Un fichage presque parfait

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Le fichage s’étend, inéluctablement. Quelles question pose-t-il, quelles atteintes à notre liberté peut-il engendrer ?

Stupéfaction : si nous sommes, apparemment, tous fichés, la qualité du fichage et son utilisation sont particulièrement sujettes à caution. La récente affaire toulousaine démontre fort bien l’écart entre la réalité de terrain et le rêve humide de certains d’avoir une population entièrement sous contrôle. Cependant, tout indique que ce fichage complet et permanent, aussi redouté par certains que souhaité par d’autres, n’est pas seulement possible, mais qu’il est inéluctable…

En l’espace d’une ou deux dizaines d’années tout au plus, on est passé d’un monde où la rétention d’informations coûtait cher, à un monde où non seulement cette rétention n’est pas chère, mais elle peut même rapporter gros. D’autre part, le nombre de créateurs d’information a littéralement explosé, et ce d’autant plus que les moyens de production se sont démocratisés et que les moyens de stockage, parallèlement, sont devenus complètement banals.

Les moins jeunes d’entre nous ont certainement entendu parler de cette époque arriérée où l’informaticien moyen se battait pour avoir un octet supplémentaire dans une base de données, et où la colonne d’information supplémentaire coûtait cher. L’illustration en fut d’ailleurs le stockage sur seulement deux chiffres de l’année dans une date, qui provoque encore épisodiquement quelques petits sourires lassés des gens du métier sur le mode « Ah la la, quel chipotage ! »…

De nos jours, la moindre carte à puce peut contenir plusieurs milliers de kilo-octets d’informations. La moitié des individus sur cette planète dispose d’un téléphone portable et peut donc stocker rapidement des centaines de numéros de téléphone, des adresses, des messages courts, voire des photos, des conversations, des vidéos. Chacun de ces téléphones constitue d’ailleurs un moyen assez fiable de connaître la position approximative de ces individus, et les logiciels espions qui s’installent sur ces appareils sont légion.

Parallèlement, le stockage pour les particuliers et pour les entreprises est devenu à la fois une préoccupation quotidienne et une banalité économique : d’un côté, qui n’a besoin de stocker ses albums photos, ses vidéos, ou, encore mieux, son génome complet pour quelques milliers de dollars ? Quelle entreprise peut se prétendre, sans rire, indépendante d’un besoin de stockage d’information ? De l’autre, le téraoctet est à prix très démocratique de nos jours…

En plus de cette abondance sans précédent, tant dans les moyens de stockages que dans les formes de production de données, les individus ont récemment développé la manie toute particulière de divulguer des informations plus ou moins personnelles en grand nombre à qui veut bien les prendre : l’explosion des sites sociaux, des plateformes de stockage et diffusion de données privées en est une preuve indéniable.

Autrement dit, non seulement les gens peuvent stocker des informations plus facilement, non seulement ils peuvent les produire plus facilement, mais en plus, ils font absolument tout pour les diffuser largement.

facebook : The Product Is You

Dès lors, se poser la question, maintenant, de savoir si le fichage complet, total et permanent de la population va avoir lieu prend une tournure délicieusement surannée : dans les faits, tout le monde est fiché et tout le monde fiche tout le monde.

La limite évidente est dans l’appropriation et la centralisation des données qui flottent un peu partout sur Internet.

En effet, lorsqu’une compagnie privée collecte les données que vous lui remettez, elle ne vous force pas à émettre ces données et vous laisse la possibilité d’arrêter ce stockage quand bon vous semble. Évidemment, la facilité de copie et de diffusion de cette information laisse peu d’illusion à celui qui voudrait les faire totalement disparaître. Mais techniquement, il reste encore possible de se soustraire à cette collecte-là.

En revanche, la collecte d’informations effectuée par les administrations pour le compte des États n’est pas négociable. Il vous est impossible de vous retirer des fichiers de la police ou du fisc, par exemple (tentez le coup, pour voir). Par nature, l’État est même la première entité qui cherche à collecter des données au moins sur le cheptel d’individus dont il a la charge, et tous les autres individus aussi s’il le peut ; le dernier exemple en date provient par exemple de la contestation des PV… D’ailleurs, l’invention des statistiques et leur utilisation sont la conséquence historique logique et inévitable de cette compulsion à vouloir absolument tout savoir sur tout le monde.

Snoopy écrit au fisc

Il faut se résoudre à l’évidence : peu importe la force des protestations qui se font entendre lorsqu’on apprend que, tous les jours, de nouvelles infrastructures étatiques se mettent en place pour nous espionner, le fichage avance, de plus en plus vite et de plus en plus précisément. Et non seulement, l’État fiche, classifie, et analyse, mais il le fait sur des critères de plus en plus larges : ainsi en France le simple fait d’exister aboutit à la création d’une fiche de renseignement, quelque part, que l’État pourra utiliser à n’importe quel moment.

Le danger, évidemment, est là : on ne voit pas par quelle force les individus pourront s’opposer à ce que l’État fasse finalement exactement la même chose que ce que tout le monde fait, le reste du temps, à son échelle. Pire : l’État n’aura sans doute bientôt plus besoin de mettre en place ses propres moyens de surveillance ; le précédent lien sur la mise en place, par la NSA, d’un nouveau centre d’espionnage est déjà presque vieillot : d’une part, on voit mal comment un centre pareil peut rivaliser avec le demi-million de serveurs que Google compte, à lui seul. Et à partir du moment où chaque individu est référencé (d’une façon ou d’une autre) dans des centaines de bases différentes, la recherche d’information pour une personne particulière revient essentiellement à une question statistique : comment extraire les données pertinentes de ce flot immense ?

Devant ce constat, il semble logique que l’étape suivante sera l’arrivée de programmes sophistiqués qui feront, à partir de cet océan de données, la cartographie comportementale complète de tout individu décidé suspect par l’administration étatique. Il n’est probablement pas loin le moment où l’on pourra se retrouver devant des juges pour un fait pas encore commis, mais dont l’occurrence future sera considérée comme « statistiquement évidente ». Et si vous pensez « Minority Report », vous n’êtes pas loin du compte à ceci près qu’il n’y aura nul besoin de mutants et de précognition, mais une « simple » batterie d’ordinateurs, nombreux certes, mais ni magiques, ni mutants.

Il faut se résoudre à l’évidence : vous, comme moi, sommes donc déjà fichés.

fichageMais devant cette perspective qui met mal à l’aise, il y a cependant une bonne nouvelle : ce qui est vrai pour vous le sera, inéluctablement aussi, de ceux qui vous fichent. Petit à petit, de la même façon qu’il est possible aux politiciens de tout savoir sur un individu, il est de plus en plus facile de tout savoir sur les politiciens, et à un prix de plus en plus compétitif, et c’est tellement vrai qu’ils en prennent à leur tour conscience : des citoyens informés de toutes leurs facettes, ce sont des citoyens bien moins enclins à gober leurs déclarations. Ce sont des citoyens qui doutent ouvertement et découvrent le décalage entre les discours et la réalité (on n’aime pas les riches, mais on en est volontiers un).

Eh oui : plus les politiciens demandent de la transparence, du fichage et des informations sur les autres, plus grand est le risque qu’ils se retrouvent aussi fichés, analysés, étudiés par les autres à leur tour. Et l’analyse comportementale, utilisable pour détecter un prochain divorce ou le terroriste qui sommeille en vous, devient alors aussi l’arme de vos adversaires politiques et des citoyens eux-mêmes pour vous déboulonner.

Oui, à n’en pas douter, la société qui s’annonce promet d’être fondamentalement différente de celle que nous connaissons maintenant : qui, en effet, déterminera les critères qui déclencheront les alarmes de ces programmes d’analyse ? Ne risque-t-on pas / n’aurons-nous pas la chance de voir ces programmes déterminer les seuils par pure émergence statistique ? Quelle sera la quantité de libre-arbitre qui nous sera octroyée dans cette nouvelle société, ultra-connectée et ultra-analysée ?

Je n’ai pas la réponse à ces questions, mais il me semble cependant indispensable de se les poser.

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