depuis la naissance de l’agriculture au Néolithique ? En matière agricole, les scientifiques se font trop facilement scientocrates. Il est temps de redonner du pouvoir aux paysans. Autres hommes de paille ! Mais qui donc exclut ? Mais qui donc a privé les paysans de pouvoir ?

Manifestement, M. Dufumier rejette la notion de progrès – et le progrès lui-même – induit par la création d’une filière spécialisée des variétés et des semences (en fait par les agriculteurs eux-mêmes : les premiers sélectionneurs étaient des agriculteurs avisés et performants).  De l’obscurantisme à l’état pur.

Dans son chapitre 2, l’auteur se demande : nos agriculteurs sont-ils devenus fous ? Il laisse entendre qu’ils sont devenus irresponsables, au moins en partie, pour attenter comme ils l’ont fait à l’équilibre écologique.

Il y a d’autres formes de folie et d’irresponsabilité.  Et il est urgent de les dénoncer.

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Sur le web.

Notes :

  1. Agrimonde – Scénarios et défis pour nourrir le monde en 2050, S. Paillard, S. Treyer, B. Dorin, coord., 2010, Éditions Quæ.
  2. Agriculture at a Crossroads, International Assessment of Agricultural Knowledge, Science and Technology for Development.
  3. A/HRC/16/49 (20 décembre 2010), Rapport du Rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, Olivier De Schutter.
  4. De Schutter, l’agroécologie et l’imposture politique et médiatique, par Wackes Seppi.
  5. M.Dufumier nous aura au moins épargné la ritournelle de la FAO qui a reconnu que l’agriculture biologique peut nourrir le monde. Une ritournelle fondée sur un communiqué de presse peu heureux publié à la suite d’une conférence sur l’agriculture biologique tenue à la FAO et dont l’organisateur principal était l’IFOAM (International Federation of Organic Agriculture Movements). La FAO y a opposé un démenti par la voix de son directeur général, M. Jacques Diouf. Le constat est sans appel : « …selon la FAO, compte tenu des données et des modèles concernant la productivité de l’agriculture biologique par comparaison à l’agriculture traditionnelle, le potentiel de l’agriculture biologique n’est pas suffisant, loin s’en faut, pour nourrir le monde. » http://www.fao.org/newsroom/fr/news/2007/1000726/index.html

    Le communiqué de presse précédent : http://www.fao.org/newsroom/fr/news/2007/1000550/index.html

    Le document de base (voir le paragraphe 17) : ftp://ftp.fao.org/paia/organicag/ofs/OFS-2007-5.pdf

    Le rapport sur la conférence (voir le paragraphe 8) : ftp://ftp.fao.org/docrep/fao/meeting/012/J9918F.pdf