Téléphonie mobile: héros et vilains

Si SFR, Orange et Bouygues Telecom ont pu maintenir un oligopole de la téléphonie mobile pendant tant d’années, ce n’est pas par hasard, et l’État français est le grand coupable.

Si SFR, Orange et Bouygues Telecom ont pu maintenir un oligopole de la téléphonie mobile pendant tant d’années, ce n’est pas par hasard, et l’État français est le grand coupable.

Un article de Georges Kaplan.

Pour créer et exploiter un réseau de téléphones mobiles, il vous faut une gamme de fréquences du spectre électromagnétique qui se trouve être un bien public ; c’est-à-dire qu’il appartient à la communauté des citoyens français et que c’est l’État qui le gère en notre nom. Lorsqu’il s’est agit, au début des années 2000, d’attribuer des licences d’exploitation [1] de ce spectre à des opérateurs de téléphonie mobile, les États étaient confrontés à un problème économique assez classique que l’on peut résumer en ces termes : le nombre de licences possibles étant limité par la nature [2], si les licences ne sont pas assez chères, il y aura pléthore de candidats et on ne saura pas comment discriminer entre eux. En revanche, si elles sont trop chères, toutes les licences possibles ne trouveront pas preneur et l’on risque de se retrouver avec un monopole ou un oligopole.

Dans la plupart des pays, le choix fut fait d’utiliser un mécanisme de marché vieux comme le monde pour régler le problème : on a mis les licences aux enchères. Les gouvernements britannique et allemand, par exemple, ont ainsi récupéré 38,5 et 50 milliards d’euros respectivement. Mais en France, on n’aime pas trop les mécanismes de marchés : des opérateurs étrangers risqueraient de venir mugir dans nos campagnes et il faut financer le fonds de réserve des retraites. La décision fut donc prise de fixer un prix arbitraire qui devait permettre à notre bon gouvernement de récupérer 20 milliards et d’assortir l’attribution des licences à toute une série de conditions et autres tracasseries administratives dont nous avons le secret. Seuls SFR et Orange se portèrent acquéreurs avant d’être rejoints par Bouygues lorsqu’en 2002, l’État consentit une remise de l’ordre de 87% sur son prix initial. Depuis, soit au cours des dix dernières années, le marché français de la téléphonie mobile était verrouillé par trois opérateurs bien français.

C’est le bon endroit pour aborder une notion importante lorsque l’on aborde les monopoles, duopoles et autres oligopoles. Contrairement à ce que beaucoup pensent, le fait que la production d’un bien ou d’un service ne soit assurée que par un seul producteur ou un groupe restreint de producteurs ne pose pas réellement de problème. Ce qui est important, c’est que ce monopole ou cet oligopole soit contestable ; c’est-à-dire que si le ou les producteurs dominants laissent le rapport qualité-prix de leurs produits se dégrader, ils créent de fait un espace pour un futur concurrent. À quelques très rares exceptions près, les monopoles incontestables ne peuvent exister que si quelqu’un dispose d’un pouvoir suffisant pour empêcher l’émergence d’autres concurrents. Et dans la quasi-totalité des cas, ce quelqu’un c’est l’État.

Si SFR, Orange et Bouygues ont accepté de débourser des fortunes pour acquérir les licences de l’État, c’est qu’ils ont parfaitement intégré dans leurs calculs qu’ils allaient bénéficier d’une situation d’oligopole non-contestable. C’est-à-dire qu’ils pourraient assez facilement se mettre d’accord entre eux pour maintenir le prix de leurs services à un niveau suffisamment élevé pour amortir le coût de la licence et réaliser quelques confortables bénéfices par-dessus le marché. On a bien sûr créé une bureaucratie ad hoc chargée de vérifier que les dirigeants des trois sociétés ne discuteraient pas de leurs intérêt communs et le résultat fut que nous payions, il y a peu encore, les services de téléphonie mobile parmi les plus chers d’Europe.

Mais voilà qu’après d’âpres négociations, un quatrième larron se présente : Xavier Niel, le patron de Free, mesure très bien les marges colossales des opérateurs en place et s’empresse donc de contester l’oligopole en place. Après moult suspense et rebondissements, il finit par obtenir gain de cause et obtient la fameuse quatrième licence contre 210 millions d’euros et la promesse de verser 1% de son chiffre d’affaires annuel à l’État.

Voilà donc le loup dans la bergerie : Xavier Niel, comme promis va vraiment diviser la facture téléphonique des français par deux et les trois opérateurs historiques n’auront d’autre choix que d’abandonner leurs marges confortables et de s’aligner. La petite chasse gardée entre gens de bonne compagnie est donc finie et nous autres, citoyen du commun, allons enfin cesser de participer au remboursement des licences ; c’est-à-dire que la taxe officieuse sur la téléphonie mobile vient d’être considérablement réduite.

L’histoire de Free Mobile, c’est du tout en un, un véritable cas d’école : dans la même affaire, vous avez une démonstration en grandeur réelle de l’effet des restrictions de concurrence et des politiques protectionnismes de l’État sur notre pouvoir d’achat et, dans la foulée, une démonstration des effets d’une ouverture à la concurrence. Comme Arnaud Montebroug [3] le twittait lui-même : « Xavier Niel vient de faire plus avec son forfait illimité pour le pouvoir d’achat des Français que Nicolas Sarkozy en 5 ans. » Mais si le capitalisme libéral a ses héros, il a aussi ses vilains [4].

Je ne vais pas m’étendre sur le cas des politiciens et autres militants des gauches et droites les plus extrêmes qui vous expliqueront avec une moue de dédain que « Niel ne fait ça que pour se faire plus de fric. » Je veux bien consacrer du temps à éduquer les plus incultes d’entre nous mais pour les cas désespérés, il faudra prévoir une rémunération à la hauteur de la tâche. Bien sûr que Xavier Niel ne fait ça que pour gagner de l’argent : c’est précisément le principe d’une économie de marché et c’est pour ça que ça fonctionne. Bref passons…

Les vrais vilains, les pires ennemis du capitalisme libéral ce sont ceux qui, pendant dix ans, ont artificiellement restreint la concurrence dans ce secteur pour nous taxer plus discrètement et ceux qui ont profité de ce système en faisant feu de tout bois pour que Xavier Niel reste à la porte. Comme le disait si élégamment Martin Bouygues : « Je me suis acheté un château, ce n’est pas pour laisser les romanichels venir sur les pelouses ! » C’est le capitalisme de connivence à la française dans toute sa splendeur, une résurgence d’ancien régime qui voudrait – et parvient – à faire croire qu’elle ne poursuit que l’« intérêt général » alors qu’elle n’a jamais servi que les princes et leurs courtisans.

—-
Sur le web

Notes :
[1] Les fameuses licences UMTS (Universal Mobile Telecommunications System) qui succédaient aux licences GSM.
[2] Mettons de quoi faire vivre 5 ou 6 opérateurs (comme en Angleterre et en Allemagne respectivement).
[3] Ô douce ironie…
[4] Les méchants qui n’ont de cesse que d’empêcher le héros de faire le bien autour de lui.