Militer, se taire, tuer

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« L’homme qui aimait les chiens », le roman de Leonardo Padura fait frémir par son réalisme et l’acidité corrosive qu’il projette sur l’utopie ambigüe de l’Union Soviétique

Chronique de l’ouvrage « L’homme qui aimait les chiens » du romancier et essayiste cubain Leonardo Padura, publié le 6 Janvier 2011 aux éditions Métailié, dans la collection Bibliothèque Hispano-Américaine.

Par Yoani Sánchez, de La Havane, Cuba

Je n’ai presque pas dormi la nuit dernière. Je n’ai pas cessé de me retourner dans mon lit, et de regarder le plafond carré de ma chambre, ceci à cause d’un livre. L’homme qui aimait les chiens, le roman de Leonardo Padura fait frémir par son réalisme et l’acidité corrosive qu’il projette sur l’utopie ambigüe qu’on a voulu nous imposer. Il est impossible de rester calme après avoir lu les horreurs de cette Union Soviétique que l’on nous a fait vénérer lorsque nous étions enfants. Les intrigues, les purges, les assassinats, l’exil forcé, même s’ils se lisent à la troisième personne feraient perdre le sommeil à n’importe qui. Et si par dessus tout l’on a vu ses parents croire que le Kremlin était le guide du prolétariat mondial et l’on a su que le président de son propre pays avait jusqu’il y a peu une photo de Staline dans son bureau, alors l’insomnie se fait plus durable.

De tous les livres publiés sur cette île, j’ose dire qu’aucun n’a été aussi dévastateur que celui-ci pour les piliers du système. C’est peut-être la raison pour laquelle, à la Foire du Livre de la Havane on en a seulement distribué 300 exemplaires, desquels à peine 100 sont arrivés entre les mains du public. Il est difficile à ce niveau de censurer une œuvre qui a vu le jour dans une édition étrangère et dont l’auteur vit toujours au bord de sa route poussiéreuse de Mantilla. Du fait de la réputation qu’il s’est faite en dehors de cette île, et parce qu’il devient presque impossible de continuer à retirer des noms à la culture nationale sans que celle-ci se vide complètement, il se trouve que nous lecteurs avons eu la chance de nous pencher sur ses pages. L’assassin de Trotski y apparaît comme un homme piégé par l’obéissance du militant, qui croit tout ce que lui disent ses supérieurs. Une histoire qui nous touche de très près, et pas seulement parce que notre pays a servi de refuge à Ramon Mercader dans les dernières années de sa vie.

Padura met dans la bouche de son narrateur que sa génération fut celle « des crédules, celle de ceux qui par romantisme ont tout accepté et tout justifié par la perspective du futur. » La notre cependant a dû se nourrir de la frustration de ses parents, et regarder les maigres résultats obtenus par ceux qui, un temps, étaient allés alphabétiser, donner les meilleures années de leur vie, et avaient projeté pour leurs enfants une société avec des chances pour tous. Personne ne peut sortir indemne de cela. Aucune chimère sociale n’est soutenable face à une réalité aussi têtue. La longue nuit passée à me retourner dans mon lit m’a laissé le temps de réfléchir non seulement à la poussière cachée sous le tapis d’une doctrine mais aussi au fait que nombre de ces méthodes s’appliquent encore à nous et à quel point le stalinisme s’est profondément installé dans nos vies.

Il y a des livres, je vous mets en garde, qui nous ouvrent si grands les yeux, qu’il ne nous sera plus jamais possible de dormir en paix.

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Présentation de l’éditeur

En 2004, à la mort de sa femme, Ivan, écrivain frustré et responsable d’un misérable cabinet vétérinaire de La Havane, revient sur sa rencontre en 1977 avec un homme mystérieux qui promenait sur la plage deux lévriers barzoï. Après quelques conversations, « l’homme qui aimait les chiens » lui fait des confidences sur Ramon Mercader, l’assassin de Trotski qu’il semble connaître intimement. Ivan reconstruit les trajectoires de Lev Davidovitch Bronstein, dit Trotski, et de Ramon Mercader, connu aussi comme Jacques Mornard, la façon dont ils sont devenus les acteurs de l’un des crimes les plus révélateurs du XXe siècle. À partir de l’exil de l’un et l’enfance de l’autre, de la Révolution russe à la guerre d’Espagne, il suit ces deux itinéraires jusqu’à leur rencontre dramatique à Mexico. Ces deux histoires prennent tout leur sens lorsque Ivan y projette ses aventures privées et intellectuelles dans la Cuba contemporaine.

Dans une écriture puissante, Leonardo Padura raconte, à travers ses personnages ambigus et convaincants, l’histoire des conséquences du mensonge idéologique et de sa force de destruction sur la grande utopie révolutionnaire du XXe siècle ainsi que ses retombées actuelles dans la vie des individus, en particulier à Cuba.

Un très grand roman cubain et universel.