Quels sont les principes d’un droit humain ?

Des règles de conduite susceptibles d’être mises en concepts précis et sanctionnées par des moyens politiques

Qu’est-ce que l’homme ? – Qu’est ce que le Droit naturel ?La vie en société fonde-t-elle des droits innés ?Comment passe-t-on de la prédation à l’échange ?

Par Raoul Audouin

En fait d’une philosophie de la vie en société, comme en tout autre domaine, le savoir humain est comme une marche à travers le réel, qui nous entoure et nous dépassera nécessairement toujours. Nous avançons par deux procédés, l’intuition et l’expérimentation. L’intuition nous fait apercevoir la forme imprécise d’un droit naturel, l’expérimentation nous montre que, parmi les contenus, enfermés dans cette forme suivant les races et les époques, certains sont cohérents et stables, d’autres discordants et épisodiques.

Après-coup, nous pouvons dire si les premiers sont véritablement « naturels », c’est-à-dire conformes aux équilibres possibles entre ce qu’est l’homme et ce qu’est son environnement. Mais la « forme » même du concept de droit naturel nous indique quelque chose de distinct de son contenu : il s’agit de règles de conduite, susceptibles d’être mises en concepts précis, et sanctionnées par des moyens politiques. C’est ce que signifie le mot droit.

Pour que la cité politique — la « polis » — soit effectivement capable de fournir des sanctions, il faut que la procédure soit adaptée aux facultés limitées des autorités ; c’est-à-dire qui empêche d’introduire la totalité des règles de conduite dans la catégorie du droit positif d’une ethnie et d’une époque données. Les règles de conduite conformes à la nature de l’homme et de ses sociétés —c’est-à-dire celles qui conduisent au maximum de coopération et au minimum de conflits — sont en effet plus larges que celles du droit positif. Toutes cependant tirent leur force essentielle de l’adhésion des consciences, dans la mesure, toutefois, où l’expérience constante en montre la validité.

On peut, sous cet angle, répartir leurs impératifs en trois catégories. D’abord, le droit porte sur ce que je reconnais devoir à mon semblable, en fait de non-ingérence ou de prestations équilibrées. Ensuite, la morale porte sur ce que je dois de respect à moi-même (dignité) et à l’opinion (mœurs). Enfin, la religion porte sur ce que je dois d’amour au Père commun et à mes frères. Toutes les tentatives pour appuyer par la force politique, en les transformant en lois, les impératifs de morale et de religion, se sont retournées contre leur autorité sur les consciences. Inversement, il est certain que des convictions et façons de vivre bien enracinées dans les mentalités, influent tôt ou tard sur le droit positif ; autant donc laisser jouer de lui-même ce processus au lieu de prétendre le devancer.

La liberté en matière spirituelle, au sens le plus étendu compatible avec la paix civile, doit donc prendre rang en tête des droits innés des personnes. Si le droit positif régit les relations entre les personnes à l’exclusion de leur for intérieur, cela implique que les gouvernants sont soumis, eux aussi, à ses règles vis-à-vis des gouvernés. Tous ont droit au respect de leur vie, de leur accès à la vérité, de leur dignité, et du fruit de leur travail.

Nous restons là dans le champ traditionnel du « droit naturel » ; mais de telles évidences doivent être réaffirmées car, en cette fin du 20ème siècle, les gouvernants sont aux prises avec une marée de conflits qui les incite à effacer toute frontière entre ce qui est public et ce qui est privé. Or il y a un domaine où, depuis des décennies, ces frontières sont de plus en plus indécises, et où les conflits se multiplient : c’est l’activité économique.

Il n’y a, en effet, que deux méthodes imaginables pour résoudre les conflits : la libre transaction entre individus, ou l’emploi de la force pour imposer ce que veulent ceux qui la détiennent. La première est compatible avec la liberté de tous, la seconde consacre la volonté du vainqueur (au moins momentanément), en supprimant la liberté du vaincu. Nul ne peut avoir la naïveté d’imaginer que tous les conflits humains pourront jamais se résoudre pacifiquement dans une hypothétique société parfaite. Du moins pourrait-on en diminuer le nombre, si l’on prenait conscience du fait qu’ils se divisent en deux catégories : les conflits d’intérêts d’une part, les conflits de puissance de l’autre.

Les conflits d’intérêts peuvent trouver des solutions à l’avantage de tous, si l’on se décide à appliquer simplement le principe du donnant-donnant. Quant aux conflits de puissance, notre conviction est qu’ils seront en majeure partie désamorcés le jour où — cette liberté des échanges à travers le monde étant reconnue comme un « droit inné » de chaque homme — les gouvernants se refuseront à intervenir par la force, là où le dernier mot doit être laissé au contrat.

(À suivre : Qu’est-ce qu’une économie de services mutuels ?)