Les avionneurs, emblèmes du capitalisme à la Française

Publié Par Guillaume Nicoulaud, le dans Économie générale

Par Georges Kaplan

Selon les meilleures estimations dont nous disposions [1], le coût global du programme Rafale s’établissait en 2009 à quelques 40,69 milliards d’euros sur la base de 286 appareils [2]. Au total, un Rafale coûte donc 142,3 millions d’euros dont 101,1 millions en coûts de production stricto sensu et 41,2 millions qui correspondent pour l’essentiel, je le suppose, à l’amortissement des frais de développement. Les dernières fois que M. Dassault a essayé d’exporter son appareil, il semble – je dis bien « il semble » tant les ventes d’armes entre État sont transparentes – qu’il ait fixé son prix aux alentours de 100 millions d’euros. Et à ce prix, M. Dassault – et ce, malgré l’appui de M. Sarkozy dans son rôle de VRP de luxe – n’a pas vendu le moindre appareil. Pas un seul. Sur les conseils de son directeur commercial [3], notre avionneur a même proposé une remise de pratiquement 50% aux brésiliens (50 millions, soit le même prix que pour l’Etat français). Sans succès. Mais n’ayons pas d’inquiétudes pour Dassault Aviation : une clause du contrat signé entre l’Etat et l’avionneur garanti à ce dernier que le contribuable lui assurera une cadence de production de 11 avions par an.

Dassault Aviation est détenue à 50,5% par le Groupe Dassault et à 46,32% par EADS [4]. Créée en 2000, la European Aeronautic Defence and Space Company est issue de la fusion de l’allemand Dasa (groupe Daimler AG), de l’espagnol CASA et de la société française aérospatiale-Matra, elle-même issue de la fusion d’aérospatiale (publique jusqu’alors) et de Matra (privatisée en 1988). Aujourd’hui encore, EADS est codétenue à hauteur de 22,46% par deux actionnaires majoritaires : Daimler AG et Sogeade. Si le nom du constructeur automobile allemand ne vous est sans doute pas inconnu, vous ne savez peut-être pas ce qu’est Sogeade. La Société de gestion de l’aéronautique, de la défense et de l’espace a été fondée lors de la création d’EADS sous la forme d’une holding commune à 50/50 entre l’Etat français (via la Sogepa [5]) et Désirade, une holding du groupe Lagardère, pour représenter les intérêts de ces deux investisseurs dans le groupe européen. Au fil du temps, le groupe Lagardère a réduit sa participation dans Sogeade : de 50% en 2000 à 40% fin 2008 et enfin à 1/3 depuis 2009. Au 30 décembre 2010, Sogeade détenait ainsi 22,46% du capital d’EADS contre 30,3% lors de sa création.

Aujourd’hui, EADS est dirigée par Louis Gallois. Son nom vous dit certainement quelque chose puisque cet énarque [6] a été pendant dix ans le président de la SNCF. M. Gallois a commencé sa carrière à la direction du Trésor en 1972 avant d’assurer brièvement la fonction de directeur de cabinet de Jean-Pierre Chevènement alors ministre de la Recherche et de la Technologie (1981). Il passera ensuite par plusieurs responsabilités au Ministère de l’Industrie (1982-86) et au ministère de l’Économie, des Finances et de la Privatisation (1986-88) avant de retrouver Jean-Pierre Chevènement, alors ministre de la Défense, en tant que directeur de cabinet (1988). C’est à ce moment que démarre la carrière industrielle de M. Gallois qui est nommé PDG de la Snecma (alors publique) en 1989, prend la tête d’aérospatiale (publique) en 1992, passe dix ans à la tête de la SNCF (1996-2006) et rejoint enfin EADS en tant que co-président avant d’en devenir le président en 2007.

Enfin, quand on parle des groupes Dassault et Lagardère, il faut inévitablement aborder le sujet de la presse. Ça ne vous a pas échappé, M. Dassault est propriétaire de Socpresse et donc de son fleuron le Figaro tandis que M. Lagardère, via Lagardère Active, contrôle des titres comme Paris Match ou Elle. L’un comme l’autre bénéficient donc de la manne céleste des subventions destinées à la presse qui tombent en pluie comme dans le ciel du Sinaï.

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Sur le web

Notes :
[note][1] Chiffres de la cour des comptes confirmés par le ministère de la défense.
[2] Nombre d’appareils commandés par l’État français. En comptant les 11 qui devraient êtres livrés en 2011, l’armée française devrait bientôt disposer de 104 Rafales.
[3] Qui est aussi président de la République française à ses heures perdues.
[4] Le solde, 3,13%, est détenu par le public.
[5] La « Société de Gestion de Participations Aéronautiques », une holding détenue à cent pour cent par l’État.
[6] Promotion Charles de Gaulle (1972).[/note]

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  1. magnifique joujoux aériens aussi utile qu’un cuirassé à partir de 1941 (quand les porte-avions ont pris le dessus). Le ciel d’aujourd’hui appartient aux drones, 10 fois plus utiles et 100 fois moins couteux

  2. L’avenir laisse entrevoir une grande place aux drônes.

    Mais il n’y a pas aujourd’hui d’appareil sans pilote capable de mener à bien les même missions qu’un Rafale ou qu’un avion de chasse plus ancien et la volonté d’en faire toujours plus avec les drônes conduit à des appareils de plus en plus complexe et coûteux, sans compter toute la chaîne de contrôle supplémentaire.

    Alors 10 fois plus utile et 100 fois moins cher, c’est illusoire pour le moment, et douteux pour l’avenir.

  3. Pour la faisabilité technique, probablement.

    Pour le coût, ne rêvons pas. Même en économisant la place et le poids pris par le pilote et ses dépendances le coût d’un systême équivalent (moteur, capteurs…) est… équivalent.

    Sauf si on passe à de grandes flottes de drônes relativement peu sophistiqués mais sacrifiables, fonctionnant en meute et en réseau, dix fois moins chers et dix fois plus nombreux. A l’opposé des tendances actuelles.

    La décision est très politique.

    L’apparition d’un concurent s’engageant dans cette voie ou un effondrement plausible des financements militaires aux Etat-Unis conduira les peut-être à remettre en cause le coût exorbitant des F35 et F22 pour se tourner vers ce type de projet. Les européens restant à la traîne pour le moment, tant en terme de financement que d’originalité…

    Un autre problème réside dans la masse de données à transmettre entre le drones et les pilotes au sol, avec les possibilités de saturation, d’erreur de brouillage et de piratage qui en découle.

    Je vois bien des appareils pilotés rester maîtres, même si en retraît, au milieu de leur troupeau de (capteurs/lance-missiles/boucliers/mitrailleuses d’appoint) autonomes.

    Avec en perspective l’apparition de drones véritablement autonomes en terme de décision, l’opposition logiques des pilotes et des anciens pilotes montés en grade et le choix moral de laisser des machines tuer de leur propre chef.

    L’opposition aux mines anti-personnelles apparaîtra bien fade en comparaison.

  4. M. KAPLAN Bon article pour résumer la partie financière mais qui évite (volontairement ?) de rappeler que le Rafale est par conséquent, détenu en partie par le constructeur de son principale concurrent à l’export, EADS qui produit le Typhoon (eurofighter)…de la a y voir un grande raison de l’echec du rafale a l’export (hors concurence US) il n’y a qu’un pas…que je franchis en regardant juste le MMRCA indien…en finale Dassault VS EADS…donc en résumé on a 33% de dassault en finale contre 66% d’EADS. les missiles emportés par ces deux appareils seront fabriqués (en partie) par MBDA. MBDA détenu par EADS + BAE (consorsium eurofighter et qui participe aussi à la fabrication de certains missile US emportés par les f16 F15 et F18)…donc en clair dassault se démerde quand meme pas trop mal face a 3 concurrents aux avantages aussi monstrueux, EADS, USA (avec la capacité de pressions commerciale qu’ils ont en menacant un pays acheteur d’ouvrir ou fermer une base US sur leur sol par exemple) et les Russes avec leur énorme capacité à produire pas cher et a acheter des fonctionnaires).

    L’erreur est de croire encore qu’EADS et détenu par la france, alors que l’état francais n’a que 50% des 22.5% d’EADS…en clair on a vendu aux allemands et aux britaniques notre savoir faire en aéronautique, maintenant il ne faut pas se plaindre si on est en difficulté !

  5. Ce n’est pas aussi simple qu’on veut bien le dire. Le coût exorbitant du programme Rafale est du en grande partie à l’étalement par manque de financement de la part de l’État. Sinon, il semble bien qu’il soit sans concurrent, notamment sa version navale. Il est nettement supérieur au Typhoon dans pratiquement tous les domaines.
    Si on parle de ses échecs à l’exportation, il faut aussi parler de la politique américaine de faire tout pour empêcher une industrie aéronautique militaire européenne, et notamment Française de survivre. Ce n’est pas d’aujourd’hui: dans les années 60, les efforts américains pour empêcher le Mirage III de s’imposer en Europe se sont traduits par les méga commandes Allemandes, Hollandaises, Belges et Italiennes du F 104, cette brique avec un réacteur qui a coûté la vie à au moins 80 pilotes Allemands (250 appareils perdus). Le F104 n’a jamais été réellement en service dans l’US Air Force, c’était un programme panique pour contrer le Mirage III à partir d’un avion purement expérimental.