La stratégie du choc

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Au pays de Naomi, il y a des méchants et des gentils.

Ce qui est sûr, c’est que les chocs qui sont décrits dans le livre de Klein ont presque toujours conduit à un élargissement et à un approfondissement des pouvoirs de l’État et non à leurs restrictions ou diminution. Mais, bien sûr, Klein ne le dira pas, car ça colle très mal avec sa thèse.

Comme œuvre de fiction, le second roman de Naomi Klein sur les maux du capitalisme est assez distrayant et se lit sans effort. Malheureusement, l’auteur prétend nous le vendre comme un essai qui conjuguerait économie, politique et journalisme. Ses énormes erreurs théoriques, les préjugés idéologiques d’où elles sont issues, et qu’elle n’essaie même pas de justifier – comme, par exemple, ses philippiques contre les multinationales qui exploiteraient les ressources naturelles –, ainsi que le manque de rigueur dans nombre de ses assertions font de La stratégie du choc un livre de propagande relativement bien fait mais qui ne sert pas à grand chose d’autre.

La « thèse » de Klein est d’un simplisme atterrant. Il existerait une manière de conspiration mondiale, ayant pour centre le Département d’Économie de l’Université de Chicago, dont l’objectif serait de profiter de tous types de « chocs » (coups d’État, guerres, désastres naturels, attaques terroristes, etc.) pour imposer des politiques de libre marché dont les résultats seraient, de plus, aussi ou plus dévastateurs que les conséquences des chocs originaires.

Pour commencer, et avant d’entrer dans le vif du sujet, penchons-nous sur quelques exemples, qui affectent peu la thèse de fond mais qui illustrent à merveille le manque de rigueur et la faiblesse intellectuelle de l’auteur. D’abord, dans un livré supposé dénigrer l’École de Chicago et son représentant le plus célèbre, Milton Friedman, Klein assure que le mentor des deux fut Friedrich Hayek et, selon elle, le petit groupe qu’elle appelle les « Autrichiens » serait une sous-école à l’intérieur de l’École de Chicago. Sans trop nous appesantir, on rappellera rapidement au lecteur que l’École autrichienne d’économie est bien plus ancienne que celle de Chicago mais surtout qu’un abîme théorique les sépare. Que l’on se souvienne seulement que Hayek lui-même écrivit dans son autobiographie que l’œuvre de Friedman Essais d’économie positive était un livre « aussi dangereux que la Théorie générale [de Keynes] pour la science économique ».

Autre exemple : près de la fin, Klein explique que dans certaines occasions – surtout depuis la naissance du mouvement luttant contre la globalisation (on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même au moment de se lancer des fleurs) – les citoyens peuvent se rebiffer devant le choc et refuser d’accepter les malins desseins des malfaisants désignés sous le vocable de « néolibéraux ». Quel exemple prend-elle ? Celui des attentats de Madrid du 11 mars 2004. De façon proprement stupéfiante, Klein arrive à soutenir qu’à l’occasion de ces attentats, le président du gouvernement espagnol de l’époque, José María Aznar, aurait, à la manière d’un Franco, réclamé le soutien de la population pour sa guerre en Irak. Assertion du plus haut fantaisiste puisque qu’Aznar ne fit jamais rien de tel. Et toujours selon Klein, ce fut le souvenir du temps « où la peur gouvernait la politique » qui amena les Espagnols à voter pour Zapatero. Explication parfaitement absurde puisque ce sont les jeunes électeurs, qui jamais ne connurent la période franquiste, qui offrirent le triomphe aux socialistes espagnols.

Ce qui précède est juste un rapide échantillon qui rend compte assez bien du peu de soucis de rigueur chez cette « journaliste ». Mais tout cela n’est rien face aux mensonges à répétition de la Klein. De fait, il faut comprendre que La stratégie du choc n’est pas un essai classique, avec une thèse, vraie ou fausse, que l’on essaie de soutenir ; il s’agit d’une narrative préconçue, et les faits doivent s’ajuster à celle-ci, d’une manière ou d’une autre. Et si Klein n’y arrive pas, elle omet ou tergiverse. On ne trouvera donc dans ce livre aucune donnée qui pourrait démentir les thèses de l’auteur ou faire douter. Ainsi, on ne mentionnera pas les énormes progrès économiques obtenus au Chili, ni sa stabilité politique depuis deux décennies car il ne faudrait surtout pas qu’un lecteur puisse arriver à penser que, finalement, Milton Friedman avait peut-être raison lorsqu’il affirmait que les réformes libérales dans le domaine économique finissaient par se transformer en réformes politiques démocratiques. Même des défenseurs du livre, comme Joseph Stiglitz, ont dû reconnaître ses tares. Le lauréat du Prix Nobel, dans une recension publiée dans le New York Times débordante d’affection pour l’auteur, affirma benoîtement que Klein « n’était pas une universitaire » et qu’elle « ne pouvait donc être jugée comme telle ». Ce qui en dit long sur la fiabilité que l’on peut accorder à l’ouvrage… « Mais qu’importe ! – diront les gauchistes – Klein est une escroc, mais c’est notre escroc. »

Passons maintenant au contenu proprement dit. La théorie de la conspiration qui sert de fil conducteur à Klein pourrait difficilement avoir une base aussi peu solide. Tout part donc d’une très courte citation extraite d’un livre de Milton Friedman, La tyrannie du statu quo, écrit en 1984 :

« Seule une crise – réelle ou supposée – peut produire des changements. Lorsqu’elle se produit, les mesures à prendre dépendent des idées alors en vigueur. Telle est, me semble-t-il, notre véritable fonction : trouver des solutions de rechange aux politiques existantes et les entretenir jusqu’à ce que des notions politiquement impossibles deviennent politiquement inévitables. »

Curieusement, quand Friedman écrivit cela, beaucoup des chocs décrits par Klein s’étaient déjà produits. C’est une des multiples occasions où l’on observe dans le livre cette curieuse inversion de la relation de cause à effet. Ailleurs, Klein accuse Thatcher d’utiliser la popularité obtenue durant la guerre des Malouines pour imposer sa politique libérale ; alors que le Premier Ministre britannique avait déjà commencé ses réformes trois ans avant le conflit. Et, de toute manière, après une lecture neutre et objective, on voit mal ce que l’on pourrait reprocher aux propos de Friedman, qui ne fait que décrire un phénomène parfaitement observable, sans qu’il soit nécessaire de recourir à l’hypothèse de la conspiration machiavélique : en des temps difficiles, les groupes de pression manœuvrent pour faire adopter leurs idées, à commencer, par exemple, par les mouvements luttant contre la mondialisation, dont Naomi Klein est la muse.

Par contre, ce qui est sûr, c’est que les chocs qui sont décrits dans le livre de Klein ont presque toujours conduit à un élargissement et à un approfondissement des pouvoirs de l’État et non à leurs restrictions ou diminution. Mais, bien sûr, Klein ne le dira pas, car ça colle très mal avec sa thèse. Ainsi, la journaliste canadienne mentionne, rapidement et en l’approuvant, le New Deal, sans se rendre compte que cet élargissement phénoménal de la taille de l’État fédéral américain fut une réponse (erronée) à la Grande dépression, le plus grand choc économique de l’histoire des États-Unis. Le 11 septembre lui-même – dont elle essaie de nous vendre les conséquences comme une braderie des fonctions régaliennes de l’État aux entreprises – s’est traduit par une grande augmentation des pouvoirs et des dépenses de l’État. Les « idées alors en vigueur » sont nombreuses, mais autant Friedman que Klein oublient que les politiciens choisissent celles qui augmentent leur pouvoir. Au passage, cela aurait été une belle preuve d’honnêteté intellectuelle de la part de Klein de mentionner, dans les pages qu’elle consacre à l’Irak, l’opposition de Friedman à cette guerre. Mais Klein n’essaie pas de se montrer honnête, son propos étant seulement de diaboliser l’économiste à n’importe quel prix.

Cette passion pour diaboliser l’adversaire idéologique se révèle d’ailleurs au grand jour dans la violation de la logique la plus élémentaire que suppose l’accusation la plus brutale de l’essai : à savoir que les libéraux appuient la torture. Comment justifie-t-elle cette accusation ? Très simplement : or donc, les libéraux appuient des politiques impopulaires ; comme la torture est une pratique impopulaire ; ergo, les libéraux appuient la torture. En employant le même « raisonnement » l’on pourrait dire que, comme Staline haïssait le libre marché, la bonne Naomi soutient le goulag. Logique, non ?

En fin de compte, toute cette logique controuvée répond à une seule raison : provoquer une réponse émotive et instinctive contre ceux qui défendent le libre marché comme meilleure solution pour, entre autres choses, en finir avec la pauvreté. Analysé sous cet angle, tout cadre parfaitement. Le manque de rigueur importe peu puisque Klein sait qu’elle s’adresse à un public qui n’a pas le goût ou le temps de confronter les faits ou d’analyser la réalité. Elle peut ainsi grotesquement assimiler le « néolibéralisme », comme elle désigne l’enseignement de l’École de Chicago, au « néo-conservatisme », comme si les néo-conservateurs américains n’appuyaient pas le Big Government avec un large État providence. Mais ce dont il s’agit, c’est bien de graver dans l’esprit d’un public opposé à la guerre en Irak l’équivalence entre l’idéologie qui prescrit l’exportation de la démocratie, militairement si nécessaire, à celle qui défend les gens contre l’État.

Même dans les rares moments où elle s’essaie à élaborer des propositions plus ou moins théoriques, Klein ne manque jamais de sombrer dans le ridicule le plus complet. Comme quand elle tente de démontrer que les théories libérales seraient sur le point de détruire rien moins que le monde parce qu’elles ne connaissent pas la concurrence nécessaire d’autres idées plus étatiques… et, partant, commettraient donc l’erreur de ne pas respecter leur propre idéal, à savoir la défense de la concurrence. Comme si la lutte pacifique entre entreprises pour obtenir les faveurs des consommateurs se situait sur le même plan que le monde des idées économiques et politiques. Et surtout comme si ce supposé monopole des théories libérales ne se serait pas produit à une époque où le poids de l’État n’a cessé d’augmenter.

Dans ce gloubi-boulga théorique où elle patauge, il est normal que Klein ne capte pas l’ironie qui fait que, dans sa défense de l’État, elle ne fasse que critiquer l’action des gouvernements. Il semble qu’elle soit sincèrement persuadée que les choses iraient mieux si d’autres gens se trouvaient à la tête de l’État. Malgré les accusations qu’elle porte à l’encontre de Friedman pour son supposé fanatisme aveugle en faveur du marché, la différence entre Klein et le Prix Nobel d’économie réside dans le fait que ce dernier était parfaitement conscient des failles insolubles que présente l’action de l’État et qu’il les considéraient beaucoup plus graves pour la société que les failles du marché, qu’il ne niait pas, alors que la Canadienne semble croire qu’un gouvernement dirigé par des hommes bons ne peut faillir.

La stratégie du choc est, en définitive, un livre qui produira une certaine hilarité parmi les gens qui d’habitude prennent la peine de se renseigner, pour autant qu’ils puissent surmonter l’indignation produit par la tentative crapuleuse de Klein de rendre responsables Friedman et ses disciples de crimes commis par certaines dictatures militaires. Il sera, par contre, très convaincant pour ceux qui manquent d’informations, sans doute la plupart de ses lecteurs. Il s’agit d’un exercice de propagande plus dirigé vers l’estomac que vers le cerveau qui propose toute une batterie de faits suffisamment déformés ou mensongèrement présentés pour que le gauchiste qui prétend encore baser son idéologie sur quelque chose de plus solide que le vent puisse les exposer avec avantage dans une discussion. Au final, un livre qui permet de tirer au moins une conclusion ; non pas sur les faits ou les thèses de Klein, mais sur les méthodes employées pour convaincre ses lecteurs.