Qu’est-ce que l’homme ?

Un être « charnière » vers l’avenir

Par Raoul Audouin

L’homme, un être « charnière » vers l’avenir. En effet, l’homme est un animal, avec ce que cela implique de besoins et d’instincts. Ses besoins le soumettent à des contraintes matérielles qui encadrent son activité économique, car les ressources dont il doit se servir sont limitées (rareté), et doivent être transformées (travail) avec le concours spécialisé des autres hommes (échange). Ses instincts le guident vers sa propre survie, et vers son épanouissement dans l’association, mais aussi vers la destruction et la domination. D’où la permanence et l’universalité de la relation politique, au sens étymologique du terme.

L’animal humain est doté d’un cerveau dont la complexité permet une infinité de résonances entre ses perceptions, et l’accumulation prodigieuse de mémoires ainsi que les liaisons réflexes. C’est un fait que « l’homme ne vit pas seulement de pain ». Et l’instrument — propre à l’espèce humaine — de cette autre vie, est le langage articulé. Le langage et l’écriture mettent à notre portée, au moins potentiellement, l’expérience et les aspirations de tous les autres hommes et des générations passées.

Au contraire des animaux, dont le comportement ne peut s’alimenter que dans leur expérience physique, nous disposons ainsi d’une masse illimitée de connaissances, en quelque sorte désincarnées. Nous pouvons nous servir d’un nouvel outil : l’abstraction. Et de même que notre corps exulte de s’exercer dans le sport ou la lutte, nous éprouvons le besoin et le plaisir d’agencer les idées en raisonnements, de créer des situations nouvelles par l’imagination, de les traduire en projets, d’en assembler les moyens, de les faire passer dans la réalité par l’action. Le plaisir de créer, et celui de contempler ce qu’on a créé ou que d’autres ont créé, introduit enfin l’homme au domaine de l’esthétique.

L’intuition directe nous montre comme connexe au sens esthétique du Beau, le sens éthique du Bien. Toutefois les rudiments des notions de droit et d’infraction existent aussi dans le comportement des animaux. Là encore l’homme marque un dépassement plus qu’une rupture. Il n’est pas le seul dans la nature à savoir se sacrifier pour le conjoint, la progéniture, voire à prendre des risques pour secourir un congénère. Mais nous savons qu’il éprouve du bonheur lorsqu’il répond à une vocation, et de la culpabilité à s’y dérober ou à nuire sans nécessité. L’homme reconnaît ainsi des vertus : le respect de soi et de ses semblables, le désir de contribuer à leur bien commun. Il a le sentiment de s’ennoblir en les pratiquant, de se dégrader en les repoussant.

Enfin, quelles que soient ses convictions, il se fait une idée — au moins sommaire et implicite — de sa destinée et du sens de l’univers. Autrement dit, il a conscience d’une dimension métaphysique de son être. Croyants ou agnostiques, nous pouvons être d’accord sur cela, qu’il ne prétend pas expliquer mais seulement constater. Pour situer cependant ce minimum de consensus spirituel, nous pourrions dire que la double nature de l’homme, à la fois animal et esprit, est l’un des deux pôles de la tension qui résume le problème de la liberté. L’autre pôle est la nature de la société.

(À suivre : Qu’est-ce que le Droit naturel ?)