Baroin devrait-il envoyer promener Moody’s?

Les politiciens ne devraient-ils pas refuser de se laisser dicter leurs choix politiques par les agences de notation?

En réaction à la menace de l’agence Moody’s de dégrader la note Aaa de la France, François Baroin a fait profil bas en assurant que le gouvernement mettrait tout en œuvre pour conserver cette note. Les politiciens ne devraient-ils pas au contraire refuser de se laisser dicter leurs choix politiques et envoyer balader ces agences de notation?

Par Georges Kaplan

Dans son « Sévère mais injuste » publié sur Causeur.fr, Élisabeth Levy regrette que nos gouvernants – et, en l’espèce, Monsieur Baroin – n’aient pas envoyé promener l’agence Moody’s qui envisage de dégrader la note de l’État français – et pas de la France, comme on le dit trop souvent et à tort. Comme tout bon artisan, une vingtième fois sur le métier, je remets mon ouvrage.

Récapitulons. Depuis 1975, nos gouvernement successifs votent des budgets déficitaires et donc doivent emprunter de l’argent pour faire tourner la boutique [1]. Précisons bien ce point : ce sont nos dirigeants qui ont voté des budgets déficitaires ; ils l’ont fait de la manière la plus souveraine qui soit, sans que personne ne les y oblige. On peut interpréter cette décision gouvernementale de deux manières. L’interprétation noble voudrait que, conformément à la théorie keynésienne, ils ont souhaité pratiquer une relance budgétaire ; c’est-à-dire qu’ils ont estimé que la demande n’était pas suffisante pour permettre le plein emploi et ont donc cherché à la dynamiser par de la dépense publique. Il existe une interprétation moins noble – celle du clientélisme politique – qui voudrait que chaque gouvernement ait cherché à distribuer le plus de subsides publics en taxant le moins possible et ait remis le remboursement de la dette ainsi accumulée aux calendes grecques – ou à la prochaine majorité.

Si la première explication est la bonne, alors nos gouvernements successifs ont très mal lu Keynes puisque dans l’esprit de l’illustre économiste, une relance budgétaire était supposée être une politique ponctuelle : pour John Maynard Keynes, l’idée était de créer une demande publique financée par l’endettement lors des phases de récession et de rembourser la dette ainsi créée avec le surcroît de revenus fiscaux généré par le retour de la croissance. C’était sans doute ce qu’espéraient Jacques Chirac en 1975 et Pierre Mauroy en 1981 mais cela n’a pas fonctionné, la croissance n’est pas revenue et les rentrées fiscales non plus. On aurait pu arrêter les frais ici mais on ne l’a pas fait ; on a continué, année après année, à voter déficit budgétaire sur déficit budgétaire. Ce qui nous amène à la deuxième explication.

Le clientélisme politique. Ici nous ne sommes plus dans l’école keynésienne mais dans celle des « choix publics », une branche de l’économie qui s’intéresse au comportement de l’homo politicus dans son milieu naturel. Comprenons-nous bien : l’État et le gouvernement sont des organisations sociales qui, en tant que telles, sont composées d’individus de chair et de sang. Ces individus pensent, raisonnent et agissent. « Seuls les individus pensent. Seuls les individus raisonnent. Seuls les individus agissent. [2] » C’est là une des grandes erreurs de raisonnement que commentent souvent les apologistes de la toute puissance étatique : l’État n’est pas une abstraction, un concept ; l’État est tout au contraire une organisation tout ce qu’il y a de plus concret et cette organisation est composée de et dirigée par des individus – politiciens et hauts fonctionnaires – qui ne sont pas moins hommes et femmes que vous et moi. Autrement dit, si l’homme et un loup pour l’homme, le gouvernement est une meute de loups qui dispose d’une police et d’une armée.

Politiciens et hauts fonctionnaires ont, comme vous et moi, des objectifs personnels, des ambitions, des envies. On est bien sûr en droit d’espérer que ceux qui nous gouvernent, transcendés par l’importance de leur charge, soient plus sages et d’aspirations plus élevées que le commun de leurs sujets. Mais nos espoirs n’ont que peu d’influence sur la réalité et il est pour le moins probable que nos politiciens cherchent prioritairement à être réélus comme nos hauts fonctionnaires cherchent à défendre leurs prérogatives. Une des formes que peut prendre le clientélisme politique consiste à distribuer des subsides publics à une partie de la clientèle électorale tout en évitant de trop taxer l’autre partie ; c’est-à-dire – pardon pour cette brutalité – qu’on endette l’État pour acheter des voix ; qu’on se dit qu’on remboursera plus tard ; qu’on envisage même que c’est un moyen subtil de s’attirer la faveur des électeurs tout en plombant d’avance ses adversaires politiques lors de la prochaine alternance.

Bref, nos dirigeants ont volontairement endetté l’État et pour ce faire, ils sont allés chercher de l’argent dans les banques [3] mais aussi sur les marchés financiers ; c’est-à-dire en émettant des obligations, des titres de créance négociables, destinés à être achetés par toute une variété d’investisseurs français ou étrangers qui deviennent, de fait, les créanciers de notre État. Il est important ce comprendre que, quand un investisseurs qui dispose d’une capacité d’épargne décide de prêter de l’argent à l’État français plutôt que d’investir dans des actions (par exemple), il le fait parce que prêter à un État souverain d’un pays développé, en général, c’est peu risqué. En principe, l’État est toujours, dans une économie donnée, le débiteur le plus sûr. Il y a une raison très simple à cela : si l’État manque d’argent, il peut toujours lever des impôts pour rembourser sa dette ; il dispose, c’est sa nature même, du monopole de la contrainte. Et comme l’État est un débiteur très sûr, il peut s’endetter pour moins cher que n’importe lequel de ses contribuables [4].

Il n’en reste pas moins qu’un État très endetté peu, lui aussi, faire faillite et ne pas rembourser sa dette (après avoir saigné à blanc l’économie de son pays). Pour l’investisseur, c’est une perte sèche – rappelez-vous des emprunts russes – qu’il souhaite naturellement éviter. Ainsi, lorsque les nouvelles sur la santé financière d’un État sont mauvaises, beaucoup d’investisseurs cherchent à vendre leurs obligations à des investisseurs qui sont prêts à prendre le risque en contrepartie d’une décote sur le prix de l’obligation. Ainsi le prix de l’obligation baisse et donc, son taux augmente [5]. Évidement, les caisses de retraite, compagnies d’assurance et autres investisseurs dits institutionnels qui financent nos États souhaitent éviter de se retrouver dans une telle situation ; c’est l’origine du métier d’agence de notation : des entreprises spécialisées qui proposaient à leurs clients une analyse de la solidité financière de leurs débiteurs [6]. C’est ce que fait Moody’s en prévenant les investisseurs qu’elle envisage de dégrader la note de la France – le fameux Aaa : elle fait son métier. Il n’y a là aucune malice, ni aucune volonté de dicter nos choix politiques ; si nous voulons cesser de payer nos dettes, nous pouvons le faire – Moody’s, combien de divisions ? – les seuls risques de la manœuvre étant que beaucoup de créanciers de l’État français sont eux-mêmes français (et une bonne partie d’entre eux ne le savent même pas) et qu’après avoir fait défaut, il devient très difficile – sinon impossible – de convaincre qui que ce soit de nous prêter ne serait-ce qu’un centime.

En conclusion, Élisabeth estime que nous pouvons envoyer balader les agences et les marchés financiers « parce qu’après tout les citoyens de France sont encore assez riches pour prêter à leur État. » J’aimerais vous inviter à réfléchir à cette proposition. Que signifie-t-elle ? Bien sûr, on est en droit d’estimer qu’il existe chez nous une épargne suffisante pour pourvoir aux besoins de financement de l’appareil étatique [7] mais pourquoi nos concitoyens prendraient-ils le risque de prêter de l’argent à un débiteur surendetté ou, plus précisément, pourquoi accepteraient-ils de le faire à des conditions différentes de ce qu’accepterait un allemand, un chinois ou un australien ? On peut bien sûr espérer qu’un sursaut de patriotisme amène les français à passer outre les risques inhérents à un tel prêt – c’est possible mais je ne crois pas que ce soit vraiment l’idée qu’Élisabeth ébauche dans son article. Je crois moi, que c’est XP qui a raison [8] ; que les créanciers français ont un immense avantage par rapport à leurs homologues étrangers : ils sont « à portée de rafles et de canons. »

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Sur le web

Notes :
[1] Étant entendu qu’on se refuse à utiliser la planche à billet pour financer la dépense publique.
[2] Ludwig von Mises, « Socialism: An Economic and Sociological Analysis » (1922), deuxième partie, section 1, chapitre 5.
[3] Notamment en instaurant une réglementation qui incite fortement les institutions bancaires à concourir aux besoins de financement publics.
[4] Il y a eu quelques contre-exemples mais c’est extrêmement rare.
[5] Pour l’État, à ce stade, ça ne change rien : il continue à payer les intérêts prévus à l’émission de l’obligation. Le taux augmente parce que le prix de l’obligation baisse. En revanche, si l’État souhaite émettre une nouvelle obligation, c’est ce nouveau taux de marché qui s’imposera à lui.
[6] Les choses, depuis, ont bien changé – voir « Le surprenant pouvoir des agences de notation ».
[7] Quoique notre système de retraite par répartition nous prive justement d’une capacité de financement « nationale ».
[8] « Élisabeth Lévy ne sait pas jouer », XP (20/10/2011).