L’euro, le cheval de Troie de la centralisation socialiste de l’Europe

La tragédie de l’Europe n’a pas été l’euro, mais la configuration de la BCE

L’explication canonique sur le rôle qu’a joué l’euro dans la crise est la suivant : l’Allemagne a imposé la monnaie unique pour vendre ses marchandises à des voisins moins compétitifs qui, privés du mécanisme de la dévaluation, virent comment leurs inefficaces industries nationales étaient désarticulées et comment, ensuite, ils ne purent rendre l’argent qu’ils avaient demandé en prêt pour financer leurs achats.

Philipp Bagus, The Tragedy of the Euro, Terra Libertas Limited, 2011.

Par Juan Ramón Rallo, depuis Madrid, Espagne

Cette asphyxie économique, poursuit l’explication canonique, a conduit à d’énormes coupes de l’État providence de ces pays, y compris leur soumission politique à l’Allemagne. Ils ne sont pas rares ceux qui considèrent même que l’euro a été l’avant-garde du IVe Reich, l’arme définitive de l’impérialisme germanique.

En réalité, il est plus logique de penser que l’Allemagne, fatiguée de voir que ses efforts pour épargner, capitaliser, améliorer sa productivité et ne pas vivre à crédit étaient réduits à néant à cause des irresponsables dévaluations compétitives en provenance de la périphérie, a fait pression pour que ces pays renoncent à leurs politiques monétaires nationales et que, au lieu de manipuler leur monnaie pour braconner sur les marchés allemands – jeu à somme nulle –, mettent en œuvre des réformes des leurs législations rigides et augmentent leur niveau d’épargne, ce qui conduirait à une augmentation de la richesse totale de tous les Européens – jeu à somme positive.

Quoi qu’il en soi, il existe une autre explication encore plus opposée à la thèse officielle : comme le raconte le professeur Philipp Bagus dans ce livre, la monnaie unique fut, en réalité, un mécanisme de de la périphérie européenne aux mains percées – et la France en particulier – pour soumettre et faire plier l’orthodoxie monétaire, budgétaire et réformiste de l’Allemagne. Jusqu’à l’introduction de l’euro, chaque fois qu’une banque centrale élargissait trop le crédit, sa devise se dépréciait, les prix domestiques de l’économie explosaient et les taux d’intérêt finissaient par remonter plus ou moins rapidement.

La dépréciation des devises les plus inflationnistes par rapport au mark allemand rigoureusement géré mettait en évidence que les politiciens et les banquiers centraux des pays affectés étaient en train d’abuser du crédit facile aux dépens de leur propre population. Cependant, l’extension de la monnaie unique a permis de masquer ce phénomène : on pouvait augmenter le crédit de manière notable dans certaines régions sans provoquer d’alarme au niveau de l’économie, puisque la devise commune ne souffrait pas de perte de valeur. Cette expansion coordonnée du crédit augmenta le potentiel inflationniste des pays européens de moindre crédibilité – Espagne, Grèce, Irlande, Portugal ou Italie –, ce qui permet de supposer que ces pays n’auraient jamais été capables d’augmenter leur consommation, leurs investissements ou leurs dépenses publiques à charge de la dette comme ils le firent durant ces années.

Les raisons pour lesquelles le bloc périphérique désirait l’euro sont donc assez compréhensibles. Moins compréhensible est la raison pour laquelle les politiciens allemands finirent par accepter une unification monétaire qui apparemment leur était si préjudiciable : en grande partie, leur devise allait être gérée par les irresponsables mains périphériques, ce qui laissait prévoir une époque d’avilissement monétaire et d’augmentation de l’endettement. Que ces noires prophéties aient fini par s’accomplir ne fait que renforcer l’interrogation sur la question de savoir comment il est possible que l’Allemagne ait cédé.

La gauche, comme nous disions, a son explication, destinée à transformer les victimes en bourreaux et les bourreaux en victimes : on nous a dit que l’Allemagne a cherché à coloniser commercialement les pays périphériques en leur imposant un taux de change fixe artificiellement bas et des conditions de crédit laxistes à l’extrême pour que leurs grandes sociétés puissent exporter en masse en Espagne, en Grèce ou au Portugal et amasser de somptueux bénéfices. Mais l’explication est plutôt déficiente : oui, les sociétés teutonnes ont beaucoup vendu à crédit et ont noté dans leurs comptes de résultats des gros bénéfices, mais si les pays périphériques décident de ne pas payer leurs dettes – ce qui est probablement ce qui va arriver –, les Allemands ne toucheront pas ces bénéfices enregistrés par la comptabilité. À la fin du film, il se pourrait bien que les Allemands n’aient rien en échange des milliers de véhicules, de machines à laver, de frigos, de machines et de médicaments de première qualité qu’ils ont exporté vers la périphérie. Que restera-t-il de la bonne affaire ?

L’explication qui m’apparaît plus raisonnable, et que le professeur Bagus considère comme secondaire dans son livre, est que les Allemands ont tenté de protéger leur industrie des dévaluations compétitives de la périphérie. Après Bretton Woods et l’époque des taux de change fixes, l’industrie allemande se voyait continuellement menacée par les dépréciation monétaires de certains pays européens qui, peu désireux de contenir leur endettement et d’appliquer des réformes structurelles, préféraient massacrer leur devise afin de récupérer quelques parts d’exportation sur les marchés internationaux. Il est normal, donc, que les Allemands s’en offusquent : ils s’efforçaient de faire les choses correctement et ensuite arrivaient leurs voisins prodigues du sud, dévaluant leur devise et sabotant leur travail. La solution ? Leur attacher les mains en matière monétaire pour que, s’ils désiraient exporter plus, ils le fassent comme les Allemands : devenir plus productifs. Rappelons que la dévaluation monétaire est une trompeuse escroquerie qui se trouve n’être qu’un jeu à somme nulle (quelques-uns s’enrichissent alors que tous les autres s’appauvrissent), tandis que les augmentations de productivité sont des jeux à somme positive qui bénéficient à toutes les parties.

Cependant, le professeur Bagus pointe une nouvelle hypothèse expliquant pourquoi l’Allemagne céda sa souveraineté monétaire au bénéfice du reste de l’Europe : ce fut une contrepartie politique pour que la France, qui était encore une puissance occupante sur son territoire, accepte la réunification du pays. L’étatique classe politique française comprenait très bien depuis le début que la gestion orthodoxe du mark par la Bundesbank limitait énormément sa marge de manœuvre pour gonfler le crédit. En 1988, François Mitterrand, paradigme du socialisme français, déclarait : « L’Allemagne est une grande nation avec une souveraineté restreinte et un statut diplomatique limité, mais qui compense ces faiblesses par sa force économique. D’une certaine manière, le mark est son arsenal atomique. » De son côté, Richard von Weizsäcker, ancien président de l’Allemagne, reconnut en 1997 que l’euro serait « ni plus ni moins que le prix de la réunification » ; juste un an avant que Jacques Attali, conseiller de Mitterrand, affirme : « Nous avons la monnaie unique grâce aux réserves de la France en ce qui concerne la réunification inconditionnelle de l’Allemagne. »

En définitive, pour le professeur Bagus, l’euro ne fut rien d’autre qu’un instrument politique contre l’indépendance de la Bundesbank et, en dernière instance, contre la propriété privée des Allemands, spoliés systématiquement depuis lors : contre eux sont exécutés les plans de sauvetage et l’activisme inflationniste de la BCE. L’euro est un cheval de Troie pour une Europe plus centralisée politiquement et avec beaucoup moins de libertés.

D’une certaine manière, il est inévitable que le professeur Bagus s’oppose à la monnaie unique et postule une restitution des devises nationales. Une proposition que l’on peut comprendre, venant d’un Allemand qui connaît de première main le fonctionnement de la périphérie européenne, mais que l’on peut difficilement partager. Non pas parce que nous sommes enchantés de la situation actuelle, mais parce que nous sommes terrorisés par un monde où les Papandréous, Berlusconis, Zapateros et Rajoys de service auraient les mains complètement libres pour déprécier la devise et monétiser leurs déficits publics. L’euro, en réalité, ne fut pas une mauvaise idée ; au contraire, c’était une magnifique proposition dans le cadre très déficient du papier monnaie que nous subissons. Mais elle était très mal rédigée.

Si, d’une certaine façon, la monnaie unique a échoué, ce n’est pas parce que l’Europe a besoin d’une foultitude de monnaies nationales soumise à la discrétion inflationniste du sanhédrin politique en exercice, mais parce que la Banque centrale européenne, chargée de gérer la devise commune, a fini par se transformer en poubelle de derniers recours où les différents gouvernements et banques européennes – indépendamment de leur solvabilité, liquidité et rigueur – pouvaient obtenir un financement. La Grèce ou le Portugal auraient dû entrer dans l’euro, oui, mais leur gouvernements et leurs banques surendettées n’auraient jamais dû avoir accès au guichet d’escompte de la BCE.

Le modèle était et reste simple : le Kosovo, le Monténégro, l’Andorre, le Vatican, Monaco ou Saint-Marin sont des pays qui ont renoncé à leur souveraineté monétaire et emploient l’euro mais qui ne peuvent bénéficier du robinet de crédit bon marché de la BCE. Le professeur Bagus indique au passage une autre possibilité tout aussi respectable : que toute l’Europe aurait dû rejoindre le mark, qui serait resté entre les mains d’une Bundesbank complètement indépendante du gouvernement allemand. La tragédie de l’Europe, donc, n’a pas été l’euro, mais la configuration de la BCE. Mis à part ce point, le livre constitue un authentique joyau d’érudition économique, politique, historique et philosophique.


Philipp Bagus, The Tragedy of the Euro, Terra Libertas Limited, 2011.
Disponible également pour Kindle, édité par le Ludwig von Mises Institute.

Traduit de l’espagnol.