La complainte des filles de joie : le racolage passif

Publié Par Roseline Letteron, le dans Droit et justice, Sujets de société

Le délit de racolage passif est d’une utilité pour le moins limitée, car il n’est utilisé que lorsque le dossier ne permet pas de prouver le racolage actif.

Par Roseline Letteron.

À l’occasion de la remise du rapport de l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS), « Prostitutions, les enjeux sanitaires« , le ministre chargé des droits des femmes, Najat Vallaut-Belkacem, a affirmé que le délit de racolage passif était « fortement préjudiciable » aux personnes qui se prostituent.

Définition du racolage passif

L’article 225-10 al. 1 du code pénal a été introduit dans le droit positif par la loi sur la sécurité intérieure de 2003, à l’époque où Nicolas Sarkozy était ministre de l’intérieur. Elle punit de deux mois d’emprisonnement et 3 750 € d’amende « le fait, par tout moyen, y compris une attitude même passive, de procéder publiquement au racolage d’autrui en vue de l’inciter à des relations sexuelles en échange d’une rémunération ou d’une promesse de rémunération« . Dans sa décision du 13 mars 2003, le Conseil constitutionnel a estimé que ce délit est défini en termes suffisamment clairs et précis pour satisfaire au principe d’intelligibilité de la loi. On a connu le Conseil plus exigeant dans ce domaine, car cette ‘ »attitude même passive« , qui constitue le cœur de l’incrimination, peut donner lieu à des interprétations diverses.

Les juges du fond se montrent particulièrement impressionniste et utilisent trois critères essentiels pour définir ce délit. Le premier est la tenue générale de la personne poursuivie. La Cour d’appel de Paris, dans une décision du 9 février 2005, mentionne ainsi que la prévenue a été interpellée, alors qu’elle était au volant d’un véhicule, « vêtue d’une nuisette non fermée et transparente, de couleur rose, laissant apparaître un body en dentelle« . Le second est le lieu dans lequel l’interpellation a eu lieu. Le fait d’arborer une ombrelle multicolore pour attirer le client, dans une rue notoirement connue pour l’exercice de la prostitution est ainsi constitutif de racolage passif, aux yeux de la Cour d’appel d’Amiens, dans une décision du 30 mars 2005. Enfin, le dernier critère est celui de l’heure, car il y a manifestement une heure où les honnêtes femmes sont rentrées chez elles. Celle qui se tient à deux heures du matin dans les parties communes d’un immeuble connu pour être un lieu de prostitution commet le délit de racolage passif, d’autant qu’elle propose manifestement ses services aux passants (CA Toulouse, 15 février 2007).

La Cour de cassation se montre beaucoup plus attentive au respect du principe d’interprétation stricte de la loi pénale et s’efforce d’imposer aux juges du fond une définition plus étroite. Dans une décision du 25 mai 2005, la Chambre criminelle énonce ainsi qu’une femme qui se trouve à minuit sur le bord d’un trottoir, légèrement vêtue, dans un quartier connu pour la prostitution, ne commet pas nécessairement le délit de racolage passif. Le juge de cassation rapproche finalement clairement le racolage passif du racolage actif, estimant que l’élément essentiel de l’incrimination est le contact avec le client, qu’il soit à l’initiative de la personne prostituée (racolage actif) ou à celle du client (racolage passif). Cette jurisprudence  illustre à tout le moins un malaise vis-à-vis d’un délit bien difficile à définir, tant dans l’élément matériel que dans l’élément moral de l’infraction.

Sur le plan contentieux, le délit de racolage passif a donc été d’une utilité pour le moins limitée, car il n’est utilisé que lorsque le dossier ne permet pas de prouver le racolage actif.

Une prostitution clandestine

Sur un plan plus sociologique, ce délit a cependant des conséquences graves. À l’époque, il avait été voulu pour éloigner les prostitué(e)s trop visibles du centre des villes ou des parcs fréquentés par des enfants. Cet objectif a été rempli, au-delà des espérances, comme le montre le rapport de l’IGAS. Car la prostitution s’est effectivement déplacée, dans des quartiers périphériques, voire au milieu des bois, voire enfin sur internet. Dans tous les cas, ces espaces nouveaux de la prostitution sont difficilement contrôlables, et la sécurité des personnes qui s’y livrent ne peut pas être assurée. La prostitution devient, clandestine, ce qui rend également plus difficile les actions de prévention et de suivi sanitaire, notamment celles engagées par les associations actives dans ces domaines.

Présenté sous cet angle, le délit de racolage passif apparaît comme le pur produit d’une politique dont l’objet n’était pas lutter contre le proxénétisme ou le travail forcé, et pas davantage de garantir la sécurité à la fois physique et juridique de ceux et celles qui se livrent à la prostitution. Le seul objectif de la loi de 2003 était de cacher la prostitution, de la rendre invisible.

Pour le moment, on sait qu’une proposition de loi déposée au Sénat par Esther Benbassa et plusieurs sénateurs (EELV), visant à abroger le délit de racolage passif, a été retirée, car Najat Vallaut-Belkacem envisage un texte plus global sur la prostitution. Pourquoi pas ? Il conviendrait en effet  de remettre en cause un système juridique absurde qui considère les personnes prostituées comme des contribuables, mais pas comme des citoyens. La démarche abolitionniste est-elle pour autant une solution ? Certainement pas, car l’abolition de la prostitution ne se décrète pas, et une telle décision conduirait tout simplement à la déplacer dans des lieux encore plus obscurs, espaces clandestins où le seul droit applicable serait celui des proxénètes.

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  1. Il va falloir creer plusieurs classifications. Par exemple pour Dsk et autres hommes politiques, il s agit de call girl, pour les pauvres de la campagne, c est le j5, et pour les papa stressés de paris : les travlos du bois de boulogne…finalement les maisons closes c est pas plus mal !