Technologie : l’avenir des cliniques se trouve à New Delhi

Publié Par Auteur invité, le dans Social

Par Vivek Wadhwa

Delhi bus schools - DFID (CC BY-NC-ND 2.0)

Delhi bus schools – DFID (CC BY-NC-ND 2.0)

Rupandeep Kaur, enceinte de 20 semaines, est arrivée à la clinique l’air fatiguée et au bord de l’évanouissement. Après qu’on lui ait demandé son nom et son adresse, elle a été présentée à un médecin qui a consulté son historique de santé, lui a posé quelques questions, et a demandé une série de tests, dont un test sanguin et un test d’urine. Ces tests ont révélé que son fœtus était en bonne santé, mais que Kaur avait un taux d’hémoglobine et une pression sanguine dangereusement faibles. Le médecin, Alka Choudhry, a demandé qu’elle soit conduite par ambulance à l’hôpital le plus proche.

Tout cela, inclus les tests médicaux, s’est déroulé en un quart d’heure au centre de soins Peeragarhi à New Delhi en Inde. L’intégralité du processus était automatisée, depuis l’enregistrement du dossier à l’accueil, la récupération des dossiers médicaux, jusqu’aux tests et analyses, et l’appel de l’ambulance. L’hôpital a également reçu les dossiers médicaux de Kaur électroniquement. Il n’y a eu ni impressions papier, ni factures envoyées au patient ou à la compagnie d’assurance, ni délai d’aucune sorte. Oui, tout cela a été réalisé gratuitement.

L’hôpital a soigné Kaur pour des déficiences en minéraux et protéines et l’a laissée sortir le même jour. Si elle n’avait pas reçu le traitement à temps, elle aurait pu faire une fausse-couche ou perdre la vie. Ceci s’est avéré plus efficace et plus moderne que dans aucune clinique que j’ai pu observer en occident. Et Kaur n’était pas la seule patiente, au moins une douzaine d’autres ont reçu des soins médicaux et des prescriptions dans l’heure que j’ai passée à Peeragrahi début mars.

Le bâtiment, appelé le « mohalla » ou clinique (des gens), a été inauguré en juillet 2015 par le ministre en chef de Delhi, Arvind Kejriwal. Il s’agit de la première d’une série de 1000 cliniques qui doivent ouvrir en Inde pour les millions de personnes dans le besoin.

Le ministre de la Santé de Delhi, Satyendar Jai, m’a confié qu’il pensait que cela allait non seulement diminuer la souffrance des patients, mais aussi les coûts globaux, car ils seraient soignés à temps et donc ne seraient pas une charge aux urgences des hôpitaux.

Diagnostic instantané

La technologie ayant rendu possible le diagnostic instantané à Peeragarhi est un matériel médical appelé la tablette Swasthya (http://www.swasthyaslate.org/ ). Cet instrument de 600$, de la taille d’un moule à cake, réalise 33 tests médicaux courants dont la pression sanguine, la glycémie, le rythme cardiaque, le taux d’hémoglobine, la protéinurie et la glycosurie. Sont également réalisés des tests de recherche de maladies comme la malaria, la dengue, l’hépatite, le HIV et la typhoïde. Chaque test prend seulement une ou deux minutes et la machine exporte ces données sur un système d’enregistrement de dossiers médicaux basé sur un cloud.

La tablette Swasthya a été développée par Kanav Kahol, qui était ingénieur en biomédecine et chercheur au département d’informatique biomédicale à l’université d’Arizona avant d’être frustré par le manque d’intérêt du monde médical pour la réduction des coûts des diagnostics. Il s’inquiétait pour ces milliards de personnes n’ayant pas accès à des soins à cause de la motivation de l’industrie médicale à maintenir des prix élevés. En 2011, il est retourné à New Delhi pour y développer une solution.

Kahol avait noté que malgré les similarités des composants électroniques des matériels médicaux et des écrans, leur packaging les rendait inutilement complexes et difficiles à utiliser, excepté par des praticiens hautement qualifiés. Ils étaient également incroyablement coûteux, habituellement des dizaines de milliers de dollars chacun. Il pensait qu’il pouvait utiliser les mêmes capteurs et technologies pour les micro-fluides que les matériels médicaux onéreux utilisés, et les intégrer dans une plate-forme médicale ouverte. Et avec les ordinateurs tablettes standards, le cloud computing et les logiciels d’intelligence artificielle, il pourrait simplifier l’analyse de données, de telle sorte que des personnes avec une formation minimale puissent la comprendre.

En janvier 2013, Kahol avait développé la tablette Swasthya et persuadé l’État de  Jammu-et-Cachemire, dans le nord de l’Inde, d’autoriser son utilisation dans six districts sous-desservis, et auprès d’une population de 2,1 millions de personnes. La tablette y est actuellement utilisée dans 498 cliniques. Spécialisé en maternité et pédiatrie, le système a été utilisé pour fournir des soins pré-nataux à plus de 22.000 mères. Parmi elles, 277 mamans ont été diagnostiquées à haut risque et ont pu être soignées à temps. Ces mamans reçoivent maintenant des soins dans leurs villages plutôt que d’avoir à se déplacer jusqu’aux cliniques des villes.

Une nouvelle version de la tablette, appelée HealthCube, a été testée le mois dernier par neuf équipes de médecins et experts en technologie, opérations et marketing à l’hôpital principal du Pérou, Clinica Internacional. Elles ont testé ses performances comparativement aux équipements occidentaux utilisés, sa pérennité en salle d’opération et en environnement clinique, la capacité de cliniciens a minima formés à l’utiliser en environnement rural, et son adoption par les patients. Le directeur général de la clinique, Alvaro Chavez Tori, m’a indiqué par email que les tests étaient très bons « l’acceptation de la technologie était étonnamment élevée ». Il voit cette technologie comme un moyen d’aider les millions de personnes qui manquent d’accès à des diagnostics de qualité au Pérou et en Amérique Latine.

Des opportunités immenses

Les opportunités dépassent cependant l’Amérique Latine. S’agissant du système de soins, les États-Unis ont beaucoup de problèmes identiques à ceux du monde en développement. Malgré le « Affordable Care Act« , 33 millions d’Américains ou 10,4 % de la population  manquent toujours d’une assurance santé. Ces personnes sont majoritairement pauvres, Noires ou Hispaniques, et 4,5 millions d’entre elles sont des enfants ; elles reçoivent moins de soins préventifs et souffrent de maladies plus sérieuses, qui sont très coûteuses à traiter. Les services d’urgences des hôpitaux sont encombrés de patients non assurés en attente de soins médicaux de base. Et quand elles ont une assurance, les familles sont souvent ruinées par les frais médicaux.

Le temps est peut-être venu pour l’Amérique de construire dans ses villes des cliniques mohalla.

Sur le web

Traduction : Vincent Andrès pour Contrepoints

  1. Intéressant.

    Cela paraît trop beau pour être vrai, sans offense pour l’auteur ! Est-ce un modèle applicable universellement, selon quel modèle économique, et quelle peut être l’attitude des acteurs médicaux de par le monde ?

  2. Ca rappelle un peu le moment où l’on s’est aperçu que des applis sur ordinateur personnel rendait les mêmes services que celles sur des mainframe coutant 100 fois ou mille fois plus cher. C’est en tout cas la voie à suivre, il y aura certainement des résistances dans les pays développés, mais c’est une voie inéluctable à terme. ne serait ce que par le cout de la santé qui est exorbitant.

  3. Article très intéressant. À voir aussi à propos du « frugal innovation » dans le domaine de la santé public:

    http://films.economist.com/global-compass/health-without-wealth/

  4. Il suffit de comparer les résultats obtenus dans l’article à propos d’un cas (dont il est bien dit qu’11 autres patients ont été ainsi examinés, dans la même heure) pour se rendre compte qu’attendre des heures dans un service d’urgence, en France (spécialité purement hospitalière donc publique), n’est plus acceptable.

    Oui, il y aura des problèmes de lobbies qui craindront que la machine ne remplace des emplois et là, on verra comment le « trou de la sécu » sera influent!

    Bien sûr, il s’agit d’une médecine de pauvres qui ne réglera pas les cas complexes mais plutôt comme une médecine « de guerre » dont le premier travail est le « tri » des cas, mais qui libère du temps pour s’occuper plus longuement sur les cas compliqués.

    De plus, en Europe, nous avons les moyens de nous offrir un tel appareillage en plus des services, déjà en place, en se chargeant ce qu’on appelle, entre nous, la « bobologie »: cas simples ne méritant pas d’autres investigations inutiles et se terminant par un traitement efficace mais aussi simple: pas de quoi attendre des heures, pour ça! Sinon, la rédaction d’un certificat sera nécessaire.

    Il y a quelque chose d’humiliant que cette technologie nous vienne d’Inde (créée par un Américain, ça ne m’a pas échappé) car hors les nouvelles technologies et notre matière grise, nous n’aurons, bientôt plus rien à exporter vers les pays à moindre salaire qui nous « arrosent » déjà des produits de leurs manufactures!

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