Benalla, pas une affaire d’État ? Absurde !

L’affaire Benalla est la première grande crise politique française qui est vécue en temps réel par des millions de citoyens sur les réseaux sociaux.

Par Drieu Godefridi.

Montent aux barricades ces jours-ci des journalistes et commentateurs, affiliés ou non au pouvoir de Monsieur Macron, sur le thème : calmons-nous, Benalla ce n’est certes pas très « chic » comme dossier, mais ce n’est tout de même pas le Watergate !

Ce jugement n’est pas d’opinion, il est de fait, donc susceptible de vérité et de fausseté. Alors, rappelons très brièvement les faits du Watergate : des individus s’introduisent dans un hôtel occupé par le Parti démocrate pour y placer des micro-espions. Ils se font prendre. Le pouvoir, à l’époque l’administration Nixon, met tout en œuvre pour couvrir le fait délictueux, puis s’en désolidariser, et s’égrène un long chapelet de mensonges, contradictions et révélations qui ne se conclut qu’avec le départ du président Nixon.

Les sbires du Watergate n’ont tabassé personne

Tels sont les faits du Watergate. Il existe, c’est incontestable, de vraies différences avec l’affaire Benalla : jamais les sbires du Watergate n’ont tabassé quelqu’un. Jamais ils ne se sont prévalus publiquement d’une autorité qui n’était pas la leur. Ils ne furent pas récompensés par un somptueux appartement de fonction, ni ne furent pressentis pour réorganiser, voire diriger, l’intégralité de la sécurité de la Maison-Blanche. 

L’essence du Watergate, c’est l’arbitraire. L’arbitraire d’un pouvoir qui prend sur lui de cautionner des violations graves et directes de la loi pénale, et qui met ensuite tout en œuvre pour couvrir le fait initial. De ce point de vue, l’identité du Watergate et de l’affaire Benalla est parfaite, et à tout prendre les détails de l’affaire Benalla paraissent plus graves que ceux du Watergate.

Il existe un autre élément d’identité : c’est le rôle de la presse classique. On est assez critique avec cette presse, de nos jours, pour reconnaître et souligner le rôle exemplaire joué dans cette affaire Benalla par le journal Le Monde. C’est Le Monde qui a révélé l’affaire et qui en assure, parmi d’autres, une couverture factuelle qui est un modèle et un cas d’école. C’est ainsi au Monde qu’il revient, par exemple, de passer chacune des auditions en commission parlementaire au crible, non de l’opinion de ses journalistes, mais de la conformité aux faits. Ce rôle évoque directement celui que jouèrent, à l’époque du Watergate, les journalistes du Washington Post.

Ce qui n’existait pas sous Nixon, ce sont les réseaux sociaux. L’affaire Benalla est, me semble-t-il, la première grande crise politique française —  factuellement, tous les éléments sont réunis pour en faire l’un des plus grands scandales de la Ve République — qui est vécue en temps réel par des millions de citoyens sur les réseaux sociaux. Avec tous les défauts qu’on leur connaît. Mais également le mérite d’interdire tout enterrement de première classe, même si la presse classique venait à faire défaut (ce que rien ne permet, en l’occurrence, de pressentir).

« Jamais plus nous ne devons laisser une coterie arrogante de gens politiquement immatures dicter les termes d’une élection nationale » : ce sont les termes du président Ford après qu’il eut succédé à Nixon.