Le scandale de l’opération « Fast and Furious » deviendra-t-il le Watergate d’Obama ?

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Obama commet les erreurs qui ont conduit à la démission de Nixon en 1974.

Un grand nombre de conservateurs écrivent en ce moment que non seulement Obama se transforme en Nixon deuxième édition, mais qu’Obama est pire parce que personne n’a été tué au cours du Watergate.

Par Tim Stanley.

Obama commet les erreurs qui ont conduit à la démission de Nixon en 1974.

L’opération « Fast and Furious » n’a pas eu beaucoup d’écho dans les médias traditionnels, c’est pourquoi les faits semblent tellement absurdes quand vous les lisez pour la première fois. Mais cette histoire se révèle peu à peu et le public est en train d’en prendre conscience. Mercredi, le « House Oversight and Government Reform Committee » [Comité de la Chambre des Représentants, chargé de la surveillance et de la réforme du gouvernement, NdT] a voté pour maintenir à son poste le procureur général Eric Holder au mépris de sa décision de retenir les documents relatifs à l’opération « Gunrunner » – des documents que le président Obama a essayé de garder secrets en invoquant l’immunité du pouvoir exécutif (« executive privilege« ). La question de savoir pourquoi le président est ainsi intervenu va sûrement peser sur l’enquête et sur la Maison Blanche pendant de nombreux mois à venir. Que les conservateurs prennent leur mal en patience. Il a fallu près de huit mois pour que le cambriolage du Watergate devienne digne des gros titres. Mais alors, il a fait tomber un président.

Voici en quoi consistait « Fast and Furious » – non-initiés, attendez-vous à un choc. En 2009, le gouvernement des États-Unis a illégalement demandé à des armuriers d’Arizona de vendre des armes à des criminels présumés. Les agents de l’ATF [« Bureau of Alcohol, Tobacco, Firearms and Explosives », l’organe gouvernemental chargé de surveiller la vente d’alcools, de tabacs, d’armes à feu et d’explosifs, NdT] ont ensuite reçu l’ordre de ne pas entraver ces ventes, pour permettre aux armes de traverser la frontière dans les bras de trafiquants de drogue mexicains. Selon le rapport du Comité de surveillance, «Le but était d’attendre de voir, dans l’espoir que les forces de l’ordre puissent identifier d’autres membres d’un réseau de trafiquants pour établir une grande et complexe affaire judiciaire. […] [L’ATF] a d’abord commencé à utiliser ces nouvelles tactiques de « gunwalking » [littéralement, la marche des armes, NdT] dans l’une de ses enquêtes pour faire avancer la stratégie du Ministère. L’affaire a été rapidement rebaptisée Opération « Fast and Furious »».

Suivre ces armes est devenu difficile, jusqu’à ce qu’elles ressurgissent dans des affaires de meurtres. De nombreux Mexicains sont morts, abattus par des armes ayant reçu l’aval de l’ATF, mais le scandale n’est devenu public qu’après qu’un agent fédéral américain, Brian Terry, de la patrouille des frontières, a été tué par l’une d’elles dans une fusillade. Ce n’est qu’alors que des agents de l’ATF ont commencé à se manifester et que le ministère de la Justice a été impliqué. On estime que le gouvernement américain a livré 1 608 armes à des criminels, pour une valeur totale de plus d’un million de dollars. Outre la mise en danger des citoyens américains, l’ATF a également permis à un embryon de guerre civile au Mexique d’apparaître.

Il faut noter que l’administration Bush a supervisé quelque chose de similaire à l’opération « Fast and Furious ». Appelée Opération « Wide Receiver », elle utilisait la tactique habituelle de la «livraison contrôlée», selon laquelle des agents laissent une transaction illégale avoir lieu, suivent de près les mouvements des armes, puis s’abattent sur les coupables. Mais « Fast and Furious » est différent parce qu’il s’agissait de «livraison incontrôlée», dans laquelle on a laissé les criminels s’évanouir dans la nature. Peut-être plus important encore, « Wide Receiver » a été menée avec la coopération du gouvernement mexicain. « Fast and Furious », non.

Donc, l’opération d’Obama est subtilement différente. Mais tout aussi préoccupante est la façon dont l’administration a eu la main lourde pour gérer la critique. Obama prétend que le Comité de Surveillance a été détourné par des Républicains qui préfèrent parler de politique que de création d’emplois (parce qu’Obama est ô combien doué pour en créer). Mais il y a eu des critiques du côté des Démocrates aussi, et la défense obstinée que le président fait de Holder ne fera qu’encourager les thèses conspirationnistes tentant de prouver que ce scandale va bien plus loin. L’immunité du pouvoir exécutif est généralement associée à la protection des renseignements qui transitent par le Bureau Ovale. Qu’est-ce que ces documents révèlent sur l’implication d’Obama dans cette opération ?

Encore une fois, il faut contextualiser. L’immunité du pouvoir exécutif a été invoquée 24 fois depuis Ronald Reagan, et les tentatives de passer outre atteignent rarement les tribunaux. Qui plus est, la demande de Holder de se placer sous l’immunité du pouvoir exécutif ne fait aucune référence à une implication de la Maison Blanche dans « Fast and Furious », qui semble avoir été exclusivement l’œuvre de l’ATF. Néanmoins, en refusant de renvoyer Holder ou de l’amener à confesse, Obama a peut-être fait une erreur très Nixonienne.

Un grand nombre de conservateurs écrivent en ce moment que non seulement Obama se transforme en Nixon deuxième édition, mais qu’Obama est pire parce que personne n’a été tué au cours du Watergate. La comparaison est basée sur le mythe selon lequel Nixon a ordonné le cambriolage du Watergate et que c’est ce qui l’a fait démissionner. Mais ce n’est pas exact. Nixon était coupable d’avoir essayé de détourner le cours de la justice en persuadant le FBI d’abandonner son enquête sur cette affaire. L’erreur numéro un, alors, était d’impliquer la Maison Blanche en couvrant les erreurs d’une administration politique autonome et séparée. Et lorsque le Congrès a découvert que des preuves au sujet du scandale pourraient être enregistrés sur le système de mouchards de la Maison Blanche, l’erreur numéro deux de Nixon était d’invoquer l’immunité du pouvoir exécutif afin de protéger les bandes. Dans les deux cas, c’était la dissimulation qui a détruit Tricky Dick – pas le crime de départ.

Et, quarante ans plus tard, presque jour pour jour, Obama fait ici la même erreur. C’est peut-être un acte de bravoure de défendre Holder ; c’est peut-être un aveu de culpabilité. Quoi qu’il en soit, le Bureau Ovale s’enfonce toujours plus loin dans le marécage de l’opération « Fast and Furious ». Ne vous méprenez pas : « Fast and Furious » était peut-être l’opération de maintien de l’ordre la plus indigne depuis le siège de Waco. C’est l’État omnipotent dans ce qu’il sait faire de pire : omnipotent, incompétent et capable de ruiner des vies.

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Sur le web.
Traduction : Benjamin Guyot pour Contrepoints.