Qu’est-ce que gouverner ? (2)

Publié Par Aurelien Biteau, le dans Philosophie

Par Aurélien Biteau.

prisonniers credits sjoerd van oosten (licence creative commons)

prisonniers credits sjoerd van oosten (licence creative commons)

Nous avons vu dans la première partie que gouverner n’avait rien d’un exercice éternel du pouvoir mais était au contraire un nouveau mode de pratique du pouvoir à partir du XVIe siècle prenant la place du mode ancien de manifestation du pouvoir qu’était la souveraineté. Intéressons-nous désormais à la gouvernementalité en soi.

Gouverner : des technologies de pouvoir spécifiques dans des champs nouveaux

Dans son cours Sécurité, Territoire, Population, évoqué dans la première partie, Michel Foucault essaie de déterminer les contours et les modes de manifestation du pouvoir au sein de la gouvernementalité naissante entre le XVIe et le XVIIIe siècle. Ce qui intéresse Foucault dans sa démarche, ce ne sont pas les idées de philosophie politique produites par les intellectuels de l’époque qui auraient pu chercher à définir le gouvernement, lui donner une forme intellectuelle, le conceptualiser, mais davantage les dispositifs et les technologies de pouvoir que les idées politiques ont pu produire, souvent sans même en avoir spécialement conscience.

C’est ainsi que la gouvernementalité se construit d’abord sur trois technologies spécifiques de pouvoir.

La technologie juridico-légale

Elle est la plus ancienne et n’est pas propre à la gouvernementalité, puisqu’au sein de la souveraineté déjà, le droit et la loi sont parties prenantes des manifestations du pouvoir : le souverain reconnaît des droits, voire en distribue, et il produit des lois, en accord avec la loi naturelle ou la loi divine (c’est du moins son devoir), qui ont pour spécificité de se présenter sous la forme d’un interdit ou d’une obligation.

Toutefois, la technologie juridico-légale change peu à peu de nature avec la gouvernementalité : elle s’affranchit de ses racines philosophiques et religieuses qui avaient au moins pour mérite de servir de contrainte morale à l’action du souverain, et devient progressivement un libre outil de gouvernement. Celui qui gouverne dispose de la technologie juridico-légale comme à sa guise, et l’on voit apparaître ainsi, dès le début du XIXe siècle, les prémices du positivisme juridique ainsi que la création d’une science juridique au dépens de la philosophie du droit qui disparaît lentement mais sûrement. L’expression « arsenal juridique », utilisée aujourd’hui en toute légèreté, est pourtant lourde de sens et est un produit de la gouvernementalité. Le juridique perd son autonomie en se transformant en une boîte à outil permettant à la gouvernementalité d’investir des champs nouveaux inventés par les sciences humaines alors en plein développement, champs que nous découvrirons un peu plus loin.

La technologie juridico-légale est la plus intuitive, la mieux comprise et la plus discutée parmi les modernes. Tous, quel que soit notre parti, nous nous affrontons pour savoir quels droits doivent être reconnus, ou bien quelles lois doivent être promulguées en vue de résoudre tel ou tel problème. Les libéraux ont cependant tort de faire comme tout le monde et de se restreindre à cette seule technologie sur laquelle ils fondent tous leurs espoirs de liberté. Il est vrai que le droit est une passerelle du pouvoir, mais il ne suffit pas à lui seul pour définir et assurer la liberté, car le pouvoir a pris, avec la gouvernementalité, deux autres formes bien plus méconnues et d’autant plus dangereuses.

La technologie disciplinaire

La gouvernementalité se fonde avant tout sur le développement d’une technologie nouvelle qui va rapidement bouleverser et investir l’intégralité des rapports de pouvoir dans la société entre le XVIIIe et le XIXe siècle : la technologie disciplinaire.

C’est dans son chef-d’œuvre Surveiller et punir que Michel Foucault met en évidence les principes et les modes de fonctionnement de cette technologie originale. On a vu que la souveraineté se fondait essentiellement sur le juridico-légal : braver le droit ou la loi signifiait à l’époque défier directement le souverain et l’ordre dont il était le protecteur. D’où la nécessité, dans le cadre de la justice et de la punition des criminels, de brutaliser sauvagement leurs corps, d’exercer une démonstration de force poussée à l’extrême, dans des châtiments féroces se poursuivant même sur les cadavres que l’on continuait de mutiler, le tout en public : justice est faite par la démonstration de la supériorité du souverain. Il ne s’agissait pas de faire des exemples pour décourager ceux qui auraient été tentés par le crime, mais il était capital pour le souverain d’asseoir son autorité par la destruction des corps de ceux qui la défiait. La justice est alors un affrontement entre le souverain et le criminel.

L’évolution du juridico-légal telle qu’exposée plus haut remet totalement en question l’utilité des châtiments. Car avec la gouvernementalité, ce qui importe n’est pas le rapport des sujets à leur souverain, mais le rapport de celui qui gouverne à la population qui est l’objet de son pouvoir. Le souverain, son pouvoir, avaient besoin d’être vus de tous, indirectement par l’intermédiaire des châtiments publics. Celui qui gouverne a le besoin inverse : celui de voir, de surveiller, de contrôler une population qu’il s’est chargé de faire croître et de cultiver en vue de la raison d’État, sans que cette population n’ait trop conscience de ce pouvoir.

Le châtiment public perd dès lors tout son sens. Il ne devient qu’une manifestation barbare et absurde : qu’a-t-on besoin de tuer dans une telle violence ? Qu’a-t-on besoin de mutiler les cadavres des criminels ? Qu’a-t-on besoin de punir en public ? C’est sous couvert d’humanisme, sans aucun doute sincère, que le XVIIIe siècle se présente comme une période de critique intense des châtiments publics et d’invention de nouveaux genres de peines. Mais ce qui est véritablement en jeu n’est pas l’humanité des peines, mais bien l’économie des forces.

Or ce qui naît de ces réflexions, c’est le système carcéral. Celui-ci remporte un vif succès : en quelques décennies à peine les prisons fleurissent et la plupart des criminels y sont envoyés. Mais le système carcéral se fonde sur la technologie disciplinaire qui prend un essor global et ne se restreint pas aux murs de la prison. Quels sont ses principes ?

On en compte essentiellement trois : la norme, la surveillance, l’examen. On pourrait en ajouter un quatrième, conséquence nécessaire des trois premiers : l’individualisation. La technologie disciplinaire a pour fonction essentielle d’économiser les forces de la population, ce qui se traduit par un dressage rationalisé et architecturé des corps et des esprits. On cesse de punir véritablement le crime : la prison n’est pas un châtiment qui doit mettre le condamné au supplice par la faute de son crime, elle n’a pas sa justification dans le crime passé, mais elle est au contraire orientée vers l’avenir, parce qu’elle a pour fonction réelle de « remettre dans le droit chemin ». On porte ainsi de plus en plus d’attention à la vie du criminel lors du jugement, on enquête davantage sur sa personne, car il faut savoir ce qu’il faut redresser pour prononcer la bonne peine. La prison se détache si bien du crime que la justice et le système carcéral chargé de la peine finissent pas se distinguer complètement : ce dernier prend une grande autonomie.

La prison, lieu le plus évident de la pratique disciplinaire : des cellules individualisées, des objectifs de rééducation ou normalisation, une surveillance fondée sur la discrétion du gardien (il ne doit pas être vu des prisonniers, et il doit interagir le moins possible avec eux), un examen des conduites par l’intermédiaire du dossier sous l’autorité d’une administration pointilleuse. Mais la pratique disciplinaire est une technologie gouvernementale plus large que la prison : elle s’est introduite dans toutes les institutions et constitue le cœur même de la gouvernementalité.

Surveiller, contrôler, normaliser. Transformer les hommes, sujets dans l’ère de la souveraineté, en objets de gouvernement.

Les dispositifs de sécurité

La troisième technologie de pouvoir sur laquelle repose la gouvernementalité est l’ensemble des dispositifs de sécurité (tel est le nom que donne Foucault à cette technologie).

On sait qu’à partir du XVIè siècle, la philosophie politique a peu à peu abandonné les questions antiques du meilleur régime et du souverain bien pour se tourner vers une préoccupation nouvelle : la sécurité. Celle-ci fait une entrée assez surprenante dans les considérations politiques, surprenante parce qu’elle prend un caractère quasi obsessionnel. Ce n’est évidemment pas totalement injustifié : les guerres de religion qui ont déchiré l’Europe et l’intérieur-même des pays, le désordre, le chaos et la barbarie qu’elles ont déclenchés ont poussé les intellectuels à se préoccuper de la paix et des garanties qu’on pouvait obtenir pour la maintenir. L’apparition d’un droit international (Grotius) et d’une balance diplomatique entre les États en Europe, reléguant dans un lointain souvenir le rôle du Pape dans la chrétienté médiévale encore unie, est le premier signe évident d’une volonté de sécuriser les relations interétatiques.

Pour garantir la sécurité intérieure, les réflexions s’orientent sur une nouveauté, le droit individuel et subjectif, qui trouvera son essor dans la philosophie libérale. Hobbes, précurseur évident de cette philosophie, est obsédé par la sécurité. Le Léviathan trouve toutes ses fondations dans le besoin de sécurité. Le droit naturel tel que défini par Hobbes, version complètement dénaturée du ius naturale des Romains et du droit classique, ne semble être qu’un prétexte pour justifier l’intervention du « souverain » dans la garantie de la sécurité, préoccupation centrale de Hobbes. Je mets souverain entre guillemets, car la souveraineté telle qu’elle est conçue dans les philosophies du contrat social, et telle que nous la concevons encore aujourd’hui, est une espèce de coquille vide confondant l’autorité suprême et le pouvoir absolu.

Mais il faut bien voir que les philosophies du contrat social, si elles sont toutes orientées sur la question de la sécurité (quoique Rousseau est sans doute une exception), ne se proposent d’investir que la technologie juridico-légale que nous avons vu précédemment. Toutefois l’impératif de sécurité qui apparaît dans la première modernité (XVIe – fin XVIIIe siècle) se traduit dans une autre technologie inédite : les dispositifs de sécurité.

La gouvernementalité porte une attention toute particulière à la population, comme on a pu le voir. En vue de la raison d’État (c’est-à-dire son maintien, sa perpétuation), il est essentiel que celui qui gouverne sache faire croître la population, économiser ses forces, l’organiser, la ranger, comme un berger et son troupeau. Ceci se traduit nécessairement par des préoccupations de sécurisation de la population qui vont prendre de nouvelles formes, à savoir des dispositifs de sécurité. Citons en quelques-uns, pris en exemples par Foucault dans Sécurité, Territoire, Population, avant de mieux les caractériser.

Les villes voyant les populations croître à partir du XVIe siècle, des problématiques d’urbanisme ont fait leur apparition : la circulation de la population devient une préoccupation gouvernementale. Comment permettre à la population de circuler, comment guider sa circulation, comment assurer la sécurité de la population dans ses déplacements désormais groupés et massifs ? L’urbanisme comme première forme de dispositif de sécurité. Signes évidents de cette technologie du pouvoir, des villes à l’urbanisme entièrement rationalisé sont construites : Richelieu, Charleville.

Deuxième forme de dispositifs de sécurité : la police. Par police, il faut entendre l’ensemble des règlements permettant l’administration d’une ville, ou pour être plus exact, de la population d’une ville. La police est elle aussi chargée de la bonne circulation de la population, avant même sa sécurité physique. Elle est cependant aussi un vecteur de la technologie disciplinaire, notamment lors des épidémies ou bien des pénuries alimentaires. Progressivement, la police en tant qu’institution prendra la charge de la surveillance de la population et de son contrôle. Pas tant pour la sécurité des individus que pour asseoir les rapports de pouvoir du gouvernement à sa population.

Troisième dispositif de sécurité : l’économie politique. Ou pour être plus précis les échanges offre/demande. L’apparition de ce dispositif au XVIIIe siècle est fondamental dans l’histoire de la gouvernementalité tant il va marquer en profondeur les rapports de pouvoir jusqu’à faire basculer définitivement la société dans la nouvelle ère moderne. C’est en vue de solutionner le problème des pénuries alimentaires que les Physiocrates vont proposer au gouvernement de laisser les échanges entre une offre et une demande se réaliser, quitte à ce qu’il y ait une hausse importante des prix, parce que c’est par elle d’abord que la sécurité alimentaire se produit en attirant de nouveaux producteurs, étrangers notamment. On est cependant loin du laissez-faire idéalisé par les libéraux : il ne s’agit pas pour les Physiocrates de libérer le peuple et les individus de l’emprise du gouvernement, mais tout au contraire d’asseoir la puissance gouvernementale en ajustant la circulation des produits en vue de la sécurisation de la population. Libération des échanges peut-être, mais à seule fin de contrôler la population, d’en assurer sa bonne croissance. Les tableaux des physiocrates forment une espèce de tableaux de bord de l’action gouvernementale.

Qu’est-ce donc alors qu’un dispositif de sécurité ? Les dispositifs de sécurité sont des mécanismes globaux, fonctionnant à l’échelle d’une population, ayant pour fonction d’assurer la sécurité et la bonne santé de la population en vue de maintenir la puissance gouvernementale. Ils prennent une importance croissante à la suite de l’économie politique, prouvant par là l’essor de la gouvernementalité et l’abandon total de la souveraineté. Citons comme autres exemples de dispositifs de sécurité : l’administration publique, la conscription, l’assistance sociale, la Sécurité Sociale ou encore la Responsabilité sociétale des entreprises (RSE). La liste est évidemment très loin d’être exhaustive.

Les champs de manifestation de la gouvernementalité

C’est entre le XVIe le XVIIIe siècle que la gouvernementalité prend forme et évacue peu à peu la consistance de la souveraineté. Les technologies de pouvoir que nous venons d’aborder n’ont pas été créées tout d’un coup et en même temps, elles ne sont pas issues d’une pure volonté de modifier les rapports de pouvoir, ni d’un processus conscient qui aurait eu pour but ultime de les concevoir. La gouvernementalité est le fruit d’une dynamique du pouvoir, d’un mouvement général qui trouve ses causes à la fois dans une multitude de travaux intellectuels dont la nature a évolué dans le temps, et dans des changements dans la rationalité occidentale (abandon de la dialectique, expansion du rationalisme et de l’idéalisme au dépens de la philosophie réaliste, prolifération des systèmes fondés sur la récurrence du syllogisme, expansion du modèle des sciences naturelles, etc.), sans compter les événements géopolitiques depuis la Réforme.

Ce qui manque pourtant à la gouvernementalité jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, c’est une justification. Dans le cadre de la souveraineté, le souverain trouvait toute sa légitimité dans l’ordre naturel et la loi divine. Son action restait par ailleurs limitée par la loi naturelle, et tout ne lui était pas permis.

La gouvernementalité, en complétant la technologie juridico-légale de la technologie disciplinaire et des dispositifs de sécurité, semble ne plus avoir aucune limite, si ce n’est la raison d’État. La seule action que le gouvernement ne saurait entreprendre, c’est celle qui nuit à la préservation de l’État : ceci laisse très ouvert les possibilités d’actions gouvernementales. D’où sans doute l’apparition de régimes absolutistes dont on a cherché des justifications dans des dérivés modernes de la souveraineté et de la philosophie politique (le pouvoir de droit divin, le droit naturel, le contrat social, etc.). Mais ces justifications étaient d’emblée vides de sens tant elles tordaient des concepts anciens pour donner raison à l’absolutisme, et au contraire, elles offraient d’étonnants fondements à une révision complète de la souveraineté, de laquelle est née cette idée qui nous paraît si évidente alors qu’elle est à la limite de l’oxymore, de « souveraineté du peuple », ou pire encore, de « souveraineté individuelle ».

Or paradoxalement, ce sont ces nouveaux élans favorables à la souveraineté du peuple, à sa représentation dans les assemblées politiques, au pouvoir législatif fondé sur la volonté générale, à l’éviction du pouvoir exécutif et donc du gouvernement, qui vont permettre à la gouvernementalité de prendre définitivement racine et trouver des champs de manifestation favorisant une croissance sans précédent du pouvoir, telle que soulevée par Bertrand de Jouvenel dans Du Pouvoir. Il ne faut pas voir la Révolution française comme une rupture brutale entre deux ères, mais plutôt comme une mue signant la disparition de la souveraineté et l’envol de la gouvernementalité.

La souveraineté du peuple change la direction de la vie politique : on réclame qu’on se préoccupe des besoins du peuple. Besoin de sécurité physique, besoin de sécurité alimentaire, puis plus tard besoin de sécurité sociale. Or l’avancée des sciences humaines au XVIIIe siècle avec l’économie politique d’abord, puis plus tard de la sociologie, du management ou encore de l’écologie politique (comme science des écosystèmes humains et non pas comme idéologie), produit une nouvelle composition de la société, divisée en une multitude de champs d’intervention du pouvoir : l’économique (XVIIIe siècle), le social (XIXe siècle) et l’écologique (XXe siècle), champs qui donnent un sens nouveau à la gouvernementalité puisqu’ils constituent des surfaces d’intervention légitimée par les préoccupations de la population qu’elle se charge de faire croître et contrôler. Je renvoie à mon article précédent pour mieux comprendre l’histoire particulière de l’économique et du social. Foucault appelle cet emploi du pouvoir sur ces surfaces sociales de gouvernement la biopolitique : politique de la vie, politique du milieu des vivants. Mais il ne faut pas se laisser tromper car il s’agit là d’un sens moderne de la politique, un sens très dénaturé.

La souveraineté populaire se cristallise au point d’être partout prise comme fondement de n’importe quel régime, même des pires dictatures, ce qui ne signifie rien d’autre que la disparition pure et simple de l’antique souveraineté, et avec elle, de la politique véritable. C’est le paradoxe de la nouvelle modernité (post-Révolution) : la vie politique est vidée de toute politique au sens philosophique du terme. Le gouvernement investit des champs apolitiques (économique, social, écologique) qui lui donne une emprise considérable sur la société précisément parce qu’il ne se confronte plus au politique et aux questions de souveraineté.

Ce qu’il faut enfin signaler, et j’arrêterai là pour le détail de la gouvernementalité, c’est que la découverte de champs nouveaux de manifestation du pouvoir (l’économique, le social et l’écologique) fut davantage le produit d’investigations non-étatiques qui se sont traduites par une prise d’indépendance de la gouvernementalité vis-à-vis de l’État et du gouvernement (au sens de pouvoir exécutif). En effet, le XIXe siècle voit proliférer les institutions qui trouvent leur origine dans l’exploitation de la technologie disciplinaire et des dispositifs de sécurité. On a vu comment la prison avait pour impératif de normaliser, de surveiller et de contrôler, avec l’appui d’une administration rigoureuse. Elle n’est pas la seule : l’école, l’hôpital, la caserne, l’asile viennent constituer un ensemble d’institutions disciplinaires qui forment un corridor enserrant la vie des individus sans pour autant toutes être des produits de l’État. La philanthropie, sous couvert d’hygiénisme et de progressisme, donne naissance à la famille moderne par l’intermédiaire de l’assistance sociale, qui gouverne les familles (surveillance, examen, normalisation). La même philanthropie encourage le paternalisme patronal et le grand cœur de Bentham propose de développer le Panoptique dans les ateliers. Les sociétés de secours mutuels forment des dispositifs de sécurité privés, faisant intervenir des rapports de pouvoir identiques à ceux mis en place par le gouvernement. Aujourd’hui la RSE, certes encouragée et désormais imposée par l’État, a largement trouvé sa place toute seule au sein des entreprises, offrant la meilleure des surfaces de gouvernement au croisement des trois champs économique, social et écologique.

Il n’est donc pas certain que gouverner soit une activité essentiellement étatique, ce qui nous contraint de nous interroger, afin d’en tirer les conséquences, sur les rapports de pouvoir dans la société moderne et la place que peut encore espérer y occuper la liberté.

(3e et dernier partie ici)