Histoire économique : pour en finir avec les enclosures

Publié Par Philippe Fabry, le dans Histoire de l'économie

Par Philippe Fabry.

paysan credits jeanne menj (licence creative commons)

Dans l’histoire du capitalisme, et surtout la perception qu’en ont les gens hostiles à ce type d’organisation économique fondée sur la propriété privée, le mouvement britannique des enclosures fait souvent figure de péché originel, une sorte d’illustration historique moderne du comportement dénoncé par Rousseau dans son Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes : « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : Ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerre, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargnés au genre humain celui qui, arrachant les pieux, ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la terre n’est à personne ». Cet argument sans valeur a dernièrement été mobilisé, semble-t-il (je n’ai pas vu le documentaire en question), par le réalisateur d’un documentaire diffusé sur Arte et consacré au capitalisme, documentaire dont le premier volet a fait l’objet d’une critique dans ces mêmes colonnes.

La lecture de cette critique a confirmé mon sentiment, qui était d’avoir bien fait de ne pas perdre mon temps à regarder le documentaire en question. Toutefois, je dois contester le propos tenu par Contrepoints sur le mouvement des enclosures, dans les termes suivants :

« Le mouvement des enclosures n’est ni libéral ni capitaliste mais proprement une extension du pouvoir arbitraire du souverain. Thomas More parlait de « brebis qui mangeaient les hommes » en faisant l’analogie avec les expropriations faites aux hommes pour la production de laine. Or ce n’est pas la production de laine qui a tué les hommes, mais bien la réorganisation économique de l’aristocratie tudorienne. Les propriétés collectives des paysans sont des propriétés privées. La monarchie n’a pas privatisé les terres mais les a confisquées pour les offrir à d’autres hommes. »

L’analyse sur le grand mouvement des enclosures (à partir du XVIe siècle en Angleterre, du XVIIIe siècle en France) doit être beaucoup plus nuancée car, en réalité, cette affirmation soudaine de la propriété privée fut un phénomène largement légitime et la condition nécessaire à la transition vers la modernité économique et la révolution industrielle permise par l’accumulation du capital. Le mouvement des enclosures, c’est le passage d’un système de droit d’usage à un système de droit de propriété.

Reprenons, si mes lecteurs le veulent bien, depuis le début.

Dans les sociétés où le droit est inexistant ou faible, les individus ne bénéficient pas de sa protection, et par conséquent aucune propriété n’est possible, car la condition de la propriété est d’avoir les moyens de la défendre. Si vous êtes désarmé face à un homme armé, votre droit de propriété est un terme vide. C’est pourquoi dans les sociétés où la puissance publique est absente, c’est l’usage qui est la base du droit. Ainsi, au début du Moyen Âge, il n’y avait plus d’ordre légal. C’est la loi du plus fort qui s’installe, après la disparition de la loi de Rome. L’ordre social s’adapte en conséquence.

On voit s’établir des relations protecteur/protégé : la féodalité. Le principe de la féodalité est simple : vous me protégez, je vous nourris. Cela se traduit en pratique par l’apparition de la tenure. Il ne s’agit pas d’une propriété, mais de l’usage d’une terre appartenant à un autre, et l’exploitation pour son compte en échange de laquelle il vous assure la jouissance tranquille du bien. La contrepartie de cette jouissance tranquille est un ensemble d’obligations assez lourdes.

La situation est telle que ceux qui avaient encore une vraie propriété, absolue, de type romaine, les alleux, et incapables d’assurer la sécurité de leur propriété, en font don à un seigneur, qui la leur restitue sous forme de tenure. Ainsi, l’individu perd sa propriété peu assurée à cause du contexte politique et récupère un droit moins absolu, plus contraignant, mais plus sûr : la tenure.

Dans ce vaste système de droit d’usage, apparaissent aussi des mécanismes de solidarités, propres à un mode de vie communautaire. Ces mécanismes sont de deux types.

Il y a, en effet, les communaux, biens collectifs, sur lesquels les paysans pauvres pouvaient faire brouter leur bétail (droit de vive pâture). Pourquoi les pauvres ? Parce que ces terrains communs, naturellement, étaient ceux de plus mauvaise qualité, les plus mal entretenus.

Mais il y a aussi, beaucoup plus important, les droits collectifs sur les biens privés. Ainsi le droit de vaine pâture permettait-il à un paysan pauvre de faire aussi brouter son bétail sur les terres appropriées entre la moisson et le labour, et sur les terres en jachère ; de même dans les prairies après la première coupe. C’est-à-dire que, en tant que « propriétaire », vous ne pouviez pratiquement pas avoir l’usage exclusif d’un terrain pour votre bétail ; les servitudes grevant votre droit étaient très importantes. Et en pratique, il faut ajouter que les allées et venues d’un peu n’importe qui, en période autorisée, dans vos champs avaient tendance à endommager sévèrement vos cultures voisines ; aux limites juridiques à votre jouissance s’ajoutaient donc des inconvénients pratiques collatéraux notables.

Ces usages étaient admis, par coutume, car l’alternative était de se retrouver isolé au milieu de sa communauté et la proie d’agresseurs étrangers, ou plus probablement de la communauté elle-même.

Mais ensuite l’État renaît à travers la monarchie, et avec elle un ordre légal. Et c’est avec sa renaissance que coïncide l’apparition des enclosures. Pourquoi ? Tout simplement parce que, une entité supérieure et globale devenant suffisamment stable pour assurer le respect du droit, établissant en pratique un ordre légal, le système d’obligations auxquelles s’enchaînaient auparavant les exploitants pour s’assurer la protection de leur bien devient inutile, et c’est le réflexe naturel de l’individu que de ne plus vouloir être soumis à la loi d’un seigneur et d’une communauté dont il n’a plus, de son côté, besoin et desquels, inversement, il peut se protéger en recourant au service d’une force extérieure et supérieure. C’est la base du mouvement libéral, la revendication de la liberté de jouir tranquillement de son bien, dans le cadre du droit, moyennant une seule contrepartie libératoire, et considérée comme moins pesante : l’impôt.

Voilà ce que fut, d’abord et avant tout, le mouvement des enclosures au XVIe siècle britannique et, plus tard (parce que la France, à partir de la guerre de Cent Ans, a un retard économique et institutionnel de plus d’un siècle sur son voisin d’outre-manche) en France, au XVIIIe siècle.
Non pas un péché originel du capitalisme, tournant le dos à la bienheureuse vie en communauté, mais au contraire une affirmation salutaire de propriété d’individus sur les terres qu’ils exploitaient par leur travail et un mouvement de rejet contre la servitude communautaire du monde médiéval. Grâce aux enclosures, les paysans cessent d’être exploités par leurs voisins. L’homme qui exploitait son champ au printemps et à l’été n’avait plus à le livrer à l’usage commun à l’automne.

Présenter les enclosures comme une extension du pouvoir du souverain est donc une vision erronée des choses : certes les paysans affirmant leur propriété le firent en s’appuyant sur la force de la justice royale, mais pour le coup cette intervention de l’État n’était pas contraire à la propriété privée, mais à son service, et donc légitime.

Le seul point sur lequel le mouvement des enclosures fut peut-être illégitime, c’est sur l’appropriation des communaux qui, eux, étaient la propriété collective des paysans du lieu ; il y avait alors bien viol de propriété. Mais il faut bien voir que ce n’était pas là l’essentiel du problème, puisque ces terres étaient le plus souvent à l’abandon, n’étant véritablement exploitées par personne dans la mesure où leur produit aurait appartenu à tout le monde. Le gros du phénomène de renclôture est bien dans la disparition des servitudes grevant les terres privées, pas dans l’appropriation des terres communes.

Beaucoup de paysans d’alors estimaient que ces solidarités étaient en définitive fort coûteuses et bénéficiaient à ceux qui ne travaillaient pas et pouvaient se contenter de vivoter en faisant paître deux vaches sur les terres des autres.

Le mouvement des enclosures a été, largement, favorable à l’affirmation de la propriété privée et, partant, à l’éclosion du capitalisme à grande échelle en Europe. Les esprits chagrins héritiers de la vision marxisée de l’Histoire continuent de faire circuler l’idée que le enclosures ne profitèrent qu’aux seigneurs anglais âpres au gain qui consacrèrent les terres au pâturage des moutons dans le cadre fort lucratif de l’industrie lainière ; vérité extrêmement partielle et partiale qui cherche à accréditer l’idée du capitalisme avide et affameur des pauvres.

Mais en réalité les enclosures permirent bien plus que l’enrichissement de quelques seigneurs : en assainissant le marché agricole par la suppression des servitudes qui le grevaient et en permettant aux paysans d’exploiter de manière plus rationnelle et systématique les terres à leur disposition, notamment par l’assolement, on permit l’accroissement de la production qui, combinée à la libre circulation des grains, mit fin aux famines et disettes récurrentes.

En rejetant hors de l’activité agricole toute une main d’œuvre inutile qui dut aller chercher du travail en ville, dans les manufactures puis les usines, il fut mis fin à une mauvaise distribution de la main d’œuvre provoquée par un marché agricole faussé par l’inexistence de la pleine propriété, et fut stimulée la production dans d’autres secteurs.

Certes, cet ajustement fut très douloureux, d’où les pleurs de Thomas More, et plus tard les malheurs du monde ouvrier en France au XIXe siècle. Mais s’il le fut ce n’est pas parce que fut abandonné un admirable système de solidarité au profit d’un système égoïste de recherche effrénée du profit, mais parce qu’en réalité la servitude communautaire, modèle d’exploitation collective hérité de l’insécurité juridique médiévale avait permis de se perpétuer au-delà du raisonnable une organisation économique et sociale néfaste.

Et il faut aussi voir que les pauvres ne furent pas véritablement perdants dans cette mutation, contrairement aux apparences : à partir des enclosures, et bien que ne participant plus à la production agricole, ils cessent de mourir de faim, alors qu’ils étaient les premières et principales victimes des famines.

Le capitalisme n’affame pas les pauvres, il les nourrit.

  1. Voilà un article qui fait honneur à Contrepoints, concis clair argumenté et en bon français. J’aime aussi l’absence d’esprit de polémique qui souvent alourdit la démonstration.

  2. Excellent article. Bon travail de recherche, bons arguments. bonnes explications. C’est du grand art.

  3. C’est un très bon article. Bravo. Avez vous des liens et sources à donner pour approfondir le sujet?

  4. Un article de Joseph Stromberg pour alimenter ce débat: http://praxeology.net/SEK3-AQ-3.htm

  5. @Philippe Fabry,

    Le magistral livre de K. Polanyi (KP), « La grande transformation », donne du mouvement des enclosures l’interprétation suivante, que je ne puis que résumer.

    Mais tout d’abord, en rapport avec ce que vous écrivez « L’analyse sur le grand mouvement des enclosures (à partir du XVIe siècle en Angleterre, du XVIIIe siècle en France) » : suivant KP, n’y pas eu de mouvement des enclosures en France : « La Révolution industrielle toucha le continent un demi-siècle plus tard. La classe ouvrière n’y avait pas été chassée de la terre par un mouvement d’enclosure ; (…) ».

    Tenons-nous en à l’Angleterre, seul pays européen a avoir connu ce phénomène.

    Le mouvement des enclosures commence au XIIe siècle (suivant Wikipedia) et se décompose en deux phases (avant la Première révolution anglaise (1641-1649) et après.

    1) Première phase : le mouvement des enclosures a eu des effets d’abord positifs puis franchement négatifs.

    a) Positifs : car les terres n’ont pas été entièrement converties en pâturages. « Là où le labourage fût maintenu, dit KP, l’emploi ne déclina pas et l’approvisionnement alimentaire augmenta de façon marquée. Le rendement de la terre s’accrut manifestement, en particulier quand on la louait ». « (…) même la conversion des terres arables en pâturages de moutons, poursuit KP, n’était pas entièrement préjudiciable à la région (…), en dépit de la destruction de certaines habitations et de la réduction de l’emploi qu’elle impliquait. Dès la seconde moitié du XVe siècle, le travail à domicile se répandit, et un siècle plus tard, il commença à être un des traits distinctifs de la campagne. La laine venue des bergeries fournit du travail aux petits tenanciers et aux paysans sans terre contraints d’abandonner le labourage, et les nouveaux centres de l’industrie lainière assurèrent un revenu à un certains nombre d’artisans ».

    b) Négatifs : car le mouvement des enclosures, poursuivant son cours, a commencé à s’attaquer aux habitations. Vous écrivez : « (…) ces terres étaient le plus souvent à l’abandon, n’étant véritablement exploitées par personne (…) » en omettant de signaler que les pauvres y avaient construit leurs habitations. KP écrit : « « Ils volaient littéralement leur part de communaux aux pauvres, et abattaient les maisons que ceux-ci, grâce à la force jusque-là inébranlable de la coutume, avaient longtemps considérées comme leurs appartenant (…). Le tissu de la société se déchirait ; les villages abandonnés et les demeures en ruine témoignaient de la violence avec laquelle la révolution faisait rage (…) décimait la population (…) harcelait ses habitants et les transformait, d’honnêtes laboureurs qu’ils étaient en une tourbe de mendiants et de voleurs ».

    Qua font la Couronne et l’Eglise durant cette première phase ? KP écrit : « Devant ce fléau , le roi et son conseil, les chanceliers, les évêques défendaient le bien-être de la communauté et, en vérité, la substance naturelle et humaine de la société. Presque sans arrêt, un siècle et demi durant – des années 1490 (au plus tard) aux années 1640 – ils luttèrent contre la dépopulation », non pas tant en interdisant les enclosures mais en en ralentissant le rythme. Ce fût en vain !

    KP donne une appréciation positive de cette résistance de la Couronne et de l’Eglise. En citant un document officiel de 1607, il montre quel était leur dilemme « L’homme pauvre sera satisfait dans son but : l’Habitation ; et le gentilhomme ne sera pas entravé dans son désir : l’Amélioration ». KP commente comme suit : « Cette formule semble admettre comme allant de soi ce qui fait l’essence du progrès purement économique : améliorer au prix du bouleversement social. Mais elle évoque aussi la tragique nécessité qui fait que le pauvre s’accroche à sa masure, condamnée par le désir qu’a le riche d’une amélioration de la chose publique à son propre profit privé ».

    Après avoir reconnu l’atout pour l’Angleterre de l’industrie lainière provoquée par la Révolution agricole, et le progrès économique qui s’en est suivi, KP poursuit : « Pourtant, n’eût été la politique constante des hommes d’Etat sous les Tudors et les premiers Stuarts, le rythme de ce progrès aurait pu être ruineux et orienter le processus lui-même, plutôt que dans un sens constructif, dans le sens de la dégénérescence ». Et un peu plus loin : « Si l’Angleterre supporta sans grave dommage la calamité des enclosures, ce fut parce que les Tudors et les premiers Stuarts utilisèrent le pouvoir de la Couronne pour ralentir le processus de développement économique jusqu’à ce qu’il devienne socialement supportable (…). Leurs étaient rien moins que conservatrice (…). Si l’innovation fait le révolutionnaire, ils furent les révolutionnaires de l’époque ».

    (à suivre)

    1. Je connais Polanyi.

      C’est faux.
      Déjà parce qu’expliquer que si l’exploitation de la laine fut véritablement l’essentiel du mouvement, on comprend difficilement pourquoi les gens ne sont pas soudainement morts de faim par milliers tandis que des terres cultivées pour se nourrir seraient devenues principalement des pâtures pour ovins.

      Ensuite dire qu’il n’y a pas eu d’enclosures en France est un énormité : il suffit pour s’en convaincre peu la littérature sur le monde rural et les conséquences économiques de la Révolution française sur l’agriculture, vous verrez que le processus est le même, à savoir la disparition d’un système de droit d’usage au profit d’un système de droit de propriété… Vous avez par exemple un édit royal du mois de mai 1771 affranchissant du droit de vaine pâture les biens du Boulonnais.

      1. * il suffit pour s’en convaincre de lire un peu

      2. Notez d’ailleurs que même Polanyi reconnaissait une stabilité des cultures bien plus grande que l’image véihiculée parfois d’une campagne anglaise envahie par les moutons.

        1. Quant à ce que les pauvres se soient installés sur les communaux, cela ne change rien à ce que je dis dans l’article : je ne légitime pas l’expropriation des communaux. Je rappelle que le mouvement permit principalement de libérer les propriétés privées de la servitude de la vaine pâture, et que cette part du mouvement était légitime.

          1. Désolé de la multiplicité des messages, mais j’ai répondu un peu vite au premier et on ne peut pas les corriger.

            Mon « c’est faux » était un peu fort, je voulais à la base parler de l’absence d’enclosures en France. Pour le reste l’analyse de Polanyi est plus proche de la réalité.

            1. Merci pour votre dernière réponse!

              Je crois qu’il serait préférable que vous attendiez la suite de mon commentaire (auquel j’ajouterai mes réactions à vos réponses ci-dessus) avant de poursuivre notre dialogue.

              Notez, d’ores et déjà, un lapsus calami dans mon premier commentaire, avant-dernière ligne :  » IDEES étaient rien moins que conservatrices ».

              A bientôt !

              1. « Leurs idées …

                1. Vous avez raison, on devrait toujours laisser mûrir sa réponse. J’attendrai donc !

  6. Excellent article.

    La citation de Rousseau (qui je pense doit être prise dans un sens plus mythique qu’historique) m’a toujours fasciné : comment se fait il que l’affirmation que la propriété soit une imposture ait eu un tel écho : comment se fait il que l’on n’ai jamais vraiment réussi à démonter cette affirmation pourtant sans preuve ni fondement … Est-ce que les gens croient de façon innée au mythe du paradis perdu ?

    1. Il faudrait regarder du coté de la loi de Brandolini 🙂 : « the amount of energy needed to refute bullshit is an order of magnitude bigger than to produce it. »

      1. Excellent, même si cette loi est clairement sans preuve ni fondement, je l’adopte 🙂

  7. @Philippe Fabry,

    (suite)

    2) Deuxième phase : après la Première révolution anglaise (1641 – 1649)

    Cette révolution s’achève, en 1649, par la condamnation pour haute trahison et la décapitation de Charles Stuart. De monarchie absolue, l’Angleterre se transforme en monarchie parlementaire. KP écrit : « Le gouvernement de la Couronne céda la place au gouvernement par une classe : celle qui introduisit le progrès industriel et commercial. KP poursuit : (…) la révolution politique (…) déposséda la Couronne qui, à cette époque, avait perdu presque toutes ses facultés créatrices, tandis que sa fonction de protection n’était plus essentielle pour un pays qui avait survécu à la tempête de la transition». Même bouleversement dans les campagnes : KP écrit : « les clôtureurs étaient maintenant de riches gentilshommes campagnards et des négociants fortunés bien plus souvent que des seigneurs et des nobles ».

    Je crois nécessaire de diviser cette deuxième étape en deux sous-étapes :

    a) la première : de 1649 à la veille du vote, en 1760, de la première loi sur les enclosures ;

    KP ne dit rien de cette période.

    b) la seconde : de 1760 à 1840 (ou 1801)

    (Suivant Wikipedia (entrée « Enclosure »): « Lois anglaises entre 1760 et 1840 qui ont progressivement imposé la clôture des champs en Grande-Bretagne, dont la principale est le General Enclosure Act (1801) »).

    Que dit KP de cette période ?

    + Il fait allusion à cette loi de 1801 « et de celles qui lui ont succédé » ;

    + Il écrit : « La voie du libre échange a été ouverte, et maintenue ouverte, par un accroissement énorme de l’interventionnisme continu, organisé et commandé à partir du centre. C’est une affaire très compliquée que de rendre « la liberté simple et naturelle » d’Adam Smith compatible avec les besoins d’une société humaine. Témoin la complexité des articles des innombrables lois sur les enclosures ;(…) » (par parenthèse, ce passage m’amène à penser que le capitalisme est un constructivisme);

    + Parlant de la « révolution agraire » du XVIIIe siècle, qui « précéda nettement la Révolution industrielle » , il écrit : « La clôture des communaux (enclosure) comme les remembrements, qui accompagnèrent un nouveau progrès important des méthodes agricoles, eurent un puissant effet de bouleversement » (c’est-à-dire que le travailleur ne pouvait plus compter que sur ses gains en argent tirés de l’industrie lainière à domicile) « il était inévitable que la rationalisation de l’agriculture déracinât le travailleur et mît en cause sa sécurité sociale » ;

    + Il écrit, faisant allusion au Popgun Plot (Conspiration des pétoires) de 1794, « Une nouvelle fièvre de clôtures abaissa encore le niveau de vie des pauvres des campagnes. (…). (…) n’eût été l’aide aux salaires, les pauvres seraient tombés en dessous du niveau de famine dans de vastes zones de l’Angleterre rurale ».
    ——————————–
    CONCLUSIONS

    I) Il est dommage que vous n’ayez pas appréhendé le mouvement des enclosures dans toute sa profondeur politico-historique (du XIIe siècle jusqu’au milieu du 19e siècle, soit près de 8 siècles) (Certes le mouvement se serait fortement accéléré depuis le début des Tudors (1495) puisque c’est à ce moment-là que la Couronne s‘est jugée en droit d’intervenir pour freiner le mouvement en passe de devenir catastrophique).

    Cela vous aurait permis de traiter, de manière différenciée, les deux phases du mouvement des enclosures, du point de vue de la propriété des communaux.

    A leur propos, vous utilisez deux mots : « appropriation » et « viol de propriété ». Le premier (expropriation suivant votre commentaire de 7/11), me paraît inadéquat ; le deuxième me paraît carrément « hors de propos » (quand un voleur viole ma maison par effraction, il ne vole pas ma maison).

    A) Première phase (+/- 5 siècles et demi !):

    A défaut de toute loi encadrant des décisions particulières d’appropriation-expropriation, un « hold-up (a été) réalisé par ceux » (c’est-à-dire la Couronne- Monarchie absolue) et les seigneurs et nobles des campagnes) « qui sont en position de redistribuer la terre à leur profit » au cours d’ « une guerre sociale, menée manoir par manoir (…) » (« Avez-vous lu Polanyi » de Jérôme Maucourant) (KP parle de « véritable révolution des riches contre les pauvres »).

    Pour autant qu’on l’ « historicise», le passage du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes de Rousseau que vous reproduisez, est une parfaite illustration de ces hold-up.

    B) Deuxième phase et jusqu’à la veille du vote, en 1760, de la premières loi sur les enclosures (un peu plus d’un siècle !) :

    Exactement la même situation, avec la circonstance aggravante que les auteurs des hold-up sont la Couronne – Monarchie parlementaire (la classe « bourgeoise » du Parlement) et, dans les campagnes, les riches gentilshommes campagnards et les négociants fortunés ; ce qui devrait horrifier tout libéral.

    Avant de passer à la conclusion II :

    1) Je commente un passage de votre article : « (…) cette affirmation soudaine de la propriété privée fut un phénomène largement légitime (…) » :

    Quant (je vous cite) aux « communaux, biens collectifs, sur lesquels les paysans pauvres pouvaient faire brouter leur bétail (droit de vive pâture) », elle fut effectivement « soudaine « et « largement légitime » mais à partir de 1760 seulement (année du vote de la première loi sur les enclosures), c’est-à-dire, en définitive, très tardive. Avant cette période, elle fut longue et parfaitement illégitime par le procédé mis en œuvre (hold-up), en totale violation de la coutume.

    On pourrait dire exactement la même chose en ce qui concerne (je vous cite) « les droits collectifs sur les biens privés. Ainsi le droit de vaine pâture ».

    2) Et je commente une de vos réponses du 7/11 : « Quant à ce que les pauvres se soient installés sur les communaux, cela ne change rien à ce que je dis dans l’article : je ne légitime pas l’expropriation des communaux. Je rappelle que le mouvement permit principalement de libérer les propriétés privées de la servitude de la vaine pâture, et que cette part du mouvement était légitime ». Si je vous comprends bien, vous estimez que la superficie desdites propriétés privées est plus grande que la superficie des communaux. C’est vrai ! Toutefois, il ne faut pas trop minimiser la superficie des communaux : il ne s’agit pas des seuls petits lopins de terre en culture et/ou en pâture pour le bétail, mais de villages entiers et d’habitations isolées, dans des campagnes sans doute assez peuplées.

    II) Vous placez votre article sous l’égide de l’« Histoire économique » et ce, en rapport avec la propriété.
    Vous dites : (…) cette affirmation soudaine de la propriété privée fut (…) la condition nécessaire à la transition vers la modernité économique et la révolution industrielle permise par l’accumulation du capital. Et plus loin : « Le mouvement des enclosures a été, largement, favorable à l’affirmation de la propriété privée et, partant, à l’éclosion du capitalisme à grande échelle ». Et plus loin encore : « en permettant aux paysans d’exploiter de manière plus rationnelle et systématique les terres à leur disposition, notamment par l’assolement, on permit l’accroissement de la production (…) ».

    KP semblerait dire la même chose (« Le rendement de la terre s’accrut manifestement » et « La clôture des communaux (enclosure) comme les remembrements, (…) accompagnèrent un nouveau progrès important des méthodes agricoles »).

    Par contre, ce n’est pas l’avis de Patrick Verley, cité par Wikipedia (entrée « Mouvement des enclosures ») : les enclosures « ne constituent pas une révolution agricole, elles n’en constituent qu’un préalable, qui n’entraîne pas automatiquement un progrès de la production et de la productivité ». Ni celui de R. Rollinat cité par Maucourant dans son livre précité : ce n’est pas la « rationalité économique » qui explique les enclosures.

    Comme quoi on n’en aura jamais fini avec les enclosures : l’Histoire est une science vivante qui n’arrête pas de « labourer » ces champs, suite à la découverte d’un nouveau document ou à la signification nouvelle donnée à un documents existant. Vouloir la figer définitivement, c’est faire preuve de dogmatisme.
    III) Vous ne vous attardez guère à la « catastrophe » (KP) vécue par les contemporains du mouvement des enclosures, et sous ses seuls aspects économique et social.

    A) Dans le passage suivant, vous vous faites le « porte-parole » du « vainqueur » : « En rejetant hors de l’activité agricole toute une main d’œuvre inutile (…) il fut mis fin à une mauvaise distribution de la main d’œuvre provoquée par un marché agricole faussé par l’inexistence de la pleine propriété (…). Certes, cet ajustement fut très douloureux, (…) Mais s’il le fut (c’est) parce qu’en réalité la servitude communautaire, modèle d’exploitation collective hérité de l’insécurité juridique médiévale avait permis de se perpétuer au-delà du raisonnable une organisation économique et sociale néfaste ». Conséquence en forme (je vous cite) de « mutation » : cette « (…) main d’œuvre inutile dut aller chercher du travail en ville (…)».

    Dans le passage suivant, vous vous faites le « porte–parole » du « vaincu » (ce qui m’a profondément agacé puisque, à l’évidence, vous êtes du côté du « vainqueur ») : « Et il faut aussi voir que les pauvres ne furent pas véritablement perdants dans cette mutation, contrairement aux apparences : à partir des enclosures, et bien que ne participant plus à la production agricole, ils cessent de mourir de faim, alors qu’ils étaient les premières et principales victimes des famines ». Autrement dit, coup double : les campagnes, débarrassées de ses pauvres, se transforment d’ « enfer » (pour eux) en « paradis » (tout relatif : cf supra, conclusion II) ; et ces pauvres vont s’engouffrer dans l’ « enfer » des villes (mais cela est une autre histoire hors (et à juste titre) du sujet de votre article).

    C) Vous passez complètement sous silence les autres aspects de la « catastrophe » : physique (il y a eu des massacres de paysans), culturelle, morale, psychologique et même existentiel. Mais je comprendrais fort bien si vous me disiez que tous ces autres aspects ne peuvent aucunement intéresser quelqu’un qui ne s’occupe que d ‘économie et de social. Je ne développe donc pas.

    1. Je vais tenter de répondre brièvement.

      Je passe sur les citations de Polanyi que vous avez faites puisque j’imagine qu’elles servent surtout à éclairer vos propres observations ensuite. Je noterai simplement que le capitalisme n’est pas un constructivisme ; je sais que Polanyi pensait que « la grande transformation » est une tentative comme une autre de modeler le genre humain selon un certain mode, mais il suffit de regarder du côté de l’Antiquité gréco-romaine pour observer une gestion de la propriété privée très semblable à ce qu’elle est devenue à l’époque moderne. De ce point de vue, l’ordre communautaire médiéval ne fut qu’une parenthèse, provoquée, je le répète, par une terrible régression de l’organisation sociale sous l’effet de la violence qui présida à la mise en place de l’organisation féodale.

      Il est important d’avoir cela en tête avant que d’insister sur les dommages accompagnant le phénomène des enclosures : l’ordre communautaire médiéval, cette coutume que vous défendez, était un mal, peut-être rendu nécessaire par la dureté du temps, mais qui a fortement handicapé le développement économique durant plusieurs siècles. Ne me faites donc pas un procès sur le fait que je ne m’attarde pas sur les massacres de paysans (qui, au passage, n’ont pas eu lieu en France). Sortir d’un système inique est souvent presqu’aussi douloureux que d’y entrer. Aujourd’hui, en Russie, beaucoup de russes se souviennent de tel ou tel avantage de l’URSS disparue. Cela ne signifie pas que l’URSS était un système plus souhaitable.

      Si je ne suis pas remonté au XIIe siècle, comme vous le remarquez, c’est parce que l’accélération du phénomène au XVIe siècle en Angleterre et au XVIIIe siècle en France est nette. Cependant, le fait qu’il y ait déjà eu des enclosures dès le XIIe siècle, bien avant l’explosion de l’industrie lainière, montre que si l’évolution économique a favorisé le mouvement, le désir pour l’idée même de propriété privée existait depuis bien avant. Simplement, l’état général de la société et la pression de la servitude communautaire était trop forte.
      Je n’ai nullement dit que c’était la rationalité économique qui expliquait les enclosures ; je dis au contraire que les enclosures expliquent la rationalité économique, pour la bonne raison qu’il n’y a lieu de développer un emploi rationnel des terres que si elles sont appropriées et qu’on peut en user à sa guise ; inversement, dans le contexte de droit d’usage au Moyen Age, où vous laissez votre terre aux autres la moitié de l’année, vous n’êtes guère poussé à faire preuve de créativité. Les enclosures furent bien un préalable à la révolution industrielle, de ce point de vue.

      Vous me parlez de coutume violée. Sur quoi je vous répondrai d’une manière simple : il y a des coutumes iniques. Et au regard du droit naturel, grever de mille servitudes la propriété d’un individu n’est pas une coutume juste. C’est une coutume, disais-je plus haut, qui est le fruit d’une époque sinistre, et dont les gens ont voulu se défaire aussitôt qu’ils l’ont pu. Sans doute, comme dans tous ces types de bouleversements, les gros en ont-ils plus vite profité que les petits, mais tout le monde y a gagné.

      Pour terminer,

      1. « Pour terminer … » ?

  8. Le problème a été que les seigneurs sont devenus propriétaires terriens, alors que les paysans, qui avaient des droits, ont tout perdu. Et pendant que les rendements agricole étaient multipliés par trois, la rente, elle, l’était par vingt. 
    Henry Brailsford explique tout cela dans son livre sur les Levellers. 

    Dans les highlands d’Ecosse un processus similaire a provoqué la tragédie des clearances. 

    Et dans les deux cas le remplacement des hommes par des moutons plus rentables a provoqué une catastrophe écologique, en plus de la tragédie humaine. 

  9. Très clair, très intéressant, merci

    1. Bien entendu, rien dans l’histoire humaine n’est parfait. Tout ce processus est complexe, et il y a eu bien des malheurs dans tout cela. la question me parait être simplement historique. L’accumulation primitive du capital , dans les termes de Marx, a t elle nécessairement besoin d’un processus tel que celui des enclosures ? Cela me semble douteux. Mais que le « capitalisme » soit un régime absolument merveilleux, sans aucune tache originelle, me semble tout aussi douteux.

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