La spéculation et le prix des oignons

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La spéculation et le prix des oignons

Publié le 19 mars 2011
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À chaque fois que le prix de quelque chose monte ou baisse sur cette planète on voit ressurgir dans le discours de nos élites la même explication définitive : « C’est à cause des spéculateurs. » Ajoutez à cela une dose de slogans sur la « mondialisation financière » et quelques boucs émissaires bien choisis [1] et l’habile tribun peut diriger à moindre frais la vindicte populaire vers les « traders » et autres « hedge funds » sans que personne ne sache ni ne se demande ce que c’est qu’un trader ou un hedge fund. C’est pratique, politiquement efficace et surtout, ça évite de réfléchir.

Spéculer, du latin « speculare » (observer, anticiper), n’est ni une activité illicite ni un acte moralement condamnable mais désigne d’une manière générale toute activité dont la finalité est d’anticiper des évènements à venir. Par exemple, quand un agriculteur décide de planter du maïs plutôt que du blé, il spécule sur les cours relatifs du maïs par rapport à ceux du blé quand le temps des moissons sera venu. Ce faisant, il ne fait donc qu’anticiper nos besoins futurs et nous rend donc service. Mais là n’est pas le sujet me direz-vous puisque les agriculteurs sont des gens tout à fait honorables [2] ; la spéculation dont il est question c’est celle des « traders » et des « hedge funds », celle qui passe par les fameux « produits dérivés ». Alors allons-y.

Il existe une grande variété de produits dérivés sur à peu près tout ce qui se vend et s’achète mais la forme la plus courante est ce qu’on appelle un « contrat à terme » ou « contrat future » pour les intimes. Ces petites choses furent inventées il y a bien longtemps [3], principalement par des agriculteurs et leurs clients qui souhaitaient se garantir des prix d’achat ou de vente. Sans rentrer dans les détails techniques, un future est un contrat standardisé au travers duquel vous vous engagez à acheter ou à vendre une quantité déterminée d’un produit à une date future. Par exemple, le Chicago Mercantile Exchange propose des contrats future sur le maïs par lesquels vous vous engagez à acheter ou à vendre 5.000 boisseaux de maïs à une date déterminée. À l’heure où j’écris ces lignes, le contrat mars 2011 cote à $6,462 par boisseau tandis que le contrat juillet 2011 vaut $6,532 par boisseau.

Mais que viennent donc faire les traders et les hedge funds là dedans ? Eh bien, ils viennent parier – il n’y a pas de meilleur mot – sur l’évolution des cours en espérant en tirer quelques bénéfices. Typiquement, si vous pensez que le prix du cuivre va baisser d’ici l’été, vous avez la possibilité de vendre un contrat future juillet 2011 à $4,246 la livre (attention tout de même, un contrat porte sur 25.000 livres, soient $106.150). Si le prix du cuivre atteint $4 à la fin du mois de juillet, le prix du future juillet 2011 sera lui aussi très proche de $4 et vous pourrez annuler votre positions en le rachetant et en empochant au passage $6.150 de bénéfices. Bien sûr, les traders et les hedge funds n’attendent jamais que le contrat arrive à échéance pour se faire livrer des tonnes de blé ou de pétrole : il vous suffit pour vous en convaincre d’imaginer un type en costume trois pièces avec des bretelles rouges qui descend à l’accueil d’une banque de la City pour prendre livraison de 127 tonnes de maïs [4] (et ça c’est juste un contrat). Les « spéculateurs financiers » vendent ou rachètent leurs positions sans jamais toucher au produit sur le prix duquel ils ont parié.

En conséquence de quoi, l’idée selon laquelle les traders et les hedge funds font monter (ou baisser) les prix des denrées alimentaires en achetant (ou en vendant) des produits dérivés est, au premier ordre, parfaitement stupide. C’est exactement comme au PMU : vous aurez beau miser beaucoup d’argent sur votre cheval favori, vous ne le ferez pas courir plus vite pour autant.

Pour autant, il serait aussi faux d’affirmer que le prix des futures n’a aucune influence sur le prix des produits sous-jacents mais la relation est extrêmement complexe. Imaginez par exemple que vous disposiez d’une grosse quantité de palladium et que vous observiez que le prix du future septembre 2011 sur le palladium est nettement plus élevé que le prix auquel vous pourriez espérer vendre votre stock aujourd’hui : vous êtes incité à garder votre stock et à le vendre au prix du future. En d’autres termes, le marché anticipe un déficit de palladium en septembre et votre intérêt bien compris consiste précisément à vendre votre stock à ce moment… et donc à réduire ce déficit – la « main invisible » a encore frappé ! De la même manière, un agriculteur qui observe que le prix des futures sur le maïs est plus intéressant que celui du blé sera naturellement incité à planter du maïs plutôt que du blé [5]. On pourrait multiplier les exemples de stratégies possibles mais comme le travail a déjà été fait, vous me permettrez de vous résumer le résultat auquel sont arrivés les chercheurs qui se sont intéressés au sujet : l’existence de contrats future tend à réduire la volatilité des prix des produits sous-jacents. Autrement dit, les futures tendent à stabiliser les prix et pas le contraire.

Les traders et les hedge funds, qui ne sont dans ces marchés que pour tenter d’y gagner de l’argent, apportent non seulement de nouvelles informations et de nouvelles méthodes de prévision [6] mais aussi et surtout de la liquidité : plus le nombre de participants est important, plus il devient facile et peu onéreux pour nos agriculteurs et nos industriels de couvrir leurs risques ou d’améliorer leur résultats. Brefs, ils sont en réalité extrêmement utiles et toute législation visant à « civiliser » (sic) ces marchés ferait en réalité plus de tort que de bien.

(Illustration René Le Honzec)

Je termine sur une anecdote : en 1958, les producteurs américains d’oignons réussirent à se convaincre que les spéculateurs étaient responsables des prix exceptionnellement bas auxquels se vendait leur production et s’en émurent auprès de leurs représentants. Le 28 août 1958, le législateur passa le Onion Futures Act, une législation qui fait que les oignons sont, aujourd’hui encore, la seule matière première sur laquelle il est interdit de négocier des contrats à terme au États-Unis. Depuis, l’instabilité des cours des oignons ferait passer les montagnes russes de Formula Rossa [7] pour une aimable promenade de santé : +626% de mars 2006 à avril 2007 suivis d’une chute de 94% jusqu’en février 2008 avant de remonter violement de 265% jusqu’en octobre de la même année. Les prix restent ensuite relativement stables jusqu’en août 2009 (-29% tout de même) avant de repartir dans une flambée de 322% jusqu’en mars 2010 et de s’effondrer à nouveau de 69% en février 2011 [8]. Il parait que les producteurs souhaitent finalement revenir sur l’interdiction des futures sur les oignons.

Notes :

[1] Un bon bouc émissaire doit remplir trois caractéristiques : il doit être électoralement négligeable, inconnu de la plupart des gens et ne pas trop susciter de sympathie.
[2] C’est vrai et en plus ce sont de très mauvais boucs émissaires.
[3] Aristote est probablement l’inventeur du principe et le premier marché de futures fut ouvert au Japon dans les années 1730 pour rendre service aux samouraïs qui étaient payés en riz.
[4] En ricanant « greed is good » pour compléter le cliché.
[5] Arrêtez de prendre les agriculteurs pour des buses ; vous seriez surpris de constater le niveau de sophistication d’un céréalier.
[6] Certaines équipes de gestion de hedge funds sont constituées de météorologues ; d’autres de mathématiciens et de statisticiens et d’autres encore d’anciens économistes de sociétés pétrolières ou minières.
[7] Situées à Abou Dabi, les plus rapides du monde avec une pointe à 240 km/h.
[8] Chiffres de l’USDA, National Agricultural Statistics Service.

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  • Je vais être concis et direct.

    1. Il est à regretter le manque de scientificité de votre démonstration. On ne commence pas d’abord par dire sa thèse. Il faut d’abord poser une problématique, avec honnêteté intellectuelle, et on examine ensuite les arguments.

    2. Affirmer de façon péremptoire et dogmatique n’a jamais convaincu personne. Vous admettrez, par conséquent, que la phrase « spéculer n’est ni une activité illicite ni un acte moralement condamnable » ne vaut rien.

    3. « Toute activité dont la finalité est d’anticiper des évènements à venir » n’est pas la définition de « spéculer » mais de « prévoir », qui signifie étymologiquement « voir avant », c’est-à-dire anticiper, ou encore « imaginer d’avance ce qui doit arriver » (source : Brunet Latin, Trésor). La définition de spéculer est celle-ci : « Faire des opérations financières, commerciales pour tirer profit des variations du marché », ou encore « compter sur quelque chose pour en tirer un profit, un avantage » (source : lexilogos.com). Vous avouerez, par conséquent, que la finalité de la spéculation n’est pas la prévision, qui est un moyen, mais la recherche de profit.

    4. Votre démonstration, qui n’en n’est pas une, considère que les prévisions voient toujours justes. Ainsi, vous expliquez que la spéculation participe du fonctionnement de la « main invisible » en comblant un manque à venir par l’anticipation qui en a été faite. Mais vous ne considérez jamais la situation, qui arrive fréquemment, dans laquelle l’anticipation est fausse. Qu’arrive-t-il si le manque prévu n’a pas lieu ? Vous comprenez, par conséquent, que votre sérieux et votre honnêteté intellectuelle soit mis en cause. Vous en venez jusqu’à faire l’impasse sur la notion de risque, pourtant si cruciale de nos jours en économie ! C’est absolument impardonnable pour un article sur la spéculation.

    Pour finir, on ne ressort pas plus intelligent après avoir traité les autres de cons, surtout après avoir rédigé un article aussi minable.

    • Merci pour cette critique.

      Comme ça a été démontré à l’arrache dans cet article, les futures influent sur la production de denrées alimentaires.
      On imagine assez facilement ce qu’un cours de futures « faux » (main invisible un peu chevrotante), cause comme problèmes réels et comme fenêtres de spéculation.

  • Murarmand, vous n’avez rien prouvez non plus.

    La spéculation,en apportant du capital, rend les marchés liquides c’est un fait.

    Dans un marché liquide, le coût de transaction est faible et on trouve facilement un acheteur. Au contraire, dans un marché qui n’est pas liquide, il est très difficile de trouver un acheteur et donc d’écouler sa marchandise. Dans ce cas les prix reflètent bien la valeur du produit.

    Sans spéculation,il devient donc très difficile pour l’agriculteur de produire, car il ne peut pas écouler facilement sa marchandise. De plus, il doit supporter les risques liées à la production que le spéculateur supportait pour lui jusque là.
    Dans ce cas, les prix sont volatiles et ne reflète pas la valeur du produit.

    Donc la spéculation a un effet bénéfique sur les marchés.

  • Excusez moi pour les fautes j’écris très vite.
    ce que je voulais dire
    Dans un marché liquide, le coût de transaction est faible et on trouve facilement un acheteur. Dans ce cas les prix reflètent bien la valeur du produit.

    Au contraire, dans un marché qui n’est pas liquide, il est très difficile de trouver un acheteur et donc d’écouler sa marchandise.
    Sans spéculation,il devient donc très difficile pour l’agriculteur de produire, car il ne peut pas écouler facilement sa marchandise. De plus, il doit supporter les risques liées à la production que le spéculateur supportait pour lui jusque là.
    Dans ce cas, les prix sont volatiles et ne reflète pas la valeur du produit.

    • Parce que sans spéculation personne n’achète de produits agricoles ?

      • Exactement. Parce que produire pour vendre ce n’est pas moins de la spéculation que acheter pour vendre. Peu importe en effet comment vous vous retrouvez avec un stock agricole à vendre (supérieur à votre consommation anticipée) : que vous l’ayez mis en culture cette année ou gardez de l’année précédente, ou acheter la veille.
        Donc sans spéculation personne ne vend de produits agricole, et personne ne peut en acheter
        D’ailleurs dans les milieux agricoles la mise en culture s’appelle une « spéculation » : l’agriculteur spécule, effectivement, sur le fait qu’on aura besoin de son produit, et plutôt de celui-ci plutôt que de celui-là.

        Il ne reste que l’auto-consommation. Et encore ! Faire le choix de mettre en culture pour auto-consommer, c’est déjà spéculer sur la rentabilité de la chose par rapport à un achat. C’est pour ça que vous ne produisez pas vos denrée mais les achetez : vous comptez que ça vous couterait plus (en temps argent etc.) de le faire vous même que d’acheter.

  • Excellent article, très bien articulé. Bravo!

  • Et moi qui croyais que vous alliez nous parler des oignons de tulipe!

  • Les commentaires sont fermés.

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