L’Europe et sa boussole

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La gestion actuelle de la crise en Europe obéit, avec évidence, à des principes inverses de la méthode fondatrice de notre Union européenne.Ce nouveau capitalisme européen est caractérisé par la privatisation de gains (actionnaires des banques et opérateurs financiers) et la socialisation des pertes, aux antipodes de l’économie de marché et de l’équité sociale.

La gestion actuelle de la crise en Europe obéit, avec évidence, à des principes inverses de la méthode fondatrice de l’Union européenne. Caractérisé par la privatisation des gains et la socialisation des pertes, le nouveau capitalisme européen se situe aux antipodes de l’économie de marché et de l’équité sociale.

Par Guy Sorman.

Depuis qu’ils ont été happés par la crise financière de 2008, née aux États-Unis, les dirigeants européens marchent sur la tête. Leur comportement, individuel et collectif, se situe – tous partis politiques confondus – à l’exact opposé de ce que fut naguère la méthode fondatrice de notre Union européenne. Il est grand temps de se remémorer cette méthode qui était, jusqu’à tout récemment, considérée comme l’un des plus remarquables succès politique et économique de l’après-guerre. Cette Union européenne, jusqu’à hier, aura été célébrée en Europe et partout ailleurs, comme une sorte de modèle indépassable conduisant à la paix entre les nations, à la prospérité et tout autant à une certaine équité sociale gérée par des États-providence.

À la genèse de ce succès, pas encore gaspillé ou pas tout à fait, rappelons ce que fut le génie du père fondateur, Jean Monnet. Celui-ci, qui entre autres métiers, fut entrepreneur négociant en Cognac, pétri d’histoire continentale et familier des États-Unis d’Amérique, savait que ni les diplomates, ni les politiciens n’avaient jamais été capables de réconcilier entre eux les Européens meurtris par des siècles de guerres civiles : à ses yeux, les diplomates manquaient d’imagination et les politiciens étaient prisonniers du court terme. Pour en sortir, Monnet imagina de s’en remettre aux commerçants, aux entrepreneurs qui auraient, eux, un intérêt concret à l’unification européenne. Au lieu de créer l’Europe par le haut, Monnet l’inventa par le bas, en créant ce qu’il appelait des « solidarités concrètes ». C’est donc le marché qui nous a fait européens : l’économie de marché bénéficiait au plus grand nombre, à la fois comme fondement de la paix et de la prospérité. Les gouvernements s’y rallièrent d’autant plus aisément que les peuples mesuraient les bénéfices concrets de cette Europe. La création de l’Euro avait obéi à la même logique, celle des bénéfices pour le plus grand nombre  grâce à des baisses de taux d’intérêt, plutôt que de disputer à l’infini de grands principes théoriques.

Enfin, toutes ces grandes avancées européennes étaient planifiées et clairement annoncées : au moment de la signature du Traité de Rome en 1957, puis de sa ratification en 1959, dix ans avant la suppression des droits de douanes intérieurs, chacun savait que, chaque année, un dixième de ces taxes disparaîtrait, laissant à tous le temps de s’y adapter. Pareillement, dix ans avant l’euro, la date de sa mise en circulation avait été annoncée ainsi que les conditions budgétaires imposées aux États pour accéder à l’eurozone.

Ceci étant rappelé, la gestion actuelle de la crise obéit, avec évidence, à des principes inverses. Les décisions financières – le sauvetage des banques – comme les choix économiques – l’augmentation d’impôts, la baisse des dépenses publiques – sont toutes prises dans l’urgence, au jour le jour, sans principe directeur évident et à coup sûr, sans aucun plan à long terme. Ces décisions, qui n’offrent aucune perspective de sortie de crise, nuisent au plus grand nombre des Européens : les institutions financières sont privilégiées, tandis que le contribuable est sacrifié. Ce nouveau capitalisme européen est caractérisé par la privatisation de gains (actionnaires des banques et opérateurs financiers) et la socialisation des pertes, aux antipodes de l’économie de marché et de l’équité sociale. Adieu aux solidarités concrètes, si chères à Jean Monnet ! Enfin, toute réflexion de long terme et explications compréhensibles par tous, laissent place à des slogans nationalistes (sus à l’Allemagne !) ou idéologiques : « oui à la croissance, non à l’austérité », comme si ce choix était réel.

La sortie de crise exigerait un retour à l’intelligence des origines. Il devrait revenir, par exemple, à un Comité des sages, pas du tout impossible à constituer au niveau européen, de dire les faits. Le fait premier est qu’il convient de distinguer la crise de l’euro, la crise de l’eurozone, la crise des États et la crise de l’Union européenne. L’euro, aussi longtemps qu’il restera géré par la Banque européenne de Francfort, remarquablement légitime et universellement respectée, fidèle à sa charte – le refus de l’inflation mortifère – n’est menacé, ni dans son existence, ni dans sa valeur. Cet euro n’empêche nullement la croissance comme le démontrent l’Allemagne ou… l’Estonie. On entend dire qu’un ministre des Finances unique pour l’eurozone serait la solution indispensable, préalable à la sortie de crise : c’est inexact. Conformément à la méthode de Monnet, ce ministère commun apparaîtra, mais à terme, au bout du compte, comme une évidence nécessaire.

La cause première de la crise tient au dysfonctionnement des États dans leur relation au marché : par excès de générosité sociale, ou par corruption, ou par méconnaissance politique des mécanismes de l’économie, le marché, l’innovation, l’esprit d’entreprise sont en ce moment étouffés par les règles et les prélèvements publics. Voici pourquoi la croissance est en panne, ce qui aggrave aussi les déficits et nous enfonce dans une spirale récessive. Chaque État ayant ses traditions, on ne préconisera pas je ne sais quelle révolution libérale ni solution allemande : l’important pour l’entrepreneur est de pouvoir prévoir. C’est l’absence de perspective, aggravée par des politiques erratiques, qui est un obstacle à la croissance plus que ne l’est en soi le niveau de la dépense publique. Au total, les récessions en Europe n’ont rien de spécifiquement européen, mais obéissent à un principe universel à toute économie : quand l’arbitraire des politiques de court terme se substitue au caractère prévisible de la règle et de l’état de droit, la croissance s’arrête.

L’Europe et l’euro suffoquent par court-termisme et revivront si on nous dit enfin, au niveau de chaque État et au niveau de l’Union toute entière, où exactement nous voulons parvenir dans cinq ans, dans dix ans ? L’ambition initiale, celle des États-Unis d’Europe – une fédération des États, pas une fusion – reste possible, à condition d’être annoncée et expliquée comme étant, à terme, la seule garantie de la paix, de la prospérité et de l’équité. Une fois cet objectif fixé et inscrit dans un calendrier, les choix politiques au jour le jour, n’obéiraient plus à l’urgence, mais s’inscriraient dans cette vision cohérente et compréhensible par tous, c’est-à-dire démocratique. Tout encore peut être sauvé : il suffit d’une boussole.

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