Brexit : le point de vue du reste de l’Europe

Publié Par The Conversation, le dans Europe

Par Gabriele Suder.
Un article de The Conversation

Si nombre d’analyses et spéculations sur les coûts du « Brexit » (la possible sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne (UE)) pour la Grande-Bretagne ont été publiées, bien peu ont traité de l’autre perspective : quelles conséquences pour le reste de l’UE, cette union politico-économique de 28 États membres couvrant un marché unique de plus de 508 millions de consommateurs.

Bien que seuls les Britanniques ont le droit de voter pour ce référendum, il convient d’examiner si le possible Brexit devrait être considéré comme néfaste pour les autres pays. L’UE devrait-elle souhaiter que la Grande-Bretagne la quitte ou qu’elle reste membre ?

Les considérations économiques

Si le Royaume-Uni se trouve actuellement en première place en Europe pour les investissements étrangers directs, un Brexit entraînera le transfert d’une partie de ses investissements vers l’Europe continentale. Les pays candidats à l’UE seront les bénéficiaires les plus probables de cette tendance.

Le coût des affaires plus intéressant dans les pays en cours d’adhésion à l’UE facilitera l’investissement étranger dans ces pays au détriment du Royaume-Uni – grâce aux moindres coûts d’établissement, entre autres avantages de financement. La Turquie, la Serbie, l’Albanie, la Bosnie-Herzégovine, le Monténégro, le Kosovo et la Macédoine sont aujourd’hui considérés comme des pays candidats à l’Union européenne.

De plus, la Grande-Bretagne a actuellement accès aux marchés de plus de 60 nations grâce à l’UE, avec des conditions favorables qui seront toutes à renégocier. Si un régime de réglementations distinctes est adopté, les coûts des affaires avec l’UE à partir d’un investissement ou siège en Grande-Bretagne augmenteraient de manière significative : ce sera principalement le cas pour les coûts administratifs (par exemple, des formalités de douanes) et les coûts de mise en conformité – même dans l’hypothèse où le tarif du commerce des marchandises resterait le même.

Les services, le plus souvent exempts de droits d’importation, pourraient pâtir des barrières non-tarifaires : le monde financier s’attend déjà à ce que l’exportation de services financiers vers l’Europe devienne plus difficile. Le Royaume-Uni perdra sa position d’influence dans l’industrie financière par la perte du rôle de Commissaire à la Commission européenne de Jonathan Hill, qui est actuellement responsable de la stabilité financière (services financiers et capital markets), un secteur clé pour le Royaume-Uni (comptant pour 80% de son économie).

Pour ce qui est de l’immigration, le récent rapport de l’OCDE sur l’impact du Brexit estime qu’une baisse dans l’arrivée de migrants qualifiés, dont une grande partie de l’économie britannique est dépendante, réduira la productivité de celle-ci.

La question des « chaînes de valeur mondiales »

Par contre, même si le Brexit avait lieu, le marché unique de l’UE continuerait à fonctionner selon les règles et les règlements établis. Cette certitude dotera le continent d’un avantage concurrentiel important en ce qui concerne le commerce, le flux d’investissement, et la participation importante du marché dans les chaînes de valeur mondiales (CVM).

Ces chaînes de valeur sont aujourd’hui devenues de gigantesques « usines internationales » qui permettent aux entreprises de produire à travers un grand nombre de pays, de la conception, la production, l’assemblage, la commercialisation jusqu’à la distribution entre plusieurs pays. La participation des entreprises dans ces CVM fournit de l’emploi, des prestations sociales, et de la valeur ajoutée à l’économie.

Les CVMs sont très mobiles, car elles concernent essentiellement des produits intermédiaires : la Grande-Bretagne aurait besoin de renégocier, point par point, le traitement des milliers de produits et services, pour que son rôle dans les CVM puisse persister. La phase de transition de l’UE serait donc très probablement accompagnée d’un changement de la participation et importance du Royaume-Uni dans les CVMs, au profit d’autres parties de l’UE. Les pertes économiques – même partielles – dans les domaines de la production, le commerce et les investissements pourraient être importantes pour le Royaume-Uni. L’OCDE note également des pertes en termes d’innovation et de qualité de gestion ainsi que des dommages à long terme à la capacité d’exportation de la Grande-Bretagne.

Scepticisme

Ceux-ci ne sont que quelques exemples d’analyses plus approfondies. Ces exemples sont à analyser dans le contexte d’une histoire des relations politiques du Royaume-Uni avec l’UE qui n’a pas toujours été très sereine.

En tant qu’État le plus euro-sceptique de tous les membres de l’UE, le Royaume-Uni a connu de nombreuses difficultés internes concernant l’harmonisation des politiques nationales et des décisions – ou directives – européennes. Ces difficultés sont parfois de nature législative, liées aux problèmes issus de l’application du droit commun britannique, et beaucoup d’autres de nature idéologique.

Des rivalités entre anciens empires et des conflits sur le plan commercial ont marqué une grande partie des relations de la Grande-Bretagne avec les autres pays européens dans le passé, par exemple des défis diplomatiques avec l’Allemagne, provenant en grande partie des guerres mondiales, avec la Russie à cause de la guerre froide, et avec la France, son ‘meilleur ennemi’ dans la plupart des conflits de l’histoire moderne.

Bien que des alliances et collaborations à court terme aient ponctuellement existé, les relations fortes et durables entre la Grande-Bretagne et l’Europe continentale se sont rarement établies, ni n’ont elles réellement été cruciales dans le passé.

Lorsque le Royaume-Uni a finalement rejoint l’UE en 1973 (la « CEE » à l’époque), le précurseur de l’union avait déjà pour buts premiers la paix et la stabilité (géo-)politique de l’Europe, grâce à la collaboration entre pays et l’intégration économique. La Grande-Bretagne s’y est jointe à des fins plutôt économiques, et surtout, d’une manière assez malencontreuse. Ayant dans un premier temps refusé de se joindre à l’Union, elle a ensuite vu sa candidature rejetée par deux fois par le veto de la France, avant de ne finalement pouvoir rejoindre la CEE que dans un contexte de crise pétrolière.

Le Thatchérisme a laissé sa marque et entraîné un isolement politique de la Grande-Bretagne vis-à-vis de l’Europe ; l’Europe de plus en plus fédérale de Jacques Delors, le progrès vers une monnaie unique et le développement d’une Europe post-soviétique semblaient ensuite avoir provoqué les réticences du Royaume-Uni.

Lorsque le traité de Maastricht fut signé, le transfert de pouvoir à la nouvelle Union européenne a été vu comme défavorable outre-Manche ; la Grande-Bretagne a alors négocié une clause de non-participation à la monnaie unique et au chapitre social du traité. Le référendum sur l’adoption de la monnaie unique proposé par Tony Blair ne s’est jamais tenu.

De plus, en décembre 2011, lorsque les dirigeants de l’UE ont cherché à négocier un traité pour en réformer son fonctionnement et établir de nouvelles règles budgétaires, le Royaume-Uni a de nouveau demandé des exemptions, avant d’exercer son droit de veto contre la totalité du pacte. Plus récemment, David Cameron a de nouveau négocié des exemptions pour le Royaume-Uni, cette fois-ci en politique d’immigration et contre toute obligation britannique d’accepter de futures réformes fédéralistes.

L’accumulation des postures méfiantes du Royaume-Uni depuis son adhésion face à l’Europe a développé chez les autres États membres l’image d’un État égoïste qui utilise l’Europe à son seul avantage et oublie l’intérêt collectif.

Opportunité ou risque ?

Certains décideurs en Europe, il faut l’admettre, considèrent donc le Brexit comme une opportunité potentielle pour pouvoir enfin se lancer dans une nouvelle ère d’intégration européenne.

Quelle que soit son issue, l’histoire quasi-tragique des relations entre l’UE et le Royaume-Uni, dû à son scepticisme envers l’Europe, pourrait bien induire un sentiment de désaffection d’acteurs économiques européens et internationaux. Ceci risque de modifier les comportements politiques et économiques de ses partenaires sur le long terme… un changement peu attendu outre-Manche.

Seul un rejet du Brexit par une large majorité des Britanniques pourrait empêcher cela ; si le référendum devenait un vrai vote pour l’Europe.

Malgré les bénéfices que le continent pourrait tirer du Brexit, croyons en l’idée d’une Europe intégrée et espérons que le rejet du Brexit soit encore possible.

Sur le web

  1. Ah voici ENCORE un « dossier à charge » contre la liberté des anglais de choisir leur destin !

    Pour la PROBITE intello-rédactionnelle, il eut été utile de préciser la « marque » de l’auteur… QUI est-il donc ?

    Les vues (et pronostics) relatifs à l’évolution des CVM européens occultent d’autres facteurs d’influence que le seul chiffre référencé de « 508 mio de consommateurs ». Et les facteurs décisionnels en terme d’investissement y sont simplistes (« les pays candidats à l’entrée »…).
    ET le reste des facteurs mondialisation ?
    Comment se situent aussi les liens internationaux en englobant le Commonwealth dans cet ensemble ? Nulle référence, rien que des présupposés, sorry…

    1. Peut-être est-il bon d’équilibrer la thèse « continentale » grâce à l’article (im)pertinent que voici …
      http://www.contrepoints.org/2016/05/17/253132-brexit-les-britanniques-posent-les-bonnes-questions

  2. j’hallucine, on sait tous que l’UE actuelle marche a l’envers de l’histoire en supprimant toutes les cultures faisant la richesse de l’Europe pour une culture unique, forcement en décadence puisque rien ne peut la tirer vers le haut . le Brexit est une opportunité historique pour que l’Europe sorte de cet enfer en espérant que d’autres pays suivent !

    1. Le sens de l’Histoire est justement l’uniformisation, depuis les premiers empires.

      1. Le sens de l’histoire c’est l’individualisme et les reconnaissance des droits de l’individu contre le droit arbitraire de l’état.
        Maintenant avec la généralisation du socialisme dans tout l’occident l’état tente une uniformisation que personne ne vaut sauf lui et ses affidés, on va rebrousse poil de l’histoire avec à nouveau la prééminence de l’arbitraire de l’état sur les droits de l’Homme.

      2. Le sens de l’histoire c’est que les empires se forment puis éclatent puis se reforment puis ré-éclatent
        Le sens de l’histoire c’était le communisme … et puis non en fait.
        Le sens de l’histoire c’était que tout le monde parlaient araméen, et puis grec, et puis latin, et puis français … et puis non en fait.
        Le sens de l’histoire c’est qu’elle n’a pas de sens,

        1. Très drôle et peut être vrai 😝👏🏽

  3. Les anglais ont parfaitement raison, nousne conserverons la paix en Europe que par un abandon du fonctionnement actuel.
    Votre conclusion releve de l’ideologie, une europe plus intégré economiquement ne pourra venir que de peuples qui ytrouvent leur compte.
    L’Europe actuelle est une hérésie qui levent les grecs contre les Allemands, qui laisse les Allemands ouvrir la porte aux turques etc…

    Et vous oubliez les consequences humaines benefiques pour le RU: l’effet « Hong-Kong » et l’appel d’air d’un Brexit pour les entrepreneurs du continent: personnellement je ne suis pas convaincu que la sortie du Royaume-Unis est un impact negatif sur son economie, ce pays de tolérance n’emmerde personne avec la kipa ou le voile…et restera une place financiere forte, probablement renforcer dans son role aupres des epargants du Moyen-Orient et une « bouffé d’air » pour de nombreux europeens pas convaincus par ce qu’est devenu son parlement et sa commision…

  4. Les anglais ont-ils besoin de l’UE ? La réponse est non. Ils ont mieux : le Commonwealth…et quand bien même ils sortaient de l’UE, ils auront l’intelligence de négocier quelque chose de très simlaire à ce qui a été négocié par la Norvège…du coup, pour le coût des affaires, on repassera…d’autant plus si l’UE doit venir éponger la dette laissée par les socialistes de tout bords 😉

  5. Que les conséquences d’un brexit a court terme (5 ans) pourraient être néfastes pour le royaume, bénéfique pour l’Union je peux l’entendre. Au conditionnel. L’inverse aussi. Et a moyen long terme, je n’ai aucun doute de la destination des réfugiés du continent. Ma rue entière a Londres est devenue française en moins de 4 ans. Il est des villages ou l’Anglais de souche est en très forte minorité. Votre théorie, c’est bien, mais la réalité, c’est que les réfugiés économiques affluent en nombre insupportable a l’instant présent. Soyons honnêtes, ce n’est pas pour le climat. Ce n’est pas parce que le Royaume est le plus beau ou meilleur pays du monde. C’est parce que la situation sur le continent est terrible, en très grande partie, grace a votre fameuse union.

    En ce qui me concerne, je sépare les hypothèses des certitudes.

    A ce seul niveau, suis je d’accord pour une « intégration politique toujours plus poussée »? A 100%, la réponse est non.
    Le Royaume est il compatible avec une collectivisation sans cesse plus poussée (j’ai beaucoup aimé « développement post soviétique de l’Europe »). Non.
    L’union fonctionne t’elle? Respect des règles budgétaires, respect des conventions, de Schengen, etc… Non plus. De fait, les pays responsables seront toujours les otages de pays dévastés qui font de l’inconséquence et de l’irresponsabilité leur seule constante pendant des décennies, Savamieux et République Populaire de France en tête.
    L’union a t’elle des prétentions en terme de stratégie et de politique extérieure? Oui. En a est elle les ressources, stratégiques, intellectuelles et politiques. Non. Ou comment tituber debout par mégarde dans une guerre pour un résultat catastrophique.
    En 2016, l’union est elle une union?
    Non.

    Croyez et espérez ce que vous voulez M Studer. Nous étions nombreux a partager votre foi religieuse dans ce projet grandiose. Nous sommes également nombreux a porter un regard sans concession sur la situation actuelle, et a prédire qu’un train lancé a pleine vitesse sans conducteur et sans freins ne peut que sortir des rails.

  6. Je trouve le choix du titre quelque peu inapproprié par rapport à l’argumentaire qui est ici exposé. En effet, je ne trouve nulle trace dans cet article des différents point de vue des pays de l’union Européenne mais simplement une analyse (intéressante bien sur) de l’auteur sur les conséquences pour l’Europe du Brexit. Certain me trouveront peut-être tatillon mais de mon point de vue, il n’est rien de plus frustrant que de cliquer sur un article dont le titre vous vend un concept et de constater la lecture de l’article qui s’y rattache qu’il n’en est rien.

    1. +1 (Non vous n’êtes pas tatillon)

      Cet article est une escroquerie. L’auteur prétend représenter l’Europe et parler au nom de ses citoyens alors que l’article n’est qu’un plaidoyer d’européen convaincu. Cette position est tout à fiat respectable. En revanche les sources invoquées sont douteuses et la suffisance contre productive.

  7. Orienté cet article ? Allons, qu’est-ce qui vous fait dire cela… ?
    C’est peut-être parce que vous connaissez l’auteur de l’article, Gabriele Suder :
    Principal Fellow, Faculty of Business & Economics/Melbourne Business School, University of Melbourne
    Déclaration d’intérêts : Gabriele Suder a reçu des financements de Union Europeenne (chaire Jean Monnet) et y a travaillé en tant qu’expert (ERASMUS +).
    Et oui, quand on vit du système, on comprend qu’il est difficile d’en donner une imagine totalement objective…

    https://theconversation.com/brexit-le-point-de-vue-du-reste-de-leurope-58647

  8. Promesse d’une Europe à la carte ou d’un sauvetage national, le Brexit pourrait sonner le glas de l’UE. Pour mieux comprendre les enjeux de ce vote lisez l’article d’Emmanuel Blézès « Brexit ou l’Europe du désengagement » sur Trop Libre ( http://www.trop-libre.fr/?p=20454 )

  9. Toutes ces analyses sur les gains ou pertes qui découleraient de la sortie de l’Europe me font doucement rigoler. Ca me rappelle le bug de l’An 2000… Un truc inventé pour faire peur aux gens. L’Europe est un monstre anti-démocratique qui a massacré des populations entières et la seule solution serait toujours plus d’Europe.
    Quand bien même on serait moins riche en sortant de l’Europe (ce qui reste à prouver d’ailleurs), au moins on serait libre! J’invite chacun à aller lire ou relire la fable de La Fontaine du Chien et du Loup. C’est édifiant sur ce que l’on est devenu. Je préfère appartenir à un peuple libre et me passe d’un I-phone que d’être asservi pour pouvoir être victime d’un mirage consumériste. Consommation de moins en moins partagée par 5 millions de chômeurs!

  10. « En 2013, la France était le 3e contributeur net au budget de l’Union (pays dont les contributions, nettes des frais de perception, excèdent les retours), derrière l’Allemagne et le Royaume-Uni », indique le site du ministère français des finances:
    http://www.economie.gouv.fr/union-europeenne-contribution-de-la-france-pour-2015

    En clair, un Brexit constituerait déjà, dans l’immédiat, un gros trou dans les caisses de l’UE, plus gros que la contribution nette de la France. Un trou que la nomenklatura européenne ne manquera pas de combler en accroissant les contributions – et donc les impôts et/ou la dette publique – des pays qui resteront.

    Le premier qui quitte le Titanic replie avec soin ses vêtements, referme tranquillement sa valise, réajuste son noeud papillon, met sa montre à l’heure, envoie quelques telex, choisit avec soin son canot de sauvetage, prend le temps de saluer poliment tout le monde, essuie son couvre-chef, grimpe dans le canot comme un vrai gentleman, en laissant les femmes monter d’abord, puis s’éloigne à la rame en sifflotant. C’est pour les suivants que cela se gâte.

  11. J’ai beau cherché, je ne vois pas la moindre connotation libérale dans l’article. J’y vois en revanche une belle défense de la bureaucratie, de l’étatisme, du centralisme et du nivellement par le bas (c’est à dire par le plus petit dénominateur commun). Bref tous les attributs habituellement prêtés aux haut fonctionnaires fronzais et à leurs suppo (pardon suppôts) médiatiques (genre l’inénarrable Quatremer de l’aberration)

    1. chercher pas cherché…

  12. Stéphane Lallement

    Je pense que le Royaume Uni a autant de bonnes raisons de se tenir à l’écart (politiquement) de l’Union Européenne que Hong Kong a eu de bonnes raisons au dix-neuvième siècle de se tenir à l’écart de la Chine.

    Après tout, tout le monde voit bien que l’Union Européenne est de plus en plus dirigée par une bureaucratie tatillonne incompatible avec le progrès, tout comme l’ont été les grands empires comme la Chine traditionnelle et l’Union Soviétique.

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