La crise en trois leçons

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L’effondrement récent des cours boursiers est le signe de l’incompréhension de la nature profonde de la récession aux États-Unis et en Europe

Par Guy Sorman

L’effondrement récent des cours boursiers n’est pas un accident de parcours et il ne va pas se corriger par enchantement : voyons y plutôt le signe d’une transformation radicale des économies occidentales et de l’incompréhension, depuis 2008, de la nature profonde de la récession aux États-Unis et en Europe. Ce qui n’a pas été compris tient en trois leçons, simples mais définitives.

Tout d’abord, le capital est devenu surabondant en raison des excédents commerciaux de l’Asie : par conséquent, la valeur du capital baisse et baissera. Cette tendance est « lourde » : les cours de bourse enregistrent une nouvelle donne où, pour l’avenir, le travail deviendra plus profitable que les placements. Ce n’est pas en soi immoral mais le bien-être des retraités vivant du revenu de leur épargne sera rudement affecté. La taille du secteur financier, sa capacité d’attirer les talents et à les gratifier de rémunérations extravagantes, vont en être bouleversées : fin d’une époque.

Deuxième leçon : une grande quantité de services et objets, produits aux États-Unis et en Europe, sont désormais disponibles en Asie, à qualité égale et à prix inférieur. Les originaux souvent ont été copiés (en Chine), mais ils sont aussi améliorés en Corée du Sud, au Japon, à Taïwan. Sans un sursaut de l’innovation en Occident, un nombre croissant d’entreprises sera noyé par la concurrence : ceci semble mal mesuré par les gouvernants de l’Europe et des États-Unis. La priorité leur échappe : ainsi, faut-il aujourd’hui trois ans aux États-Unis pour obtenir un brevet protégeant une invention contre dix-huit mois, il y a dix ans. Ces délais aberrants permettent aux concurrents asiatiques d’innover plus vite que les États-Unis ou de piller leur propriété intellectuelle.

Troisième leçon, amplifiée par la crise du moment, mais valable en toutes circonstances : les créateurs d’entreprises ont horreur de l’incertitude parce que les investissements privés ne se rentabilisent jamais qu’à long terme. Il devient donc périlleux, aux États-Unis et en Europe, de se lancer dans de grandes aventures industrielles, alors que le niveau futur des impôts et des prélèvements sociaux devient imprévisible. Les désaccords partisans à Washington, Paris ou Rome laissent planer le doute sur le coût des États et des assurances sociales dans les dix années qui viennent. L’endettement des États qui en Europe, aux États-Unis et au Japon, avoisine une année de revenus (100% de la PIB) n’est pas  en soi insurmontable : il effraie les épargnants (qualifiés aussi de « marchés financiers ») parce que les gouvernements sont indécis. En l’absence de visibilité, les entrepreneurs préfèrent réduire la voilure que la déployer et ont avantage à investir en Corée du Sud, en Inde ou en Chine plutôt qu’en Occident.

On observera que le pays européen qui surmonte le mieux la crise est l’Allemagne : certes, en raison de sa tradition de qualité industrielle mais aussi parce que ses gouvernements, des deux bords, suivent la même politique économique, inscrite dans la longue durée, basée sur la modération fiscale et sociale et sur une gestion prudente de l’État, par tout temps. Ne sont donc condamnés au déclin et au chômage que les pays frappés de cécité économique et d’imbécilité politique.

Pour peu que ces trois leçons de la crise soient reconnues et enseignées clairement à l’opinion publique, tout gouvernement de droite comme de gauche serait à même de renouer avec le plein emploi et la croissance : on envisagera que seules les bourses ne retrouveront pas les cours spéculatifs antérieurs à 2008.