Des lendemains qui sifflotent moyen

Indignation, modèle standard du 21ème siècle

Le mouvement des indignés est tout sauf spontané et apolitique.

Des lendemains qui sifflotent moyen

Sentez-vous ce petit parfum de révolution qui flotte dans l’air ? Ne voyez-vous pas cette petite graine de folie, plantée dans le sol rendu fertile par toute cette pourriture amassée sur tant d’années, et qui ne demande qu’à fleurir en un mouvement mondial et global massif ? Non ? Même pas un peu ? En bien je vous rassure : vous êtes normal.

Oui, je comprends que si vous regardez la télé, si vous lisez les grands titres de la presse, si vous vibrez à l’idée qu’enfin, un grand mouvement mondial vient de se créer dans une communion d’esprits et de partage, vous soyez un peu choqué parce que je viens de dire.

Mais en réalité, non, il n’y a pas de mouvement mondial massif d’indignation.

Enfin, si, mais certainement pas comme le décrivent les frétillants journalistes d’une presse qui érige le Deux Poids Deux Mesures en mode de vie.

Il y a bien des groupements, plus ou moins importants, de quelques centaines de types zindignés dans la plupart des grandes villes médiatiques du monde. J’insiste ici sur « centaines ». On est, bizarrement, très très loin de manifestation de plusieurs dizaine à centaines de milliers de personnes qui ferait réellement traverser la planète d’un courant mondial révolutionnaire. Non, ici, il s’agit, à chaque fois qu’on y regarde attentivement, de poignées de personnes qui se « mobilisent » de façon tout à fait « spontanée » pour aller se zindigner en groupe. Les guillemets sont de vigueur tant on ne peut pas oublier l’aspect un tantinet poussif (une spontanéité étalée sur neuf mois, dont le nom de domaine, 15OCTOBER.NET, est enregistré par une représentante permanente de l’Équateur auprès des Nations Unies, depuis juillet 2011) d’une « mobilisation » qui ressemble beaucoup à une grosse envie de faire la teuf dans un coin.

Hier samedi, nous avions donc droit à quelques croustillants articles de presse relatant cet « authentique » mouvement mondial. Dans de magnifiques tournures typiquement journalistiques, on nous présente donc ces mouvements comme la suite logique des « indignés » de Madrid, dont on se demande d’ailleurs toujours quel fut le résultat.

Comme d’habitude, les protestataires qui se mobilisent pour protester et s’indigner se présentent apolitiques. Leur message, passé au crible précis d’une presse affûtée, est toujours extrêmement clair, condensable en quelques phrases bien troussées et comprises par tous ceux qui viennent s’agglutiner à ce beau mouvement d’ensemble. Il suffit de lire la presse pour s’en convaincre. Mais si. Puisque je vous le dis.

On nous dit ainsi qu’ils refusent que les peuples paient le prix de la crise financière et demandent une vraie démocratie et une révolution éthique. Ce qui, comme on s’en doute, est directement suivi de propositions opérationnelles concrètes sur « Comment c’est-y qu’on va faire pour ne pas payer le prix de la crise financière », « C’est quoi de la vraie démocratie avec des morceaux de vote dedans », et un chapitre sur « La Révolution Éthique Pour Les Nuls ».

De façon tout à fait fortuite, ce genre de manifestation totalement spontanée se termine assez régulièrement par des exactions, des pillages, des débordements, des gens qui se font taper sur la gueule, des charges de police, des voitures brûlées et des arrestations, forcément arbitraires.

Indignation, modèle standard début 21è

L’explication de ces dérapages est simple. Selon Laura, 23 ans, « C’est la faute du gouvernement qui a contraint les jeunes à se comporter ainsi. Ils ne nous laissent pas le choix ». Voilà : le gouvernement fait n’importe quoi, on réclame la démocratie, et concrètement, on brûle des voitures.

Finalement, la confusion la plus totale règne dans ces mouvements, et, par extension, dans une presse qui patauge à essayer de décrypter ce qui n’est pas déchiffrable. Oui, certes, il y a très manifestement quelques personnes, quelques organisations très bien préparées, pas du tout spontanées, qui ont bien compris l’intérêt qu’il pouvait y avoir à canaliser ces mouvements dans le sens qui les intéresse. Mais non, la plupart des personnes qui se déplacent pour aller agiter quelques pancartes le font sans avoir jamais eu de projet concret. Certains sont bel et bien indignés, braillent à qui mieux-mieux qu’il faut que ça change, mais n’explique absolument pas comment.

Il faut bien comprendre que s’il y a bien un fond d’engouement pour ces mouvements hétéroclites et mal boutiqués, c’est parce qu’à la base, le message initial, maintenant difficilement audible dans le brouhaha de ronchonnements variés, est, lui, logique : non, il n’est absolument pas normal que l’argent des contribuables serve à renflouer des banques.

Mais la cohérence s’arrête là où commencent les vociférations. Alors que, par exemple, le mouvement des Tea Parties américain se borne à réclamer, très clairement, une diminution du rôle de l’État fédéral et un retour aux strictes sources de la constitution américaine, en fournissant ainsi un chemin opérationnel envisageable et crédible pour le peuple américain, les divers mouvements zindignés se contentent de réclamer plus d’une chose dont on a déjà mesuré le pouvoir nocif : plus d’État, plus de redistribution, plus d’intervention. Au passage, Occupy Wall Street n’échappe pas à l’observation. En outre, la récupération discrète mais rapide de ces mouvements par les têtes de listes gauchistes, ainsi que la bienveillance des élites (Draghi, le futur patron de la BCE, « comprend » très bien les indignés, par exemple), montre à quel point ce mouvement n’est pas du tout menaçant pour l’establishment et qu’il lui est même, à bien des égards, parfaitement utile puisque réclamant, in fine, plus de pouvoir pour les politiciens. Il suffira d’opposer simplement la finance au monde politique en faisant passer l’une pour l’hydre incontrôlable et l’autre pour la chevaleresque entité chargée de la remettre dans le droit chemin, et tout ira comme sur des roulettes.

On comprend aussi, à cette lumière, pourquoi les mouvements libéraux, qui réclament depuis tant d’années, une diminution du pouvoir des politiciens, une sanction des banques par la faillite, un retrait pur et simple de la monnaie et de son monopole des mains des banques centrales, ne reçoivent pas du tout le même écho, même s’ils déplacent cent fois plus de personnes, ne provoquent pas d’émeutes et de jets de cocktails Molotov, pourquoi ces mouvements sont systématiquement dépeints comme le diable en personne et qu’il se trouve si peu de personne, à la tête des institutions, pour les « comprendre ».

Ces éléments devraient faire réfléchir ceux qui se prétendent pourtant avides de changements. Que des types comme Soros, Draghi ou d’autres les soutiennent devraient les faire bondir. Mais non. Pour eux, c’est le début d’un beau grand mouvement d’ensemble qui, on en est sûr, signe la fin du méchant capitalisme.

Pas étonnant que le lendemain, tout le monde ait déjà quasiment oublié, que la presse n’en parle déjà quasiment plus.

Les lendemains ne chanteront pas. Ils siffloteront à peine, récupérés par des éternels zindignés, ceux-là même qui ont, justement, toujours les moyens de s’arrêter de travailler pour revendiquer. Et si les revendications (« plus d’État, plus de régulations, plus de redistribution ») aboutissent, croyez-moi, les lendemains siffloteront encore moins.
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