Les sophismes de la parabole des Tuileries

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La « parabole des Tuileries » a connu un grand succès sur l’internet. Et on comprend pourquoi : elle justifie une opinion courante (l’État doit subventionner la culture), et cela d’une manière très accessible, mais apparemment fondée sur des arguments économiques. De façon erronée.

La  « parabole des Tuileries » a connu un grand succès sur l’internet. Et on comprend pourquoi : elle justifie une opinion courante (l’État doit subventionner la culture), et cela d’une manière très accessible, mais apparemment fondée sur des arguments économiques. De façon erronée.

Par Jérémie Rostan (*)

La  « parabole des Tuileries » récemment exposée sur le site du Monde, a connu un grand succès sur l’internet. Et on comprend pourquoi : elle justifie une opinion courante (l’État doit subventionner la culture), et cela d’une manière très accessible, mais apparemment fondée sur des arguments économiques. De ce fait, elle n’est pas seulement  « sachante », mais semble en outre offrir des armes pour prendre les partisans du marché et pourfendeurs de la dépense publique à leur propre piège. Pour séduisante qu’elle soit, elle n’en est pas moins trompeuse.

Avant de la critiquer, rappelons ses trois arguments. D’une part, la culture ferait exception à la loi de la  « valeur marginale décroissante » : plus on « consomme » de culture, plus on y prend goût, et plus on en redemande. Il suffit que l’État lance le mouvement, et subventionne les premières expériences.

D’autre part, la culture serait source d’ « externalités positives » c’est-à-dire de bienfaits que tout un chacun reçoit gratuitement, mais que personne n’a dès lors de raison de financer – à moins que l’État n’y oblige tout le monde. Enfin, la culture serait à l’origine de retombées économiques importantes, et aurait donc un effet « multiplicateur » sur les dépenses.

Chacun de ces points vise à montrer que l’économie de la culture a quelque chose d’exceptionnel et d’irréductible aux lois gouvernant la production et l’échange des simples marchandises. D’où la justification de l’intervention publique, face à ce qui serait des exceptions à la loi du marché. Loin d’être scientifique, un tel argumentaire est pourtant fautif, et en fin de compte purement idéologique.

Voyons plutôt. Pour ce qui est de la valeur marginale, on pourrait aussi bien dire, tout comme pour les limonades prises en exemple dans la vidéo, qu’écouter la même sonate de Schubert en boucle me procure de moins en moins de plaisir. Inversement, le fait de posséder un MacBook m’invite  à m’équiper également d’un iPhone, puis d’un iPad… Telle est, finalement, la logique même de la société de consommation. La parabole présuppose simplement que cette dynamique est bonne si l’on parle de culture, mais mauvaise dans les autres cas. Une première émission de télé-réalité m’amènera à en suivre d’autres: qui décide ce qui relève de la   « culture » ?

Le cas des externalités positives est différent. Ici, c’est le concept lui-même qui n’a pas de sens. Une telle situation apparaît lorsque quelqu’un reçoit un bénéfice pour lequel il n’a rien déboursé. Seulement, de ce fait, il n’existe aucun acte d’achat prouvant qu’un bénéfice ait été perçu. Qui a donc le droit de juger que je jouis de quelque chose, de telle sorte qu’il faut me taxer pour le financer? Je peux tout aussi bien détester être associé à la ‘french philosophy’ que m’en satisfaire. Plus généralement, si l’on accepte l’idée d’externalité positive, l’intervention de l’État devient illimitée : je jouis de la beauté des femmes dans la rue sans financer leur garde robe ou leur maquillage; la population jouit de la baisse des prix due à l’investissement des grandes compagnies, etc.

Enfin, la théorie du  « multiplicateur » représente un troisième type d’erreur. Elle en recèle deux, en réalité. Certes, la subvention de la culture entraîne des dépenses qui ne seraient pas faites autrement (prendre un taxi et un café à l’occasion d’une visite de musée, etc.) Mais, de ce fait, elle en empêche aussi bien d’autres (ce que l’on ferait du pouvoir d’achat en question si l’on ne prenant pas ce taxi et ce café.) Au total, rien n’indique qu’elle entraîne plus de dépenses.

Surtout, les dépenses en question ne font qu’augmenter la consommation. Elles ne créent donc pas de richesses, mais en détruisent. Si l’on veut stimuler l’économie, c’est au contraire l’épargne et l’investissement, c’est-à-dire la production, qu’il faut relancer. Soulignons aussi que cesser de subventionner la culture, c’est mettre fin à des aides qui  ne profitent à peu près qu’aux riches et cela aux dépens des plus pauvres.

Au total, la parabole des tuileries est pure idéologie : elle suppose qu’une consommation croissante est bonne uniquement dans le cas de la culture, qu’elle laisse aux autorités et non à chacun, de définir. De même, elle suppose que la culture ainsi subventionnée est une externalité positive, parce qu’elle est un bien en-soi.

Si elle avait voulu être cohérente, elle aurait dû déduire d’une définition de la culture ses prétendues exceptions aux lois économiques. Elle aurait alors non seulement été incapable de déterminer la première (autrement que de manière circulaire, comme l’ensemble des intérêts particuliers que le Ministère de la Culture juge bon de privilégier), mais aussi découvert que de tels cas particuliers ne peuvent exister, non plus qu’à aucunes lois universelles – ici, celles des actions humaines, dont les échanges indirects.


(*) Jérémie Rostan est professeur de philosophie aux États-Unis.

Article paru initialement sur 24hGold.

Voir aussi l’article de H16 sur le sujet.