Sommes-nous islamophobes ?

Péché capital selon les uns, refuge identitaire selon les autres, l’islamophobie est la bombe sans retardement qui agite nos mentalités, notre quotidien et notre avenir.

Péché capital selon les uns, refuge identitaire selon les autres, l’islamophobie est la bombe sans retardement qui agite nos mentalités, notre quotidien et notre avenir. Sommes-nous d’affreux islamophobes ? Peur irrationnelle, haine et rejet a priori, ou justes raisons de craindre et de dire non…

Par Thierry Guinhut

Frontispice avec dédicace au Sultan Khalil, Iran, Tabriz, 1478

Le personnage de Phobos, fils d’Arès et d’Aphrodite, est, dans L’Iliade, « l’Effroi 1», l’incarnation de la peur panique. Mais aussi, dans Les Métamorphoses d’Ovide, « Phobetor2 » est l’un des fils, avec Morphée et Fantasos, du dieu du Sommeil ; il a la capacité de se changer en bête sauvage, en serpent, incarnant ainsi le cauchemar… Avoir peur de l’islam relèverait alors du simple rêve panique, en rien fondé sur la moindre réalité, une forme de xénophobie de plus, uniquement pétrie d’ignorance, de méfiance et de barrière d’incompréhension opposée à l’autre, à la différence… En ce sens être atteint de phobie simple, l’arachnophobie par exemple, est une souffrance psychique, une angoisse liée à un objet bénin, et donc digne souvent du ridicule, ou, mieux, de la thérapie. Quant à l’islamophobie, elle relèverait plus exactement des phobies sociales. Ne sommes-nous bouleversés que par Phobos, ou par l’Islam lui-même ?

Sans doute l’islamophobie est un concept discutable, truffé de pièges. Permet-il de retourner la culpabilité sur le malheureux qui aurait l’ingénuité de prononcer un jugement critique sur cette religion et civilisation ? Barre-t-il l’accès à la possibilité du débat et de la réflexion ? Au point que l’Islam devienne intouchable par le moindre débat, la moindre critique, le moindre jugement de valeur sous peine d’être accusé de racisme… Une pensée rigoureuse devrait alors lui opposer le concept de christianophobie qui hélas pour les mœurs et heureusement pour l’équité du dictionnaire et de la pensée commence à se faire jour, ne serait-ce qu’à la suite des attentats, meurtres, expulsions et affronts de toutes sortes qui jaillissent sur de pacifiques Chrétiens, de la Turquie à l’Indonésie, en passant par l’Irak, le Pakistan, le Soudan et la plupart des nations musulmanes, tous pays plus ou moins gangrénés par un fascisme vert qui n’a rien à envier aux fascismes rouges et bruns qui leurs sont consubstantiellement voisins, voire complices, car également anti-libéraux.

Il ne s’agira pas alors de confondre rejet des principes politiques d’une religion et de ses pires imams et séides avec le rejet discriminatoire de ceux qui la pratiquent, d’autant qu’il ne manque pas de croyants musulmans pacifiques et tolérants qui respectent en Occident cette laïcité qui leur permet la tranquillité. Redisons-le, s’il en était besoin, que nombre de Musulmans européens ne veulent pas d’une Eurabia où établir l’horreur de la charia et qui les priveraient des libertés acquises en Europe. Ils ne veulent que prier en paix dans le secret de leurs cœurs, de leurs maisons, de leurs mosquées, comme tout Chrétien ou Juif également respectables, que s’intégrer, jouir des fruits de leur travail et de leur liberté, voir leurs filles décider de leurs vêtements, de leurs études, de leur mariage et de leurs enfants…

Hélas, c’est au nom de l’Islam, du Coran, de la charia, que sont perpétrés les attentats du 11 septembre, les terrorismes kamikazes de l’Irak, de Moscou, de Madrid et d’ailleurs, que sont lapidées des femmes adultères, que sont condamnés à mort des convertis au christianisme, que sont menacés d’une infâme fatwa un écrivain comme Salman Rushdie, un caricaturiste comme Kurt Westergaard, un agrégé de philosophie comme Robert Redeker…

Il ne nous appartient pas de juger si le livre sacré des Musulmans, divers et contradictoire qu’il est, livre d’amour et de paix selon les uns, contient bien la matière de telles indignités. Un livre, qu’il soit Bible, Coran ou Popol Vuh3, historiquement contextualisé, écrit par des hommes, inspirés ou non, ne doit pas être le support d’une doxa tyrannique. Sur ce point, l’Occident a acquis une supériorité éthique fragile : la Bible, quoique plus objectivement pétrie d’amour, en particulier dans les Évangiles, ne fait pas loi, la séparation des pouvoirs spirituel et temporel est effective. Ne serait-ce que depuis le « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu4 » du Christ.

La critique de l’Islam, au même titre que celle du Christianisme, du Judaïsme et du Bouddhisme, relève de la liberté de pensée et d’expression, durement acquise depuis surtout les Lumière et Voltaire qui n’hésita pas à écrire en 1741 une tragédie (d’ailleurs habilement dédiée au Pape Benoit XIV) intitulée Le Fanatisme ou Mahomet le prophète5), tragédie hélas irreprésentable aujourd’hui. Notons que le personnage théâtral qui mania le poignard criminel sous l’instigation du prophète a donné, par antonomase, son nom, Séide, à tout fanatique aveuglement dévoué à un chef politique ou religieux.

C’est à de telles difficultés que l’on mesure l’état de nos libertés occidentales. D’autant qu’en France des lois et des associations peuvent attaquer en justice tout auteur de propos prétendus islamophobes. Tel le journaliste Eric Zemmour qui a dit sur un plateau de télé que « la plupart des trafiquants sont noirs et arabes, c’est comme ça, c’est un fait. 6» Il est loisible de ne pas éprouver de sympathie envers les opinions controversées du personnage. Mais, à lui seul, il est le garant de nos libertés (comme peut l’être par exemple un Finkielkraut); et sa condamnation est une honte incalculable. Sans compter que le sociologue Hugues Lagrange7 a établi les causes de la sur-représentation des « jeunes issus de l’Afrique sahélienne » dans la délinquance. Les facteurs culturels et ethniques relevés (notons qu’il passe un peu trop sous silence des facteurs sociaux liés à la condition de l’immigration en France) ne font pas pour autant de l’auteur de cet essai un irrécupérable islamophobe. De plus, la « sur-délinquance des personnes issues de l’immigration » est corroborée par le sociologue Sebastian Roché que l’on peut retrouver dans un rapport d’enquête du Sénat de 20028, même si lui aussi doit tenir compte des conditions de vie de ces nouvelles génération tiraillées entre deux mondes et à l’adaptation délicate.

Quant à ceux qui voudraient nier les faits pour se réfugier dans un angélisme tiers-mondisme, un « angélisme exterminateur » pour reprendre le titre d’Alain-Gérard Slama9, ceux qui font les autruches, s’ils ne sont pas islamophobes, les voilà en quelque sorte francophobes et europhobes, voire, si l’on veut user d’un néologisme, réelophobes, ce qui est peut-être pire !

Il s’agit de respecter des croyances, fussent-elles erronées, non sans respecter le droit et le devoir de la critique argumentée, de la caricature et de la parodie… En effet, n’oublions pas qu’Islam ne veut pas dire liberté, mais soumission. À tous ceux qui se targuent, face au capitalisme, à Sarkozy, aux lois républicaines, d’êtres des insoumis, il faut leur rétorquer que leur est acquise ici la liberté d’expression et d’élire un Parlement qui saurait modifier ce qu’ils contestent. Or dans l’Islam théocratique, il est hors de question de faire paraître de quelque manière que ce soit la moindre insoumission : représentation par l’image, qui plus est par la caricature, velléité de conversion à une autre religion, pratiquer un athéisme discret ou l’affirmer, rien de tout cela n’est imaginable. Au Pakistan, blasphème et apostasie peuvent être punis de mort, et cela avec l’aval d’une grande partie de la population. La religion chrétienne fut certes parfois sanglante et meurtrière (entre inquisitions et croisades), mais en s’éloignant de leurs textes fondateurs et du message du Christ, tandis que l’Islam le fut en étant fidèle à ses concepts originels, en particulier le jihad qui, ne l’oublions pas, est à l’origine d’une croisade bien plus virulente puisqu’elle parvint à soumettre jusqu’à la conversion forcée et au sang les deux tiers du pourtour méditerranéen…

Faut-il appeler de nos vœux un Islam des Lumières ? Si l’on entend cette expression au sens kantien, il serait : « Sapere aude ! Aies le courage de te servir de ton propre entendement ! (…) Pour répandre ces lumières, il n’est rien requis d’autre que la liberté (…) à savoir faire un usage public de sa raison dans tous les domaines. »10 C’est ainsi que semblent le penser Abdelwahab Meddeb, pour qui l’Islam doit se séculariser11, ou Malek Chebel12, quoique ce dernier paraisse vouloir abandonner voile ou lapidation parce que le Coran ne les prescrit pas et non au nom de la raison. Cette conciliation avec les valeurs de la République est-elle une amitié pour la tolérance et la justice ou s’agit-il d’une modération musulmane qui ainsi s’avancerait masquée pour cacher de moins altruistes desseins, sinon des velléités de conquêtes ravageuses ? Est-ce le cas du très controversé Tariq Ramadan ? Reste que Malek Chebel a eu le bon goût de publier un Dictionnaire amoureux des Mille et une nuits13, ce merveilleux livre que les Frères musulmans égyptiens veulent interdire. Les Lumières, au sens de Kant et de l’ironie critique de Voltaire, restent le garant de nos libertés, face à tous les totalitarismes, qu’ils soient religieux ou politiques ; ou pire : religieux et politiques à la fois.

La prière est parfois publique dans nos rues, nos cantines deviennent sans porc sous la pression communautariste ; l’alcool est diabolisé ; les mini-jupes impossibles dans certaines banlieues ; la mixité est invalidée ; l’enseignement en ces mêmes enclaves interdit d’aborder les sujets musulmano-incorrects, sans compter insultes et agressions contre les professeurs ; le darwinisme et la science sont rejetés dans des établissements scolaires ; le texte du Coran, tout sauf féministe, commande de frapper les femmes, d’enfermer l’adultère « jusqu’à ce que la mort termine sa carrière »14 ; les mosquées aux muezzins, parfois bénéficiant de financements publics des collectivités locales au mépris de la loi de 1905 sur la séparation de l’Église et de l’État, ne menacent pas que les paysages suisses ; la charia est enseignée dans des officines pseudo-éducatives ; des écoles coraniques forment des récitants du Coran ; la France est méprisée, insultée comme source de l’esclavage alors que l’Afrique noire et arabe n’a pas eu besoin d’elle pour pratiquer esclavage et piraterie ; la racisme anti-blanc chasse les habitants ; les racailles du rap et du deal de drogue mettent les quartiers en coupe réglée, brûlent les voitures et les écoles de la République, fomentent des émeutes, des guérillas urbaines (même si des bien blancs ne sont pas innocents) ; l’homophobie et l’antiféminisme sont de règle ; les burqas cachent les femmes battues ; le ramadan devient en certains lieux une dictature ; l’Islam est la première religion dans les prisons ; la violence et le jihad sont des fondements religieux au détriment d’une religion d’amour et de paix… Que se passera-t-il si, la démographie et l’immigration aidant, délinquance tribale et fondamentalisme islamique prennent le pas sur les Républicains intimidés, sinon complices ? Hélas, sur ces questions qui sont plus que des appels à la peur, mais des réalités à reconstruire, seule Marine Le Pen est réellement audible…

 S’il est légitime que les authentiques démocrates et libéraux se posent cette avalanche de problématiques, d’autant plus criantes pour ceux qui vivent dans les quartiers dits par euphémisme « sensibles », il est nécessaire de tempérer notre appréciation. Non, les guerres tribales et fondamentalistes ne sont pas à l’ordre du jour, voire d’un jour à venir. Le multiculturalisme décrié est plus exactement en France un multiconfessionalisme, c’est-à-dire la possibilité nécessaire de la liberté religieuse. Deux phénomènes illustrent la capacité des croyants musulmans à entrer dans une laïcité des Lumières : d’une part l’aspiration aux libertés individuelles, tant économiques que politiques, sensible au travers des révolutions tunisienne, égyptienne, libyenne… qui échappent – du moins faut-il l’espérer – aux diktats archéo-religieux, et d’autre part l’entrée de nombre de post-immigrés de l’aire arabo-musulmane parmi la classe moyenne française. Ces « beurgeois », comme on les appelle parfois avec un inqualifiable mépris pour les deux composantes de ce néologisme, sont aussi l’avenir de la démocratie libérale.

Le retour d’un roman qui fit quelques remous – diabolique selon les uns, visionnaire selon les autres – à sa sortie en 1973, vient à point pour tester les enjeux islamophobiques, ainsi que l’état de nos libertés. Jean Raspail en effet persiste et signe aujourd’hui en rééditant Le Camp des Saints15. Le fantasme de l’invasion de l’Occident prend une dimension apocalyptique : en une nuit, « cent navires se sont échoués, chargé d’un million d’immigrants ». C’est peut-être une lourde uchronie qui joue avec nos peurs… Sans compter l’abus du mot « race » par des personnages parfois caricaturaux et les références à l’apocalypse et à un christianisme passablement traditionaliste… Ce n’est peut-être pas aussi subtil que du Ballard dont nous ne sommes pas si loin, mais un souffle épique impressionnant anime cette narration qui évidemment grossit le trait en imaginant l’Occident entier balayé par les pauvres du Tiers-Monde, vidé de sa substance, malgré la résistance des blancs natifs…

On ne s’est pas choqué de la nouvelle de Ballard dans laquelle la horde (terme joliment dépréciatif) de touristes préfère rester dans le sud de l’Europe plutôt que de retourner travailler, puis se met à piller pour assurer sa survie et son confort16, pourquoi se choquerait-on de cet autre anticipation ? Parce qu’un politiquement correct absurde et suicidaire veut paraître ne rien dire de déplaisant à l’égard des hordes (terme soudain infamant) d’Arabo-musulmans qui viendrait souiller et piller notre patrimoine. Si Raspail est un peu trop lourdement attaché aux valeurs et racines chrétiennes de l’Occident, il n’en reste pas moins que les racines arabo-musulmanes de ce dernier sont maigres, mis à part en al-Andalus, dans le lexique espagnol et dans le Don Quichotte auquel Cervantès attribue un auteur qu’il nomme « Cid Hamet Ben-Engeli »17.

Reste que l’apport de Raspail à notre réflexion est fort pertinent, grâce à sa préface nouvelle et bien actuelle : « Big Other », (On aura compris l’allusion au « Big Brother » d’Orwell18) : il est l’image de la surveillance de cette incorrecte pensée qui ne se résout pas au métissage obligé, à la perte des fondamentaux libéraux de notre civilisation. Mieux encore, en fin de volume, il ajoute une liste des passages de son roman qui aujourd’hui tomberaient sous le coup des « lois Pleven, Gayssot, Lellouche et Perben ». Ces lois mémorielles et qui permettent à des associations comme SOS Racisme de jeter devant les tribunaux ceux que la liberté d’expression chatouillerait… Sous la chape de ce « Big Other », sommes-nous libertophobes lorsqu’un Zemmour ne peut émettre d’opinions ?

Le problème n’est évidemment pas la couleur de peau ou l’origine géographique et culturelle, mais la non adhésion aux valeurs de la démocratie libérale. Le multiculturalisme n’est pas qu’un échec en France, à condition de ne pas transiger sur les fondamentaux venus des Lumières, de la laïcité, de l’égalité homme-femme et du respect des libertés de culte, sans compter l’indispensable respect de l’individualisme (à ne pas confondre avec l’égoïsme), c’est-à-dire la possibilité laissée à chaque individu de se développer par lui-même dans une société de libertés.

Si notre islamophobie n’est que racisme et xénophobie, elle est moralement condamnable, quoique pas au sens des tribunaux censeurs, qui ont mieux à faire que de s’occuper de ces délits d’opinions dont le traitement devraient nous mettre sur la liste grise d’Amnesty International. Si elle fait une lecture critique des dogmes religieux de l’Islam et des armes idéologiques qu’il fournit à ceux qui s’en emparent pour commettre des crimes, elle est une liberté nécessaire, salutaire. En ce sens, qu’on l’appelle Phobos ou Phobetor, ce dieu venu d’Homère et d’Ovide, mais aussi d’un sursaut des Lumières, peut-être aussi bien un avertisseur, un protecteur.



Sur le web

Notes :

  1. Homère : L’Iliade, chant XIII, vers 299.
  2. Ovide : Les Métamorphoses, Livre XI, vers 640.
  3. Popol Vuh, Bible américaine des Maya-Quichés, Le Castor Astral, 1987.
  4. Evangile selon Saint- Matthieu, 21/21.
  5. Voltaire : Théâtre, Garnier, sans date.
  6. Le 6 mars 2010 sur Canal Plus.
  7. Hugues Lagrange : Le Déni des cultures, Seuil, 2010.
  8. Voir : http://www.senat.fr/rap/r01-340-1/r01-340-117.html
  9. Alain-Gérard Slama : L’Angélisme exterminateur, Essai sur l’ordre moral contemporain, Grasset, 1993.
  10. Kant : Qu’est-ce que les lumières ? Œuvres, tome 2, Gallimard, Collection de la Pléiade, 1985.
  11. Voir son entretien du 4 octobre 2010, sur France Culture.
  12. Malek Chebel : Manifeste pour un islam des Lumières, Hachette Littérature, 2004.
  13. Plon, 2010.
  14. Coran, « Sur les femmes », IV, 19.
  15. Jean Raspail : Le Camp des Saints, Robert Laffont, 2011.
  16. J. G. Ballard : « Le Plus grand parc d’attractions du monde », in Nouvelles Complètes, volume III, Tristram, 2010.
  17. Dans le chapitre III de la seconde partie.
  18. Georges Orwell : 1984, Gallimard.