Comment meurent les démocraties

Au conflit d’avant 1989 entre capitalisme et communisme s’est substitué un nouveau choix historique entre capitalisme d’État et capitalisme de marché

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Comment meurent les démocraties

Publié le 15 février 2012
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Au conflit d’avant 1989 entre capitalisme et communisme s’est substitué un nouveau choix historique entre capitalisme d’État et capitalisme de marché, ordo-capitalisme contre démo-capitalisme.

Par Guy Sorman

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démocratie périclès credits tim brauhn (licence creative commons)

La Fin de l’Histoire recule. Au lendemain de la Chute du Mur de Berlin, on se rappelle que l’économiste américain Francis Fukuyama annonçait combien la démocratie libérale était devenue l’horizon indépassable de toutes sociétés. Il ne niait pas que des conflits locaux surgissent mais imposa l’hypothèse que nulle idéologie alternative à la démocratie libérale n’émergerait avant longtemps. À cette théorie souvent mal comprise de la démocratie libérale comme Fin de l’Histoire, succéda après les attentats de septembre 2001, islamistes ou qualifiés comme tels, une autre prophétie : également Made in USA, elle fut formulée par Samuel Huntington, sous le titre de Conflit des Civilisations. Lui envisageait une guerre inévitable entre l’alliance « orientale » de la Chine et des Musulmans, et le monde « occidental ». Ce modèle de Huntington résista à l’épreuve des faits moins longtemps encore que celui de Fukuyama : Huntington ne définit jamais ce qu’il entendait par civilisation, les mondes musulmans se sont divisés entre pro et anti-Occidentaux et le Japon « oriental » ou l’Inde sont solidement ancrés dans le camp de la démocratie libérale.

Voici que surgit, sans que nul ne l’ait prophétisé, un modèle de plus qui pourrait définir les temps à venir : l’affrontement entre la démocratie libérale, qui s’effrite de l’intérieur, avec la résurgence de ce que l’on appellera « la tentation despotique ». Si cette brisure est concrète, elle éclaire l’histoire qui se fait.

Dans le camp occidental, qui n’est ni une civilisation, ni une géographie, mais un territoire mental, le doute ronge les esprits. Depuis la  rupture financière de 2008,  le complexe  jusque- là, peu contesté du marché et de la démocratie, est assailli par un front du refus ou gangrené par l’esprit de démission. Voyez la  Grèce et l’Italie : les élus  du peuple s’en sont remis à des technocrates, forme actualisée du despotisme éclairé, pour assumer à leur place l’impopularité de la rigueur économique. Poursuivant ce raisonnement antidémocratique et antilibéral, on voit progresser l’audience de partis autoritaires, en France et en Hongrie particulièrement. Au pourtour de l’Europe, les révolutions arabes, dont on  espère encore liberté, dignité et prospérité, dégénèrent en un chaos qui – au mieux – ramènera au pouvoir des technocrates éclairés mais plus probablement de simples despotes : eux promettront de l’ordre, moral ou étatique et rétabliront le capitalisme des coquins.

Les  pays phares de cet ordre nouveau sont la Chine et la Russie : hasard ou héritage, leurs dirigeants reconstituent la tyrannie dont ils sont issus mais, cette fois-ci, en forme capitaliste, un ordo-capitalisme. Au conflit d’avant 1989 entre capitalisme et communisme s’est substitué un nouveau choix historique entre capitalisme d’État et capitalisme de marché, ordo-capitalisme contre démo-capitalisme.

Capitalisme contre capitalisme, avait écrit Michel Albert en 1991 ; il opposait alors les rudes Américains aux socio-démocrates d’Europe du Nord. Maintenant, c’est le « consensus de Pékin » qui est posé en alternative triomphaliste fort de son taux de croissance et de sa stabilité (apparente) à un « consensus de Washington », anémique et incertain. Par-delà l’enjeu de la croissance, l’ordo-capitalisme que domine, avec quelques alliés périphériques (Colombie, Zimbabwe), l’axe Moscou-Pékin, tente aussi d’imposer une Internationale « souverainiste »  qui garantit aux despotes (Syrie, Iran…) le droit de tuer leurs citoyens, plutôt que d’accepter l’ingérence humanitaire.

La montée en puissance de l’ordo-capitalisme tient aux circonstances : l’émotion qu’a suscitée la crise de 2008 n’est pas dissipée et les peuples s’impatientent. Par défaut d’explication peut-être ? En réalité, la stagnation du démo-capitalisme n’est pas insoluble (les États-Unis remontent), la crise de l’euro non plus, tandis que les croissances chinoise et russe restent tributaires de la demande des occidentaux. Et à y regarder de près, les sociétés russes et chinoises pourraient à tout instant, voler en éclats. L’attraction pour l’ordo-capitalisme doit à l’ignorance que l’on en a, mais aussi à celle que l’on nourrit. N’était-ce pas le cas de l’URSS quand elle était louée en Europe ? Aujourd’hui comme naguère, il se trouve, au sein du démo-capitalisme énormément « d’idiots utiles », expression de Lénine pour désigner ses alliés objectifs. À l’Ouest, suffisamment de capitalistes et d’intellectuels préfèrent l’ordre et les chefs à l’équité, la dignité et la liberté. Ces « idiots utiles » ou « cinquième colonne » constituent les troupes de choc de l’ordo-capitalisme

On n’en conclura pas que les démocraties libérales vont mourir ni que l’ordo-capitalisme va l’emporter sur le démo-capitalisme. Comme l’avait écrit Jean-François Revel en 1983, dans Comment les démocraties finissent, il s’agit ici de décrire les menaces. Les dissiper exige de développer une connaissance plus fine de cet ordo-capitalisme, par définition non transparent. On ne souligne pas assez  combien celui-ci gonfle ses taux de croissance et bénéficie avant tout à des nomenclatures d’État indifférentes au bas de la société, la moitié de la population, en Chine ou en Russie. Pareillement, le retour à l’ordo-capitalisme dans les mondes arabes ramènerait les femmes à la vassalité et l’économie à la stagnation perpétuelle. Alors même que certains pays musulmans, parce que démo-capitalistes (Turquie, Indonésie), se développent plus vite que du temps du despotisme antérieur. On devrait observer aussi qu’en Afrique ou en Amérique latine, les régimes démo-capitalistes sont les plus prospères (Brésil, Chili ou Ghana) et deviennent les plus équitables.

Dans le monde « occidental » enfin, à ressasser nos crises, on en oublie que sur les dix dernières années, le revenu par habitant en Allemagne par exemple, a crû de 1,3% par an, ce qui est conséquent dans une société prospère, parce que l’Allemagne s’en est tenue au démo-capitalisme, sans céder à des pulsions étatistes. Enfin, par-delà les statistiques, le démo-capitalisme, seul, procure les biens non quantifiés que nous respirons sans nous en apercevoir tant ils nous semblent acquis, comme la liberté d’expression, la recherche de l’équité ou l’égalité des sexes. Tandis que, dans l’ordo-capitalisme, chacun retient son souffle et contrôle ses paroles. Tout ceci n’est pas suffisamment dit, ni dans les pays de l’ordre parce qu’il est imprudent de parler ni dans le monde démo-capitaliste quand les idiots utiles confisquent  la parole.

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  • Merci à Guy Sorman pour ces termes qui permettent d’identifier les régimes chinois ou russes pour ce qu’ils sont. On peut toutefois regretter que l’usage persistant du mot « capitalisme » dans la définition de ces régimes maintient une certaine ambiguïté qu’il conviendrait de lever. Ne serait-il pas plus correct d’utiliser « ordodespotisme », « oligautoritarisme » ou « technodictature », par opposition au capitalisme sans qualificatif (« libéral », « démocratique » ou « de marché » étant induits) ? Simple suggestion.

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