Sarkozy croit que le Financial Times est pro-marché !

À la télévision, en rage contre ses ennemis imaginaires.

Que Sarko perçoive le FT comme dangereusement droitier nous dit simplement que la France est confrontée à un choix entre deux socialistes.

Jeudi soir, dans Des paroles et des actes, Nicolas Sarkozy s’en est pris au Financial Times. Mais le point de vue du candidat de l’UMP – que le Financial Times serait un journal de doctrine capitaliste – est si loin de la vérité qu’il est dur de savoir par où commencer la critique.

Par Daniel Hannan, Oxford, Royaume Uni.

À la télévision, en rage contre ses ennemis imaginaires.

Mon centre cède, ma droite recule, situation excellente, j’attaque [NdT : en Français dans le texte].

Plus il coule dans les sondages, plus Nicolas Sarkozy devient pugnace. Sa cible préférée est la Grande-Bretagne, plus précisément le capitalisme de marché libre tel qu’il l’imagine pratiqué en Grande-Bretagne.

Jeudi, dans un emportement particulièrement bizarre, il s’en est pris au Financial Times.

« Le FT, comme on le nomme dans les cercles informés, a toujours défendu le modèle anglo-saxon, en considérant que la France est incorrigible, et que nous ferions mieux de nous aligner sur le modèle anglo-saxon », a-t-il dit au cours d’un débat télévisé. « Le FT pense depuis des années que la solution pour le monde c’est qu’il n’y ait pas de loi. Je pense exactement le contraire. »

Je n’ai rien contre les stéréotypes nationaux, Sarko, mais au moins faut-il les représenter correctement, nom d’une pipe et sacrebleu ! L’idée même que le Financial Times serait un journal de doctrine capitaliste est si loin de la vérité qu’il est dur de savoir par où commencer la critique. Depuis au moins le début des années 80, le Financial Times est un journal corporatiste de centre gauche, occasionnellement pro-entreprises, mais jamais pro-marché.

Financial TimesIl s’est opposé aux réformes économiques de Margaret Thatcher, allant si loin dans cette hostilité qu’il a été, en fait, le seul journal à regretter ouvertement sa victoire des Malouines. Oubliez Tony Blair, le FT a soutenu Neil Kinnock [NdT : la gauche du parti travailliste] en 1992. C’était le supporteur individuel le plus acharné de l’adhésion au mécanisme de taux de changes européen. Il a applaudi bruyamment les dépenses folles qui ont suivi le krach du crédit.

C’est le journal pro-européen le plus enthousiaste du Royaume-Uni. Ses déclarations ridicules sur le succès de la monnaie unique pourraient remplir un livre. De fait, elles ont rempli un livre : Coupables, de Peter Oborne [NdT : Guilty Men].

Voici une de mes préférées :

Avec la Grèce qui désormais conduit ses échanges en euro, peu de gens seront en deuil pour la disparition du drachme. Être membre de la zone euro offre la perspective de la stabilité économique à long terme.

Ce journal était encore en train de chanter des hymnes à la gloire de l’euro aussi récemment que dans la deuxième moitié de 2008, assez oublieux de la tournure que prenaient les choses. Son hostilité à l’encontre des eurosceptiques et des adeptes du marché libre s’est intensifiée au fur et à mesure que les preuves se sont accumulées qu’ils avaient raison : voyez, par exemple, ces commentaires de Normal Davies.

Tous les journaux sont partiaux, bien sûr. Tout le monde a un point de vue. Mais le Financial Time est unique dans sa combinaison d’un ton d’autorité quasi olympien avec une partialité assez criante. Un de mes premiers billets de blogs a été cet exemple énorme de « deux poids, deux mesures » sur l’UE.

Pour faire court, la position du Financial Times est le contraire exacte de ce que Sarkozy croit. Loin de vouloir que le continent devienne davantage comme la Grande-Bretagne, il veut rendre la Grande-Bretagne davantage comme le continent, où, bien sûr, vivent et travaillent la plupart de ses lecteurs.

Que Sarko perçoive le journal saumon comme dangereusement droitier, nous dit à quel point ses propres vues sont éloignées du courant dominant en Europe. La vérité, c’est que la France est confrontée à un choix entre deux socialistes. Tous deux préfèrent une économie dirigée, une dose de protectionnisme, des droits enracinés (les « acquis sociaux »), une intégration européenne plus profonde, un État dirigiste. Pas étonnant qu’ils s’affrontent avec tant de férocité sur l’immigration : c’est virtuellement le seul domaine où ils sont en désaccord. Blanc bonnet et bonnet blanc [NdT : en Français dans le texte] comme on dit en France. Du pareil au même.

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Sur le web.
Traduction : Jacques Roberts pour Contrepoints.