Islam et libéralisme

Aujourd’hui, le monde musulman est soumis au despotisme. Ce n’est pas à cause de l’Islam

En contrepoint à l’article de Daniel Vignola, « Ludwig von Mises et l’islam ».

Ceux qui de leur plein gré et sans subir de contrainte agissent d’après le Livre (le Coran) et les Nouvelles (Hadith) portent le turban de la liberté. (Khwaja-i-Jahan Mahmud Gawan)

L’Islam est-il compatible avec une société de liberté ? Existe-t-il une place pour les valeurs libérales (liberté individuelle, propriété privée, État de droit) dans la civilisation islamique ? Les pays dits « islamistes » dans le monde actuel sont essentiellement collectivistes. Mais ce collectivisme provient-il de l’Islam ? Une analyse poussée des fondements philosophiques de l’Islam donne une autre conclusion : la tradition islamique est profondément libérale. Rien dans l’Islam n’est incompatible avec une société de liberté et l’État de droit, bien au contraire. Il convient donc, pour les musulmans, de revenir aux sources de l’Islam, et donc de revenir à cette tradition de tolérance, de respect de l’individu. Bref, au libéralisme.

Par souci d’honnêteté intellectuelle, je voudrais indiquer que les idées présentées ici puisent leur inspiration et de nombreuses citations dans un colloque de l’institut libéral français Euro92 de 1995, et dans les textes de Dean Ahmad, le président du Minaret of Freedom Institute, un institut américain cherchant à diffuser les idées libérales ou libertariennes dans les milieux musulmans. J’ai repris ici quelques idées qui me semblaient intéressantes.

« La perspective islamique de l’économie politique, » explique Dean Ahmad, « est finalement semblable à la vision libérale classique occidentale, car elles trouvent toutes deux leurs racines dans ce qu’on appelle habituellement l’héritage arabe. »

(Illustration sous licence Creative Commons)

Défendre l’État de droit

Pour commencer, il est important de comprendre que le régime juridique islamique – la charia – est une nomocratie. Politiquement, l’Islam correspond donc au concept d’État de droit. Ce n’est ni une théocratie (législation cléricale) ni une démocratie (au sens de processus de décision majoritaire). Tout être humain est directement responsable devant le Tout-Puissant. Puisque les musulmans pensent que la loi divine est objective (comme le Droit naturel occidental), l’homme doit obéissance à la charia, et non aux autres hommes.

Au gouvernement par les hommes, l’Islam oppose donc le concept d’État de droit.

Au niveau de la liberté d’opinion et de religion, le Coran interdit toute imposition forcée de l’Islam à des non musulmans. Le Coran croit au libre-arbitre, conçu comme la liberté reconnue à chacun de choisir de croire ou de ne pas croire. En ce qui concerne la tolérance religieuse, le Coran est formel : « Nulle contrainte en religion ! » (2:256). « Quiconque le veut, qu’il croit, et quiconque le veut qu’il mécroie. » (18:29). Plus loin : « Ô gens ! Certes la vérité vous est venue de votre Seigneur. Donc, quiconque est dans le bon chemin ne l’est que pour lui-même ; et quiconque s’égare, ne s’égare qu’à son propre détriment. » (10:108) Lorsque certains musulmans, ou des régimes qui se disent islamistes, violent ces injonctions favorables à la tolérance et au pluralisme religieux, ils ne font rien moins que transgresser les dogmes les plus fondamentaux de l’Islam lui-même.

L’Islam est par essence pluraliste. Par exemple, si le Coran interdit la consommation d’alcool, il permet cependant aux chrétiens de boire du vin lors de l’eucharistie, et d’autres boissons alcoolisées.

En ce qui concerne la propriété, le Coran défend clairement le principe et le caractère sacré de la propriété privée. Le Prophète dit ceci dans son pèlerinage d’adieu : « Rien ne sera légitime pour un musulman de ce qui appartient à un autre musulman, à moins d’avoir été cédé librement et de plein gré. »

Par ailleurs, Le Coran favorise explicitement la productivité et le libre commerce. Le Prophète a lui-même gagné sa vie comme commerçant. La civilisation islamique est une civilisation marchande.

Le Coran discute d’un grand nombre de questions économiques spécifiques. La propriété privée bénéficie d’une protection (2 :188). Il exige que l’individu respecte ses engagements (2:177 ; 5:1) et fournit des détails pour le droit contractuels (2 :282-283).

Le Coran maintient qu’il existe une harmonie entre les intérêts spirituels et matériels de l’homme et se présente comme un guide pour lui permettre de réussir « dans cette vie et dans l’au-delà ». Ses impératifs ne visent pas à soumettre l’homme à un calvaire terrestre avant le salut céleste, mais sont offerts comme un fortifiant l’aidant à traverser les épreuves, avec certaines récompenses ici-bas et des compensations éternelles. Ce n’est donc en rien une religion ascétique.

Une histoire libérale

L’Histoire confirme d’ailleurs cet attachement de l’Islam au respect de la propriété privée : sous le règne du prophète et des premiers califes, la propriété était protégée, les rares impôts qui existaient étaient fixes et à caractère non confiscatoire. L’État n’intervenait pas dans l’économie, excepté pour punir la fraude, le vol ou pour rectifier des injustices.

Après la chute du monde musulman aux mains des mongols, certains développements négatifs ont eu lieu qui ont miné les sources du droit islamique. Les racines libérales de l’Islam ont progressivement été ignorées et l’étatisme s’est développé, ce qui a amorcé le déclin du monde musulman et amorcé sa chute en Occident. Ce dernier, pendant la même période, avait récupéré et intégré les concepts d’État de droit et de marché des pays musulmans.

Bon nombre des principes fondateurs de la civilisation occidentale, telle que la liberté de l’individu par rapport à l’État et la propriété privée, doivent en partie leur renaissance à l’héritage arabe ramené en Europe, et largement diffusé au 16e siècle, notamment par l’École de Salamanque.

L’Islam n’est pas opposé à l’Occident, il fait partie de l’Occident. Les Occidentaux ignorent souvent qu’en fait l’Islam partage avec le judaïsme et le christianisme une longue histoire commune ainsi que de nombreuses croyances et orientations religieuses et culturelles. Selon les termes de l’iman Muhammad Abd al-raouf, les musulmans croient « à l’Évangile chrétien, au Prophète chrétien (Jésus-Christ), à ses douze apôtres, à la virginité de sa mère, et à sa miraculeuse naissance… Par dessus tout, nous partageons la même croyance en notre Dieu commun ».

Les trois religions de la Révélation se sont façonnées mutuellement et il faut toutes les considérer comme héritières de la civilisation grecque. L’Islam a d’ailleurs eu une importance capitale au niveau de la transmission de la pensée grecque.

Comprendre les textes

Il n’y a rien dans le Coran qui conduise inéluctablement aux régimes politiques théocratiques, si l’enseignement du Prophète est bien compris.

Bien au contraire puisque le Coran proclame que la foi, et l’obéissance à la foi, relèvent avant tout de l’intériorité personnelle. L’intégrisme théocratique des mouvements fondamentalistes relèverait ainsi d’une autre logique que religieuse : une logique de récupération du religieux mis au service d’ambitions et de finalités politiques.

La traduction du terme « jihad » en « guerre sainte » constitue à cet égard une erreur typique. Il serait plus correct de le traduire par « lutte sainte ». La racine arabe du mot jihad peut désigner toute une série d’action possibles : « essayer », « tenter », « faire tout son possible », « s’efforcer de », etc.

La « grande » jihad se réfère à l’éternel combat qui oppose l’âme chaque être humain aux tentations et aux ruses de Satan.

Certes, il existe aussi une « petite jihad » qui se rapporte à la conduite d’une guerre défensive entreprise pour protéger la communauté islamique, mais celle-ci n’a jamais joué qu’un rôle mineur dans l’Histoire. Elle ne peut en tout cas jamais être justifiée pour des actions terroristes ou des actes de barbarie tels que nous les avons connus ces derniers temps.

Actuellement, une petite minorité d’extrémistes défigurent ce qui est la troisième et sans doute la plus tolérante des grandes religions monothéistes en invoquant la religion pour justifier des actes qui relèvent de la criminalité la plus commune. Les actions terroristes d’individus qui se disent musulmans constituent d’abord et avant tout une attaque contre l’esprit de tolérance, de compassion et de clémence qui, historiquement, caractérise l’Islam à la fois en tant que doctrine et pratique religieuse.

Revenir aux sources

Aujourd’hui, le monde musulman est soumis au despotisme. Ce n’est pas à cause de l’Islam. La plupart des régimes d’oppression sont des régimes socialistes séculiers, inspirés par les pouvoirs des colonies européennes qui les ont occupés avant leurs indépendances.

Le retour aux sources de la pensée islamique, et donc au libéralisme permettrait de régler de nombreux problèmes qui traversent notre planète.

Par exemple le problème israélo-palestinien, comme l’explique Dean Ahmad : « il existe actuellement une opportunité formidable de créer une zone de libre-échange en Palestine. Un développement privé de l’infrastructure fournirait deux avantages majeurs aux Palestiniens. D’abord, cela assurerait leur indépendance par rapport à Israël ; ensuite, elle pourrait se développer en l’absence d’intervention d’une administration publique pleinement achevée et intégrée. L’absence d’interférence d’une structure administrative pourrait même être un atout non négligeable. »

Références :

– Tony Sullivan, « L’Islam et l’Occident, chassons les malentendus », 30 juin 2000.
– Colloque « Islam et Libéralisme » à l’Institut Euro92, avril 1995 avec Dean Ahmad, (président du Minaret of Freedom Institute), Luc Barbulesco (professeur de sociologie religieuse), Yves Montenay (président de l’Institut Culture, Économie et Gestion), Felipe Tudela (président du Centre de Recherche financière) et Serghini Farissi (professeur d’économie à l’Université de Fès)
– Dean Hahmad, « L’économie politique de la société islamique classique », avril 1995.
– Maher M. Hathout, « Can Islam and Democracy Coexist in a Country? ».