La responsabilité de l’État dans la crise des institutions

Les libertariens ne s’opposent pas à toute forme de regroupement mais à l’incrustation du gouvernement dans les rapports entre les individus.

Les libertariens ne s’opposent pas à toutes formes de regroupement collectif, mais bien à l’incrustation du gouvernement dans les rapports entre les individus. Cette dernière est non seulement immorale, mais cause inévitablement des problèmes sur le long terme.

Un article de Jean-Philippe Risi, depuis Montréal, Québec.
Publié en collaboration avec le Québécois Libre

Plusieurs institutions sociales ont une utilité bien réelle et l’étude de l’histoire démontre que certaines d’entre elles ont des raisons d’être économiques encore présentes. Leur rôle a toutefois été perverti par l’intervention de l’État.

Prenons par exemple les divers ordres professionnels: ces derniers sont généralement créés pour faire face à des problèmes d’asymétrie d’information. Ainsi, si vous souffrez d’une maladie rare et complexe, il est fort probable que vous soyez prêt à payer plus cher pour obtenir les services d’un médecin appartenant à un ordre dont l’accès est limité aux meilleurs. Le détenteur d’actions d’une grande entreprise voudra, sûrement, engager un comptable obéissant à un code déontologique afin de pouvoir scruter avec précisions des états financiers. Un employeur voulant offrir un régime de retraite à prestations déterminés aura avantage à embaucher un actuaire compétant afin de bien structurer la pension, quitte à régler une facture de service salée.

Un corps professionnel est donc un excellent exemple d’ordre social émergeant du chaos; c’est une institution créée pour améliorer l’efficacité d’un marché. Par contre, la situation change lorsque l’État arrive et se considère comme l’arbitre omniscient des divers échanges sociaux.

Ce qui est une asymétrie d’information aujourd’hui ne le sera peut-être pas demain. Le niveau de connaissance de la population est en constante évolution et la micro-régulation d’un marché est un exercice dérisoire sur le long terme. Qui plus est, la plupart des ordres professionnels ont surtout leurs propres intérêts à cour. Lorsque l’État leur donne des privilèges immuables, ces derniers finissent donc par ressembler surtout à des groupes de pression militant pour obtenir des monopoles toujours plus contraignants (et payants).

Dans une société libertarienne, une association professionnelle sera reconnue seulement si elle est vraiment utile et ses normes seront appliquées avec parcimonie dans des cas où la gestion du risque devient délicate. En contrepartie, ses membres ne pourront s’asseoir sur des privilèges monopolistiques et devront sans cesse prouver leur pertinence devant leurs concurrents moins qualifiés.

Ce raisonnement s’applique pour les autres types d’organismes: si leur raison d’être disparaît, eux aussi disparaîtront. De toute façon, il est clair que personne ne possède assez de connaissances pour régler l’ensemble de ces problèmes. Pour que ce soit le cas, il faudrait être gouverné par des illuminés omniscients capables de prédire le futur… et c’est malheureusement l’hypothèse que l’on a oublié de vérifier il y a 50 ans.

Un modèle de gestion adapté au passé

Il suffit de regarder le fonctionnement de plusieurs de nos institutions pour conclure qu’elles proviennent d’un modèle de gestion adapté au passé. Par exemple, on peut observer que la vision phallocrate du médecin travaillant 80 heures/semaine se heurte à la féminisation de la profession, puisque ces dernières sont probablement beaucoup plus enclines à concilier famille et travail que leurs congénères du passé. On peut également se demander s’il est pertinent d’avoir un droit du travail avantageant autant les syndicats, puisque notre taux de syndicalisation est supérieur à la moyenne en Amérique du Nord; l’objectif devrait avoir été atteint, non? Finalement, on peut remettre en question plusieurs aspects du financement à l’éducation, puisque les nouvelles technologies créent une situation radicalement nouvelle quant à l’accessibilité de la connaissance.

Malheureusement, peu de gens au Québec se soucient de la résolution de problèmes de nature microéconomique. En effet, depuis la Révolution tranquille, on considère normal le remplacement de la société civile par des organismes étatiques. Bien entendu, l’objectif doit être de catalyser une tendance progressiste; se syndicaliser plus vite, amener plus de femmes sur le marché du travail, augmenter le nombre de diplôme octroyés, etc. Que ce soit le Code du travail, les garderies à 7 $ ou la hausse des droits de scolarité, l’enjeu est rarement d’ordre économique; il est d’ordre moral, et il a pour objectif de modifier les rapports sociaux de façon à hausser artificiellement le niveau de « conscience » de la nation.

Ce n’est pas un hasard si l’on constate une crise de confiance envers les institutions au Québec, puisque l’État leur permet d’ignorer les problèmes qu’elles devaient d’abord régler. Qu’il s’agisse d’un ordre professionnel ou d’un autre organisme, nous sommes aux prises avec des lobbies qui militent pour leurs intérêts plutôt que le bien commun. Ajoutez l’impossibilité pour le citoyen d’y changer quoi que ce soit, et on obtient une recette parfaite pour le cynisme et le je-m’en-foutisme.

De plus, il nous est très difficile de souhaiter réellement un changement, puisque ces institutions, aussi obsolètes soit-elles, représentent maintenant une facette de notre « identité collective ». Les garderies à 7 $, c’est beaucoup plus qu’un simple programme, c’est ce qui permet l’égalité entre l’homme et la femme. Les syndicats, ce n’est pas seulement un moyen de gérer les relations de travail, c’est le respect des droits des ouvriers. Les études postsecondaires à bas prix, ce n’est pas seulement un moyen d’entrer dans l’économie du savoir, c’est une preuve que la collectivité valorise la connaissance. Bref, on peut arriver à la conclusion que le bon fonctionnement du modèle québécois est une question secondaire: ce qui compte, c’est qu’il nous différencie comme peuple par rapport aux autres.

Avec cette perspective, on réalise que la mainmise de l’État sur la société civile a pour effet de transformer le gouvernement en unique moyen d’affirmation de l’identité collective. L’inefficacité de notre organisation sociale, c’est le prix à payer pour ne pas être absorbé par le Canada anglais (ou pire encore, les États-Unis!), puisque l’État-providence est la seule façon de s’assurer que l’individu ne se retrouve pas isolé sur le plan socioculturel.

Le bilan de la Révolution tranquille n’est donc pas seulement d’ordre économique, mais aussi d’ordre existentiel. La défiguration qu’elle aura opérée sur l’identité québécoise aura eu pour effet de créer un débat complètement artificiel, selon lequel « être Québécois » est incompatible avec le concept de libre marché. On comprend maintenant que cet argument est fondamentalement autoréférentiel, puisque la raison pour laquelle notre société « n’existerait pas » dans un monde libertarien est justement parce qu’une bonne partie de ce qui permet aux individus de se ressembler et de vivre collectivement (que ce soit la langue, la culture ou les ordres professionnels) est géré par l’État.

Sur le long terme, les conséquences ne peuvent être que désastreuses. Ce qui faisait du Québec une nation distincte a été figé dans la bureaucratie, privant ainsi nos us et coutumes d’une certaine flexibilité nécessaire à leur survie. Avec le temps, la paperasse transformera notre culture en momie dont la conservation dépendra des habiletés de nos lologues à l’éloigner de l’air frais. En d’autre terme, le Québec sera folklorisé et nous vivrons pour tenter de recréer un âge d’or éloigné.

Les libertariens ne s’opposent pas à toutes formes de regroupement collectif, mais bien à l’incrustation du gouvernement dans les rapports entre les individus. Cette dernière est non seulement immorale, mais cause inévitablement des problèmes sur le long terme. Pour faire autrement, il faudrait absolument rouvrir les livres de notre histoire et cesser de considérer la Révolution tranquille, avec son étatisation généralisée des rapports sociaux, comme l’an 1 du Québec.