Va-t-on voiler la tolérance ?

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Va-t-on voiler la tolérance ?

Publié le 24 avril 2010
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Femme portant le niqab au Yémen, auteur Steve Evans, licence CC Paternité

Sale temps pour le voile inté­gral… En cette épo­que où le bio et la dié­té­ti­que sont en vogue, on prise l’inté­gral (farine inté­grale, sucre de canne com­plet, etc.), mais pas pour le voile. Bon, rien n’est cer­tes fait tant que le Par­le­ment n’aura pas voté, or les divi­sions sont gran­des y com­pris au sein de la majo­rité, et que le Con­seil cons­ti­tu­tion­nel n’aura pas agi. Mais les chan­ces sont for­tes que la loi finisse par inter­dire, ou par res­trein­dre, le port du voile inté­gral dans les lieux publics. Cela laisse per­plexe et l’on sent bien l’embar­ras déme­suré qu’il y a à jus­ti­fier une telle loi.

C’est que la France, théo­ri­que­ment, recon­naît les liber­tés indi­vi­duel­les, que l’État a pour mis­sion de pro­té­ger. Ainsi, se vêtir libre­ment, y com­pris pour mani­fes­ter une appar­te­nance reli­gieuse, est un droit que la loi se devrait de res­pec­ter. Alors, com­ment faire pour jus­ti­fier une inter­dic­tion du voile inté­gral ?

Notre bien aimé pré­si­dent a envi­sagé plu­sieurs jus­ti­fi­ca­tions pos­si­bles. Il y eut d’abord la laï­cité. Mais cette der­nière à un sens bien pré­cis : la neu­tra­lité de l’État en matière de reli­gion. Ce n’est donc pas au gou­ver­ne­ment de dire aux gens quel­les croyan­ces ils doi­vent sui­vre ni com­ment ils doi­vent les sui­vre…

On a ensuite envi­sagé la ques­tion de la sureté publi­que. En se voi­lant le visage, les fem­mes repré­sen­te­raient une menace suf­fi­sante de l’ordre public pour jus­ti­fier l’inter­dic­tion. Il est bien évi­dent que cela ne tient pas la route deux secon­des ! Aussi, le Con­seil d’État l’a clai­re­ment dit : le motif de la sécu­rité publi­que ne pour­rait jus­ti­fier qu’une inter­dic­tion par­tielle du voile inté­gral, cantonnée à cer­tains lieux ou à cer­tai­nes situa­tions.

Mais notre pré­si­dent ne s’avoue pas vaincu. Il tire de son cha­peau le prin­cipe de la dignité de la femme. Seul petit hic, ce n’est pas un prin­cipe cons­ti­tu­tion­nel. Le mot même ne figure pas dans la Cons­ti­tu­tion et, en 2008, un comité diri­gée par Simone Veil s’est même pro­noncé con­tre son intro­duc­tion. En effet, esti­mait Simone Veil, on ne peut déci­der a priori ce qui est digne ou pas pour un adulte. Sauf à pré­ten­dre que le gou­ver­ne­ment sait mieux que les fem­mes voi­lées ce qu’est leur dignité. Mais alors là, je vous laisse ima­gi­ner le bou­le­vard vers l’arbi­traire que la con­fir­ma­tion d’une telle posi­tion ouvri­rait…

Fina­le­ment, tous ces débats sont fort pas­sion­nants car ils mon­trent si une société, la notre en l’occur­rence, est réel­le­ment atta­chée aux prin­ci­pes libé­raux qui, nor­ma­le­ment, la fon­dent. C’est assez amu­sant de lire les argu­ments des uns des autres pour l’inter­dic­tion. Il y a ceux qui invo­quent une sorte de savoir vivre que le fait de se mou­voir tota­le­ment voilé dans l’espace public vio­le­rait. Guy Car­cas­sonne a ainsi déclaré « En France, on cache son sexe et on mon­tre son visage ». Le voile serait donc une espèce d’atten­tat à la pudeur. C’est assez curieux comme idée, car la pudeur oblige bien à mas­quer son corps… D’autres crient à la fin de la tra­di­tion répu­bli­caine, comme le cen­triste Mau­rice Leroy pour qui il faut « faire res­pec­ter le modèle répu­bli­cain ». Mais si le modèle répu­bli­cain c’est pré­ci­sé­ment la liberté reli­gieuse, on voit mal com­ment Mau­rice Leroy pour­rait en con­fis­quer la signi­fi­ca­tion… La plus cocasse, c’est Nadine Morano qui pérore que « cette pri­son de tis­sus pour les fem­mes n’est pas une ques­tion cul­tuelle mais cul­tu­relle ». Mais enfin, le culte ne fonde-t-il pas une cul­ture ?

Bref, tous ces gens sem­blent oublier la véri­ta­ble signi­fi­ca­tion de la tolé­rance telle que por­tée par les prin­ci­pes libé­raux. Être tolé­rant, c’est accep­ter pour les autres ce qu’on n’accepte pas pour soi, à la con­di­tion suprême qu’aucun droit fon­da­men­tal n’ait été violé. Or, ici, on s’éver­tue à vou­loir impo­ser un modèle ou une tra­di­tion par un biais légal alors même que les ins­ti­tu­tions ne le per­met­tent pas. Cha­cun fait assaut de sa petite opi­nion pour impo­ser l’ordre qui lui sem­ble le meilleur. Belle démons­tra­tion de ce que la démo­cra­tie peut avoir d’anti­li­bé­ral. Fina­le­ment, seul le Con­seil d’État, en pro­po­sant de s’en pren­dre aux maris qui for­ce­raient leur femme à se voi­ler, est con­sé­quent avec la pro­tec­tion des liber­tés. Mais on serait tenté de dire bon cou­rage !

On pour­rait aussi se deman­der si la ques­tion vaut réel­le­ment toute la peine qu’elle sus­cite, vu le nom­bre de fem­mes por­tant le voile inté­gral. Ailleurs en Europe, il n’y a guère que la Bel­gi­que pour s’enfer­rer, comme la France, dans l’idée d’une inter­dic­tion géné­rale… Le Sénat, dans un récent rap­port, recon­naît qu’ « Aucun pays ne s’est doté de règles natio­na­les sur le port de la burqa dans les lieux publics », et que « Dans tous les pays euro­péens, le port de la burqa dans les lieux publics sus­cite des con­tro­ver­ses en géné­ral limi­tées ». La liberté serait-elle mieux loin de la Patrie des droits de l’Homme ?

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