Pire que les abus sur leurs rémunérations, la connivence des grands patrons avec les politiques

La Défense, coeur économique de Paris

L’encadrement des rémunérations des dirigeants des grandes entreprises françaises est au coeur du débat de la présidentielle cette semaine. Mais au-delà de cette question, c’est tout un système qui est en cause…

L’encadrement des rémunérations des dirigeants des grandes entreprises françaises est au coeur du débat de la présidentielle cette semaine. Mais au-delà de cette question, c’est tout un système qui est en cause…

Une interview d’Aurélien Véron.
Article publié initialement sur Atlantico.

 

La Défense, coeur économique de Paris
La Défense, coeur économique de Paris

Atlantico : Nicolas Sarkozy a dévoilé cette semaine ses propositions autour du travail et de l’encadrement des salaires « choquants » des grands patrons. Ceux-ci ont-ils « vraiment fait n’importe quoi » comme l’a indiqué le président de la République ?

Aurélien Véron : Les Français sont fiers de leurs fleurons industriels, parmi lesquels on trouve des leaders internationaux comme l’Oréal et LVMH. Ce n’est pas un hasard si 39 multinationales françaises figurent parmi les 500 premiers groupes mondiaux, contre 37 pour l’Allemagne et 29 pour le Royaume-Uni. Ce rang n’est pas seulement dû à la qualité des salariés, mais aussi au talent de leurs dirigeants.

Ramener l’ensemble des grands dirigeants à quelques affaires certes scandaleuses n’est pas faire justice au mérite de la majorité d’entre eux. Cela n’interdit pas de se pencher sur les excès commis par une petite minorité d’entre eux, et de chercher des solutions pour mettre fin aux dérives constatées.

Quand ont-ils commencé à « perdre la raison » sur leurs rémunérations ?

L’univers des dirigeants de multinationales est soumis à une compétition internationale très rude, même si les entreprises françaises conservent des cloisons qui isolent leur direction du reste du monde, et si bon nombre de dirigeants ont fait une grande partie de leur carrière dans l’entreprise qu’ils dirigent. Les échelles de rémunération tendent malgré tout à s’aligner sur les standards internationaux.

Le premier élément qui choque légitimement les Français, ce sont les conditions de départ souvent occultées à la négociation du contrat et qui enlèvent le caractère risqué de ces postes sensibles. Plus grave, la rareté des baisses de rémunération en réponse aux phases difficiles nourrit le sentiment que ces rémunérations ne répondent pas à des critères de performance. Il n’est pas rare de voir la rémunération des dirigeants anglo-saxons s’effondrer les mauvaises années, contrairement à la France où la hausse reste la règle même en période troublée. L’encadrement actuel des rémunérations ne joue donc pas bien son rôle.

Quid des « valeurs » des grands patrons ? Ont-ils une responsabilité à avoir vis-à-vis de la société française ?

Je crois que cette attente est l’une des grandes erreurs du modèle français. La fascination des élites politiques et de la haute administration pour les grands groupes entretient une connivence qui peut aboutir en eaux troubles. La suspicion qui en découle se trouve régulièrement renforcée par des « affaires ». Résultat, l’opinion publique associe ces pratiques au capitalisme alors qu’il n’en est qu’une forme corrompue.

Plus grave, les grands dirigeants s’accommodent très bien de notre fiscalité à laquelle leur entreprise échappe aisément, de nos réglementations qui limitent l’arrivée de nouveaux concurrents, et de tous les obstacles au développement de concurrents menaçants sur leur territoire domestique.

Finalement, le lien de proximité entre les dirigeants des grands groupes et le monde politique et de la haute administration contribue à bloquer la modernisation de notre pays. Les victimes sont nos TPE et PME qui ne parviennent pas à grandir, engluées dans des contraintes administratives et fiscales trop nombreuses et complexes, en changement constant.

Mon souhait, c’est que nos gouvernants cessent d’attendre cette implication des grands dirigeants dans notre société. Qu’ils se chargent de faire prospérer leur entreprise et d’améliorer notre balance commerciale. Et que nos dirigeants politiques, eux, se tournent bien davantage sur les petites entreprises à fort potentiel pour comprendre pourquoi elles ont été sacrifiées sur l’autel de nos fleurons industriels ces dernières décennies.

Parmi les propositions de Nicolas Sarkozy, vote des salaires des patrons à l’assemblée générale des actionnaires, fixés au préalable par un comité des rémunérations où les salariés de l’entreprise auront désormais un représentant. En outre, retraites « chapeau » et autres « parachutes dorés » seront interdits. Que pensez-vous des propositions formulées ? Est-ce la solution ?

Cette proposition va dans le bon sens sur le plan de la transparence dans la décision de rémunération des dirigeants. Il est sain que le comité de rémunération soit plus ouvert pour sortir du risque de cercles fermés sur eux-mêmes qui s’auto-rémunèrent en toute discrétion. Il est sain que les actionnaires cautionnent la politique de rémunération de celle ou celui qui va conduire la stratégie de l’entreprise dans laquelle ils ont investi leurs économies.

En revanche, l’interdiction des retraites « chapeau » est une mesure un peu artificielle qui sera contournée par des surcroîts de rémunération. Mais si cette mesure est mise en oeuvre, elle mérite d’être accompagnée par l’instauration d’un vrai statut de mandataire social, comparable à celui d’un indépendant. Libre à lui d’épargner pour sa retraite, surtout si le cadre d’épargne volontaire par capitalisation lui est accordé avec un seuil de franchise fiscale suffisamment élevé.

Est-il réellement possible pour les politiques d’encadrer le salaire des grands patrons ?

L’État n’est en rien légitime pour s’immiscer dans les affaires de sociétés privées. Ces rémunérations sont du ressort des actionnaires dans une démocratie libérale. Par ailleurs, un encadrement arbitraire et uniforme serait contreproductif. Des groupes internationaux ont besoin de flexibilité dans leur environnement très concurrentiel. Nous avons des fleurons, ne les poussons pas à installer leurs sièges sociaux sous des cieux moins inhospitaliers.

La seule voie sensée, c’est de continuer à moderniser la gouvernance des grands groupes dans un esprit de transparence et de responsabilité devant les actionnaires et les salariés.

Encore une fois, l’ouverture des comités de rémunération à de nouveaux publics décloisonnera ce petit monde fermé. Et la soumission de la politique de rémunération aux actionnaires ouvrirait le débat auprès de ceux qui sont les plus légitimes pour trancher cette affaire sensible : les « copropriétaires » de l’entreprise, c’est à dire les actionnaires.

Nicolas Sarkozy a fait le constat de l’échec de ses nombreux appels à la raison depuis 2008 concernant les salaires des grands patrons. Est-il encore en mesure de convaincre l’électorat ?

Il est clair que la crédibilité de Nicolas Sarkozy est faible dans ce domaine. Le danger, c’est qu’il compense cette faiblesse par des mesures exagérément pénalisantes. L’électoralisme n’est pas de mise au moment où la France doit capitaliser sur tous ses talents pour retrouver sa compétitivité.

J’espère que le Président de la République aura la sagesse d’épargner au pays un nouveau coup politique aux répercussions désastreuses pour l’économie du pays et l’emploi.

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