Irrationalité individuelle et justesse des marchés

Tout comprendre sur l’autorégulation des marchés grâce à l’ingénieur des ponts et chaussées, le muletier, la bergère et son mari

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Irrationalité individuelle et justesse des marchés

Publié le 1 février 2012
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Tout comprendre sur l’autorégulation des marchés grâce à l’ingénieur des ponts et chaussées, le muletier, la bergère et son mari.

Par Alain Cohen-Dumouchel

L’une des critiques courantes portée à l’encontre de l’autorégulation des marchés libres tient à la rationalité supposée de leurs acteurs. Lorsque les économistes libéraux affirment que le marché fixe le juste prix ou le juste salaire et qu’il fonctionne tout seul dans l’intérêt de tous, cela voudrait dire que l’homo œconomicus sous-tendu par ce modèle raisonne correctement, qu’il est en quelque sorte infaillible. Les contempteurs de l’ordre spontané utilisent ce prérequis supposé pour condamner la théorie dans son ensemble. Ils rappellent que les individus ne sont ni rationnels ni bien informés, et en déduisent que la science économique libérale ne tient pas debout puisqu’elle utilise un modèle où les raisonnements des individus et l’information dont ils disposent doivent être parfaits. Ils accompagnent généralement cette démonstration d’un couplet sur l’inhumanité de ce personnage « calculateur, rationnel, égoïste et intéressé » qui ne fait « aucune place […] à la sensibilité humaine, au civisme, à l’altruisme » [1] censé être à la base du modèle libéral mais qui, selon eux, ne fait que trahir la froideur et l’irréalisme de ses défenseurs.

En fait, il n’est pas du tout nécessaire que chaque individu pris isolément soit rationnel et bon calculateur pour que le « marché » donne le bon prix, le bon salaire ou, comme nous allons l’illustrer dans notre exemple, le bon chemin.

Lorsqu’on essaye de déterminer la trajectoire optimum d’une route ou d’une autoroute dans un paysage vallonné ou montagneux, on doit effectuer des calculs complexes. Ces calculs sont effectués par des ordinateurs après relevés topographiques par satellites et modélisation 3D du paysage. Il faut en effet déterminer, parmi toutes les options possibles le trajet le plus « lisse », celui qui réalise le meilleur compromis entre le chemin le plus court et la minimisation des dénivelés. Les techniques modernes permettent d’atteindre ce résultat. Or que constatent les ingénieurs des ponts et chaussées lorsqu’ils vont reconnaître sur le terrain le trajet déterminé par leurs calculs ? Eh bien, que le tracé élaboré par l’ordinateur correspond peu ou prou aux chemins muletiers présents depuis des siècles dans la montagne.

Cela veut-il dire que les muletiers sont parfaitement rationnels et capables d’effectuer des calculs inaccessibles au commun des mortels ? Non, évidemment. Le chemin qu’ils choisissent individuellement cherche à se rapprocher du trajet le plus court et le moins pénible entre deux points. Comme tout le monde, ils peuvent se tromper et faire de mauvais choix, mais à la longue, à force d’essais, au fil d’itérations successives opérées par plusieurs générations, ils trouveront la meilleure voie.

En dehors des simples erreurs, les muletiers peuvent aussi dévier du chemin idéal pour d’autres raisons : beauté d’un point de vue, attraits de la bergère qui travaille en amont ou en aval, désir d’éviter un autre muletier, détour par un champ propice à la cueillette, etc. À long terme, ces critères irrationnels en regard du but poursuivi s’annuleront et ne restera que le facteur objectif d’optimisation du trajet.

En revanche, si les autorités locales, influencées par le mari de la bergère (celle qui subit les avances du muletier), décident que « par mesure de sécurité », les mules et leurs maîtres devront passer à plus d’un kilomètre des zones de pâture, alors il est très probable que le nouveau chemin ne pourra plus jamais correspondre à celui déterminé par ordinateur.

Dans l’exemple des muletiers, les itérations se font sur une longue période. Le bon résultat est obtenu au fil du temps. Sur les marchés boursiers l’ajustement est très rapide puisque ce sont des millions d’opérations qui se font à la seconde.

Les acteurs de la vie économique, c’est-à-dire de la vie tout court, en plus des erreurs de raisonnement qu’ils peuvent commettre, possèdent une large part d’irrationalité dans laquelle se mêlent la passion, la négligence, l’obstination, l’amour, l’exaltation ou le découragement, mais cela n’empêche pas un marché libre de donner la bonne indication sur les prix, les salaires ou sur le meilleur chemin à suivre dans la montage.

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Sur le web

Note :
[1] Joseph Stigmate – Le triomphe de la cupidité – Chapitre 9 – Page 397.

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  • Je dirais que ce sont plutôt les économistes de l’école des anticipations rationnelles qui pensent ce que l’auteur dit dans les premières lignes. Tous les marchés se déplacent vers leur équilibre, mais ne sont pas nécessairement dans cette position optimale. Par exemple, Mises et Hayek ont pris en compte la partie irrationnelle de chaque individu, et rejettent le terme d’homo oeconomicus.

    « Economics deals with the real actions of real men. Its laws refer neither to ideal nor to perfect men, neither to the phantom of a fabulous economic man (homo oeconomicus) nor to the statistical notion of an average man. Man with all his weaknesses and limitations, every man as he lives and acts, is the subject matter of [economics].
    —Ludwig von Mises, Human Action p646

  • L’homo oeconomicus est un non-sens parce que c’est une généralisation de comportements individuels différents.

    C’est aussi absurde que de parler des « goûts musicaux » pour l’humanité entière, comme s’il n’y en avait qu’un.

    Quelqu’un qui prend une décision d’achat le fait pour une foule de raisons, rationnelles ou pas (le sourire de la vendeuse, sa bonne humeur du moment, ou juste le besoin de casser un gros billet!) selon le point de vue de chacun.

    Or, peu importe qu’elles soient rationnelles vis-à-vis d’un observateur extérieur, ce qui compte c’est que la décision soit rationnelle *du point de vue de celui qui la prend*.

    L’idée que deux individus fassent quelque chose de différent en ayant chacun l’impression d’avoir fait au mieux est profondément irritante pour nos intellectuels qui aiment tant ramener l’homme à l’état d’automate répliqué à l’échelle de l’humanité.

  • D’ailleurs, l’idée que les gens DOIVENT prendre des décisions rationnelles ou que leur comportement agrégé DOIT être optimal (sous-entendu c’est impossible) est soit une rhétorique de l’homme de paille pour justifier les délires dirigistes, soit le reflet d’une construction mentale simpliste et utopique de la réalité.
    Les gens qui prennent des décisions très irrationnelles selon certains critères (il n’y a qu’à voir le comportement des stars ou des politiciens) ne sont pas forcément moins heureux ou moins en réussite que les autres.

  • \ »[1] Joseph Stigmate – Le triomphe de la cupidité – Chapitre 9 – Page 397. \ »

    LOL

  • Stigmate = Stiglitz bien sûr. Facétieux chez Contrepoints !
    Le terme homo oeconomicus est utlisé par Stiglitz dans la cadre d’une critique du modèle économique néo-classique. Le modèle mathématique néo-classique ne peut évidemment pas prendre en compte un individu réel, ses passions, son irrationalité. Stiglitz en déduit que le modèle ne tient pas dans le monde réel et qu’il faut « réformer la science économique ».
    Stiglitz est un politique tout autant qu’un économiste. Sa « démonstration » (il procède plus par affirmations péremptoires) est destinée à plaire aux foules. Le but de cet article est de démontrer que les individus, pris séparément, n’ont pas du tout besoin d’être conforme à ceux utilisés par le modèle néoclassique pour que la théorie délivre des résultats intéressants (à défaut d’être parfaits).

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