L’État nous rend malheureux

Donner rend heureux, mais l’État prend

Si l’État nous laissait plus d’argent dans les poches, peut-être serions-nous plus en mesure de donner à nos causes préférées.

Dans un article intitulé « Why Giving Makes You Happy » publié à la fin de l’année dernière dans The New York Sun, Arthur Brooks nous apprend que les Américains ont donné près de $300 milliards à des organismes de charité en 2007 et qu’une des raisons qui expliquent cette générosité – au-delà du fait que ces dons, comme au Canada, sont déductibles d’impôt – est le fait que donner rend heureux.

En effet, selon le Social Capital Community Benchmark Survey, une vaste enquête menée auprès de 30.000 ménages américains, les personnes qui ont donné de l’argent à un organisme de charité en l’an 2000 avaient 43% plus de chance de dire qu’elles étaient « très heureuses » de leur vie en général que les personnes qui n’avaient pas donné. De même, les personnes qui ont pratiqué le bénévolat avaient 42% plus de chance de se dire « très heureux » que celles qui ne l’ont pas pratiqué.

Que les dons en argent ou en temps aient été faits à des orchestres symphoniques, à des centres hospitaliers ou à des d’églises n’avait pas vraiment d’importance selon l’enquête. Quelle que soit la cause, les donateurs étaient de loin plus heureux que les non-donateurs.

Les gens qui donnent sont aussi moins enclins à être tristes ou déprimés que ceux qui ne donnent pas. Selon la Panel Study of Income Dynamics de l’Université du Michigan, les personnes qui ont donné de l’argent en 2001 avaient 34% moins de chance que celles qui n’avaient pas donné de dire qu’elles s’étaient senties « si triste que rien ne pouvait les faire sourire », un mois avant l’enquête. Comme elles avaient 68% moins de chance de s’être senties « sans espoir ».

Pour M. Brooks, professeur et auteur de Who Really Cares – America’s Charity Divide: Who Gives, Who Doesn’t, and Why It Matters (Basic Books, 2006), l’écart du degré de bonheur entre les personnes qui donnent et celles qui ne donnent pas ne s’expliquent pas par de simples caractéristiques personnelles telles que le revenu ou la religion. À titre d’exemple, il nous présente deux personnes identiques sur tous les plans : revenu, foi, âge, éducation, politique, sexe, etc. L’une d’entre elles fait don de son argent et de son temps (par le bénévolat), tandis que l’autre ne donne ni l’un ni l’autre. Parce qu’elle donne, la première personne sera, en moyenne, 11 pourcentage de point plus susceptible d’être « très heureuse » que la seconde.

Une question de gène

Bien sûr, il ne s’agit pas nécessairement de donner de l’argent ou du temps pour être plus heureux. Donner du sang, quelques cigarettes à un sans-abri, des directions à un étranger sur la rue, voilà autant de «dons» qui sont associés à des niveaux de satisfaction plus élevés.

Des chercheurs se sont penchés sur les possibles causes qui lient charité et bonheur. Selon eux, le don affecte directement la chimie du cerveau. Par exemple, les personnes qui donnent souvent disent éprouver des sensations frisant l’euphorie – ce que des psychologues appellent le « high de l’aidant » (Helper’s High). Les chercheurs croient que l’activité caritative sécrète des endorphines qui produisent une version « allégée » des sensations qu’obtiennent les toxicomanes lorsqu’ils s’injectent de la morphine ou de l’héroïne.

Le don abaisse aussi le niveau des hormones de stress qui causent tristesse et chagrin. Dans une étude menée en 1998 par la Duke University, on a demandé à des adultes de masser des poupons – l’idée étant que donner du plaisir à un bébé est un acte pur de compassion car il n’entraîne aucun espoir de récompense, même pas un simple « merci » en retour. Après avoir exécuté les massages, les adultes ont présenté des niveaux remarquablement plus bas d’hormones de stress, d’adrénaline et norépinephrine dans leurs cerveaux.

Pas de doute pour M. Brooks, les recherches démontrent que le don n’est pas seulement bon pour votre cause préférée ; il est aussi bon pour vous ! Pour le soulagement de la tension et de la dépression, le don est probablement meilleur que ce que votre médecin pourrait vous prescrire.

L’État nous rend malheureux

Si donner rend heureux, pourquoi ne donnons-nous pas plus alors ? Une des raisons qui sautent aux yeux est le manque de temps dans le cas du bénévolat. Comme nous sommes toujours en train de courir après notre temps pour accomplir tout ce qui doit l’être, il est difficile de donner de son temps. Difficile de donner de son temps parce qu’on en manque, mais aussi parce que la plupart des secteurs où le bénévolat serait le bienvenue sont monopolisés par l’État.

Allez tenter de donner de votre temps à la commission scolaire, au CPE, au CLSC ou au CHSLD de votre région. Les fonctionnaires syndiqués qui y oeuvrent vont sans doute vous regarder de travers. Et même si la chose était faisable, l’impression que nous avons est que l’État s’occupe de ces secteurs par l’entremise de ses employés et que ces derniers sont beaucoup plus qualifiés que nous le sommes pour aider ceux qui ont besoin de l’être. Donc, nous faisons peu de bénévolat.

Difficile aussi de donner de l’argent lorsqu’il n’en reste presque plus après le passage du fisc. Si l’État nous laissait plus d’argent dans les poches, peut-être serions-nous plus en mesure de donner à nos causes préférées. Mais lorsqu’on reçoit son chèque de paie et que l’on voit la ponction qu’y a exercé l’État (sans compter celle qu’exerce le syndicat dans bien des cas…), c’est malheureusement suffisant pour refroidir toute ardeur du donateur en nous.

De plus, comme l’État s’occupe de financer l’école, la garderie, ou le centre hospitalier de notre région – sans compter tous les pans de la culture, les centres pour personnes âgées, les centres d’aide communautaire de tout genre, bref, à peu près tout ce qui bouge au Québec ! – et qu’il a, en pratique, pris la place de l’église dans nos vies, le réflexe de donner ne nous vient pas aisément. Nous donnons donc peu.

Ce n’est sans doute pas un hasard si année après année, les Québécois se classent parmi les Nord-Américains qui donnent le moins à des organismes de charité. Il y a nécessairement un lien à faire entre le fait que nous soyons les plus imposés d’Amérique du Nord, le fait que l’État occupe une très grande place dans nos vies, et le fait que nous soyons aussi les moins généreux – quoique certains, comme Martin Boyer, professeur de finance à HEC Montréal, apportent un bémol.

Céder notre paie

« Comment se fait-il que je ne ressente pas ce high lorsque je donne mon argent à l’État ? », vous demandez-vous. C’est parce que l’on ne donne pas notre argent à l’État, il le prend. Et à part quelques étatistes convaincus qui croient que l’État fait un bon boulot de redistribution, nous ne retirons aucun plaisir à céder la moitié de notre paie.

L’État, en plus de nous rendre malheureux en saisissant toujours plus du fruit de notre labeur, nous rend malheureux par ses nombreuses interventions qui nous privent de possibilités de donner. Nous serions tous plus heureux si l’État était moins présent dans tous les secteurs de la vie en société. D’abord parce que nous aurions plus d’argent dans nos poches, ensuite parce que nous pourrions beaucoup plus sentir que nous avons un impact en le redistribuant nous-mêmes.

Je donnerais davantage à l’Orchestre symphonique de Montréal. Vous donneriez plus à Oxfam-Québec. Votre belle-mère donnerait essentiellement à la Fondation de l’Hôpital Sainte-Justine, son époux, à la Société Alzheimer du Canada. L’idée étant que pour qu’un don rende heureux, il doit être volontaire. Et non obligé.

Dans le système actuel, l’État prend notre argent et le redistribue à des organismes qu’il juge habilités à le recevoir, mais qui en recevraient peut-être moins (ou pas du tout) s’ils devaient se financer à même le secteur privé. De savoir que des entreprises comme Bombardier ou Pratt & Whitney reçoivent de mon argent, ou que des organismes comme le Front d’action populaire en réaménagement urbain ou l’Action terroriste socialement acceptable vivent à même mes fonds, me fait faire de l’urticaire et réduit mon bonheur. D’autres diraient le contraire. Ils pourraient leur faire des dons.

Si nous avions le choix de donner à qui l’on veut, et que nous avions un peu plus les moyens de le faire, nous serions tous plus heureux.

Article paru dans Le Québécois Libre n° 247 du 6 janvier 2008, reproduit avec la permission de l’auteur.