Mélancolie, essai sur l’âme occidentale

Melancholia de Lars von Trier, 2011 (c) photo Christian Geisnaes.

Laszlo Földényi sait rendre toute sa noblesse à ce sentiment de mélancolie hélas trop souvent relégué par notre contemporain du côté de l’indésirable

Laszlo Földényi sait donner un nouveau souffle, plus léger, néanmoins roboratif, au genre, parvenant à rendre toute sa noblesse à ce sentiment de mélancolie hélas trop souvent relégué par notre contemporain du côté de l’indésirable. Gageons que notre essayiste hongrois doit être un beau philosophe mélancolique pour réussir à sculpter une telle stèle littéraire à son modèle.

Une revue de l’ouvrage de Laszlo Földényi, Mélancolie, essai sur l’âme occidentale, traduit du hongrois par Natalia Huzsvai et Charles Zaremba, Actes Sud, 352 p, 24, 80 €.

Par Thierry Guinhut

Melancholia de Lars von Trier, 2011 (c) photo Christian Geisnaes.

Saviez-vous que la mélancolie avait une histoire ? Qu’elle n’est pas seulement un être dépressif, une éprouvette de la psychiatrie, un ersatz du romantisme, mais la « bile noire » de l’Antiquité… Aristote alla jusqu’à dire que « les hommes qui se sont illustrés dans la philosophie, la poésie ou les arts sont […] tous des mélancoliques » (p 15). Cicéron voyait l’acedia, aujourd’hui pauvrement taxée du nom de dépression, en apanage des génies…

Les définitions changeant avec l’état des mythes (Hercule fut un grand mélancolique, accablé par les dieux de la nuit), avec l’état des mentalités et des sciences, il n’en reste pas moins que l’objet fuyant de l’essayiste hongrois est un abaissement des capacités de l’homme, ou une lucidité supplémentaire devant la condition humaine et l’incertitude métaphysique. Donc un défaut auto-complaisant, une faiblesse, une paresse, ou une qualité intellectuelle affrontée à l’urgence de la création devant la fugacité de l’existence et la vanité de l’esprit.

Parmi les plus intenses destructeurs mélancoliques, l’on compte Hamlet à l’expression fabuleuse, quand Freud fut parmi les destructeurs de la noblesse de cette tristesse déchirée du moi, née de ce qu’il appelait « le sentiment de perte » (p 294). Cette mania frappait nombre de comiques, nombre de musiciens, comme Gustav Mahler qui disait volontiers : « Ma vie entière est un mal du pays » (p 311). Bien qu’il s’agisse d’un « sentiment de non-accomplissement » (p 314), où « le manque est une sorte d’accomplissement » (p 321), où l’on voit le monde comme un « chaos nu » (p 317), celui qui mâche sa fatalité, qu’elle soit métaphysique ou biologique, nous a fourni des dépassements de son mal intime et universel par le tableau, l’opéra où la poésie…

Alors que le Moyen-Age ne connaissait qu’un seul créateur, Dieu, reléguant le mélancolique dans la folie et dans l’œuvre diabolique, la Renaissance ramène ce dernier à la conception aristotélicienne de son génie. Ainsi, « la mélancolie des grands hommes correspond au délire divin de Platon » (p 111). Le tourment, comme chez Michel-Ange, est la marque de celui qui doit assumer sa génialité. Si Dürer et sa célèbre gravure n’échappent pas à la sagacité de notre essayiste, curieusement il accorde une place étonnante au miroir des « Époux Arnolfini » de Van Eyck : cet objet est le témoin de la fugacité, surtout lorsque le peintre y calligraphie qu’ « il fut ici en 1434 » (p 129). Comme une marque de vanité au dos d’un couple sûr de lui et de sa richesse…

Le romantique allait jusqu’à la pulsion suicidaire à la Werther, jusqu’à être « à-demi amoureux de la mort secourable » [1], mais aussi jusqu’au sublime, selon Burke et Kant, tout en se nourrissant « aussi bien d’utopie que de réalité » (p 198). Non sans y associer l’ironie. Hélas, l’homme contemporain, sans compter le thérapeute, délégitime celui qui câline sa déréliction. Pourtant, dans l’exposition « Mélancolie, génie et Occident » [2], Jean Clair, en 2006, rassembla 250 œuvres au Grand Palais, pour en montrer les vocables imagés, les splendeurs picturales et sculpturales, de Dürer à Caspar-David Friedrich. Était-ce le signe d’un renouveau de l’anoblissement de cette catégorie psychologique et intellectuelle ? À condition de se demander avec Földényi : « Et si la mélancolie n’était pas définissable en tant que maladie ? » (p 261). Et de ne pas se contenter du narcissisme morose, mais de s’élever à la délectation de la création et du créateur…

Rassurons-nous donc. Un tel essai ne concourt pas à plonger son lecteur dans les affres du soleil noir, dans les seules interrogations de la psychiatrie et de la biologie morale… Informé, stimulant pour l’esprit, ce livre réussi, quoiqu’il s’égare parfois un peu, par exemple sur l’amour, cette érotomanie frustrée, cette spiritualité impossible, sans se resserrer sur l’objet de sa prédilection. Heureusement : « L’amour est une œuvre d’art [qui dépend] de sa capacité à faire de la mélancolie un principe formel » (p 243).  Ne manque alors que d’un index. Et de vérifier cette contre-vérité : Nietzsche serait selon Földényi « indifférent à la politique ! » (p 217) [3]  Ou encore, peut-être, dans sa conclusion, d’une projection vers cette fragile bouteille à la mer, la solide œuvre d’art devant le temps et le vertige du néant, comme lorsque Proust conçut l’antidote de La Recherche du temps perdu

Au-delà de la somme de Robert Burton qui au XVII° compila, non sans le liant de l’élégance et de l’inspiration, l’immensité des connaissances antiques et de la Renaissance dans son Anatomie de la mélancolie [4], Földényi (né en 1952) sait donner un nouveau souffle, plus léger, néanmoins roboratif, au genre, parvenant à rendre toute sa noblesse à ce sentiment hélas trop souvent relégué par notre contemporain du côté de l’indésirable. Gageons que notre essayiste hongrois doit être un beau philosophe mélancolique pour réussir à sculpter une telle stèle littéraire à son modèle…

Dernière incarnation, qui sûrement aurait ravi notre Hongrois, qui publia cet essai en 1984, Melancholia, le film de Lars von Trier, allait non seulement entraîner son héroïne ophélienne dans l’attraction d’une planète saturnienne, mais emporter jusqu’à la terre entière, finalement soufflée. Sans nul doute, ce film, esthétisant, à la fois réaliste et allégorique, parvient à la suprême aporie de la mélancolie et à l’étrangeté fascinante de l’art…

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Sur le web

Notes :
[note][1] John Keats : « Ode au rossignol », Sur l’aile du phénix, José Corti, 1996, p 69.

[2] Catalogue Réunion des Musées nationaux, Gallimard, 2006.

[4] Robert Burton : Anatomie de la mélancolie, traduit de l’anglais par Bernard Hoepffner et Catherine Godraux, 2112 p en deux volumes, José Corti, 2000.[/note]