Gandhi, un gourou en toutes saisons

Great Soul

Au-delà des détails d’une longue vie publique, on est étonné par la contradiction entre les échecs politiques de Gandhi et son influence constante

Le Mahatma Gandhi est de retour dans les médias pour de mauvaises raisons. Une nouvelle biographie par le journaliste américain, Joseph Lelyveld, Great Soul, révèle une relation équivoque entre le Mahatma (Grande Àme, surnom que lui conféra Rabindranath Tagore) et un architecte juif originaire de Riga, Hermann Kallenbach. Ils se rencontrèrent en Afrique du Sud, où Gandhi passa la première moitié de sa vie. Kallenbach fut le meilleur ami de Gandhi, peut-être son seul ami véritable. Ils fondèrent ensemble la ferme Tolstoï, près de Johannesburg, une communauté autonome qui inspirera à Gandhi ses futures communautés indiennes et incitera Kallenbach à rejoindre un kibboutz dans la Palestine de l’époque. Lelyveld nous apprend comment les kibboutz et l’économie autonome ( swaraj) selon Gandhi sont issus de la même souche Tolstoïenne, faite de paix et d’amour. Il révèle aussi combien la correspondance entre Gandhi et Kallenbach était riche de sous-entendus sexuels : Gandhi était alors séparé de sa femme et avait fait vœu d’abstinence. Lelyveld admet qu’on ne saura jamais vraiment de quoi il en retournait, mais le gouvernement du Gujarat, pays natal de Gandhi, a interdit la vente du livre, qui ternit la réputation de sainteté que Gandhi a en Inde.

Le syncrétisme qui inspira Gandhi est plus intéressant que sa vie, ou son absence de vie sexuelle. Sa popularité auprès de Nelson Mandela, Martin Luther King, Vaclav Havel, Aung San Suu Kyi et Liu Xiaobo est certainement lié au caractère universel de ses sources. Gandhi a trouvé dans le christianisme, l’Islam et le New Age de Tolstoï autant que dans les textes hindous, inspiration et réconfort. Un universalisme qui l’a mené à sa perte : les nationalistes hindous l’accusèrent de ne pas être un véritable Indien. Il fut assassiné à Delhi par l’un de ces militants – toujours virulents aujourd’hui en Inde – qui le jugeait trop tolérant envers les musulmans.

Au-delà des détails d’une longue vie publique et maintenant, grâce à Lelyveld, d’une vie privée exposée, on est étonné par la contradiction entre les échecs politiques de Gandhi et son influence constante. Après les années 30, Gandhi avait perdu tout rôle politique dans la lutte pour l’indépendance de l’Inde : il ne participa pas à son aboutissement final. Il se montra incapable d’atteindre son but ultime : faire de l’Inde une nation unie, pluri-ethnique et pluri-religieuse. Il ne parvint pas non plus à transformer l’Inde en une communauté utopique de villages autonomes, alternative au capitalisme occidental et au socialisme soviétique. Gandhi ne se rallia jamais à une quelconque idéologie laïque de rédemption collective. Il rejetait tous les « ismes », le socialisme, le capitalisme et le « gandhisme ». Son seul programme politique était l’exemple de sa propre vie, fondée sur l’honnêteté, la frugalité, la tolérance et l’amour des pauvres. Il n’est pas surprenant que Romain Rolland, qui publia la première biographie de Gandhi en 1924, l’appela le Jésus Christ de l’Orient. Gandhi aurait rétorqué à Romain Rolland : « Non seulement vous m’avez rendu célèbre, vous avez aussi inventé un homme appelé Gandhi ! »

Comment un personnage si étrange, exotique, peut-il toujours susciter un engouement universel ? L’outil politique dont Gandhi fut le pionnier, la non-violence, ou Force de la Vérité (“Satyagraha” en sanskrit) est sans doute la principale explication. Gandhi inventa la non-résistance face à la police ou l’armée et la grève de la faim, fut-ce jusqu’à la mort, pour une juste cause. Le Satyagraha convaincra l’opinion publique britannique de l’injustice de l’impérialisme en Inde et, des années plus tard, mettra fin à l’apartheid en Afrique du Sud. Martin Luther King, Mandela et Vaclav Havel ont réaffirmé l’efficacité de la méthode. N’a-t-on pas surestimé cette efficacité ?

La Force de la Vérité ne fonctionne que si l’adversaire partage les principes éthiques de ses victimes. En s’adressant aux Américains, Martin Luther King leur parlait de Chrétien à Chrétien : il leur révélait leur propre faiblesse morale. Gandhi comptait sans doute plus de partisans parmi les Britanniques imprégnés de culpabilité que parmi les nationalistes hindous. Aujourd’hui, les révolutions en Egypte et en Tunisie ont, jusqu’à présent, été peu violentes, en partie parce que l’armée a refusé de tirer sur ses frères musulmans. Mais les limites de la Satyagraha apparurent dès l’époque de Gandhi, lorsqu’il écrivit aux leaders de la communauté juive allemande qu’ils pouvaient vaincre Hitler par la résistance passive. De même, aux représentants sionistes qui lui demandaient son soutien pour la création de l’État d’Israël, il suggéra de persuader pacifiquement les Arabes de la légitimité des aspirations des Juifs.

Un autre héritage controversé de Gandhi est sa conception du progrès. Beaucoup de ses discours sonnent comme les divagations d’un ennemi de toute technique. Il cousait lui-même ses vêtements et demandait à ses disciples de faire de même. Son rêve d’une Inde indépendante était fondé sur la « Swaraj », ou autonomie économique totale. Il demandait aux Indiens de brûler leurs vêtements s’ils avaient été fabriqués à l’étranger. Il considérait le capitalisme et le libre-échange comme des stratagèmes impérialistes destinés à asservir les Indiens (ce qui n’était pas tout à fait inexact). Mais c’est à un chirurgien britannique que Gandhi fit appel lorsqu’il fallut l’opérer de l’appendicite. Il parcourait l’Inde à bord de trains à vapeur, pas en charrettes à bœufs. Il fut le premier acteur politique du XXè siècle à manipuler la presse, utilisant les films d‘actualité pour émouvoir le public occidental. Lelyveld décrit la célèbre Marche vers la mer en 1930, où Gandhi détruisit le monopole des Britanniques sur le sel en prenant une poignée de sel sur le rivage. L’auteur ne dit cependant pas que Gandhi ne marchait d’un pas rapide que lorsqu’une équipe de cinéma le filmait ; les caméras éteintes, il reprenait un rythme plus nonchalant.

Gandhi était-il un hypocrite ? Cette accusation reste répandue en Inde parmi les nationalistes de droite, qui sont eux-mêmes comme le Parti du Congrès au pouvoir, pleinement engagés dans le capitalisme et la course à la croissance. La vision du progrès par Gandhi était en vrai, plus subtile. Il n’entre pas dans les mêmes catégories que les défenseurs contemporains de la « slow food » ou les fanatiques de la croissance zéro. Gandhi a résumé sa pensée dans un aphorisme bien connu, cité par Lelyveld.

« Pensez au visage de l’homme le plus pauvre et le plus faible que vous n’ayez jamais vu, et demandez-vous si ce que vous allez accomplir lui sera d’aucune utilité. »

En Inde, de nombreux partisans de Gandhi appliquent toujours cette recommandation. Le plus respecté d’entre eux est M.S Swaminathan, ou le Père de la Révolution Verte. Au début des années 70, il adapta à l’Inde de nouvelles semences de blé hybrides, qui ont augmenté la production et permis aux Indiens de faire face à la croissance démographique. Grâce à l’intervention de Swaminathan mené de concert avec l’agronome américain, Norman Borlaug, les Indiens ont échappé aux famines et accumulent aujourd’hui des surplus de blé et de riz. Quand on l’interroge sur les OGM, Swaminathan, qui a aujourd’hui plus de 80 ans, répond que les OGM sont les bienvenus en Inde « s’ils peuvent être utiles aux Indiennes les plus pauvres », étendant aux femmes la déclaration originale de Gandhi.

Le gandhisme n’est pas le moteur de l’économie indienne actuelle, mais il agit comme un frein à la corruption et à l’inégalité, les deux fléaux de tout pays qui se développe rapidement. Le Parti du Congrès au pouvoir, présidé par Gandhi dans les années vingt, est pleinement engagé dans une stratégie capitaliste efficace mais qui laisse derrière elle la moitié de la population dans la misère. Cela a conduit la présidente du Congrès, Sonia Gandhi (sans relation avec le Mahatma) à adopter des programmes de lutte contre la pauvreté au nom du Mahatma – une mauvaise conscience qui hante les élites indiennes.

Gandhi est aussi une source d’inspiration pour les milliers d’ONG indiennes. Beaucoup poursuivent son combat contre « la défécation en plein air », ce qu’il considérait à juste titre comme l’une des plus grandes menaces sur la santé de son peuple.

Au début de cette année, un célèbre disciple de Gandhi, Anna Hazare, qui a fondé un village modèle au Maharashtra, a entamé une grève de la faim contre la corruption. Sonia Gandhi n’a eu d’autre alternative que de se rendre jusqu’à la hutte d’Anna Hazare et le supplier d’y mettre fin, en échange de la création d’un haut conseil de lutte contre la corruption, chargé d’ évaluer l’honnêteté des ministres et des fonctionnaires. Swaminathan et Hazare sont comme des petites lumières perdues dans l’immensité de l’Inde, mais témoignent que la Force du Mahatma est inextinguible.