La légende des « éléments de langage »

Publié Par Marc Crapez, le dans Politique

Une expression en vogue parle « d’éléments de langage ». Donnant l’impression d’un décryptage savant. En réalité, elle en dit plus long sur ceux qui l’emploient que sur ceux qu’elle vise.

Par Marc Crapez

Nos sociétés ont aiguisé certaines formes d’esprit critique. Aiguillonnés par Internet, les citoyens s’emploient à pratiquer une sorte de surveillance démocratique. Ils scrutent les arrières-pensées électoralistes. Chacun est un commentateur politique, à l’égal d’un éditorialiste. Tout le monde se pique de distanciation critique et de recul analytique. La vérification des dires des hommes politiques est à l’ordre du jour.

Dans ce contexte, le refrain sur les « éléments de langage » est une arme redoutable. Les éléments de langage, c’est cette petite musique que l’on entend dans les médias depuis l’automne 2011. On entend souvent dire que l’Élysée orchestre les déclarations des hommes politiques de droite. Que des éléments de langage circulent dans la bouche des ténors de l’UMP.

Cette notion incertaine, synonyme d’argumentaire politique, de consigne militante, ou encore de mots-clés mis en avant, est bien entendu péjorative. Elle laisse entendre que le Président manipule tout, ce qui alimente le préjugé sur l’omniprésence de Nicolas Sarkozy, et que les ministres sont enrégimentés, ce qui alimente le préjugé sur le caporalisme de la droite.

En outre, cette notion répond à merveille au souci de surveillance démocratique. Elle donne l’impression d’étancher la soif de décryptage. Elle semble permettre de décortiquer les non-dits. Elle paraît validée par les sciences sociales. En réalité, elle en dit plus long sur ceux qui l’emploient que sur ceux qu’elle vise. Car les éléments de langage, remarquez-le bien, sont rarement ceux de l’équipe de campagne de François Hollande. S’agit-il d’un parti-pris ?

Un effet sur les indécis

Peu importe qu’elle ait été échafaudée par un linguiste ou un communicant, qu’elle recycle la théorie du Mème de Dawkins ou véhicule une formule toute faite semblable aux tournures latines employées par Diafoirus dans Molière, cette notion est dépourvue de portée, mais elle sonne bien et fait savant. Ce qui explique le succès de la trouvaille.

Personne ne s’est passé le mot. La diffusion par relais résulte simplement d’une configuration propice du champ intellectuel, producteur de formules politiques, où interviennent journalistes, sondeurs et sociologues. La sensibilité de droite y est minoritaire, dominée et craintive. Pour diverses raisons, la droite française a renoncé à conserver des positions et à investir au sein du système éducatif et universitaire qui forme le sous-bassement de l’édifice du débat d’idées.

La seule parade des politiciens de droite est la rétorsion, le retour à l’envoyeur, le réemploi de l’expression contre le discours de gauche, mais c’est peine perdue car, dans ce cas, ils ne seront pas suivis et relayés par les médias. Les énarques, qui forment le gros des conseillers de la droite, n’ont pas l’armature intellectuelle pour démystifier un mythe. Les responsables de droite ont confusément perçu que cette formule était une arme forgée contre eux, mais ne savent pas comment s’en « dépatouiller », comme on dit familièrement, car ils ne disposent pas d’un potentiel de ressources cognitives suffisant pour en démonter la mécanique.

Quant au citoyen, qui a vaguement entendu cette formule, il l’a intériorisée ou entérinée. Les effets varient suivant ses affinités politiques, son attention intellectuelle et son intérêt pour le débat public. Schématiquement, s’il est de droite, il a plus ou moins honte de la fragilité de son camp, s’il est indécis, il se dira que, décidément, la droite marche au pas et manque d’envergure intellectuelle, enfin, s’il est de gauche, il en sortira renforcé dans ses convictions inébranlables.

 

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  1. Bonjour,
    Je ne pense pas que vous ayez raison en disant qu’on jette au visage les « éléments de langage » uniquement sur la droite…
    Si on diversifie un peu ces lectures (perso je lis plus de choses du bord politique qui n’est pas le mien car c’est toujours plus stimulant pour sa propre réflexion…) on voit bien que les éléments de langage de la gauche sont dépistés :

    « Quartier » au lieu de banlieu chaude ou la police ne fait pas respecter la loi

    « engagé » pour dire « de gauche comme nous »

    etc…

    Cordialement,

    1. A ma connaissance, la formule elle-même d’éléments de langage n’est accolée qu’à la droite.
      Quant au contenu que peuvent avoir ces mots d’ordre, il est vrai que ceux de gauche sont aussi démystifiés.
      Enfin, concernant la catégorie de mots d’ordre que vous évoquez, à savoir le jargon, il est rarement démystifié. Engagé pour dire de gauche a été démystifié, à ma connaissance, par un article il y a six mois, alors que le subterfuge dure depuis des décennies et va perdurer.

  2. L’analyse me paraît tout de même un peu rapide. Vous dites vous-mêmes que l’on ne parle de ces fameux « éléments de langage » dans la presse que depuis l’automne 2011. Vous admettrez que quelques mois, c’est un peu court pour discerner une tendance — surtout dans la mesure où, pour employer un euphémisme, la droite est nettement plus au pouvoir que la gauche. Par ailleurs, on peut difficilement contester que N. Sarkozy exerce le pouvoir de façon très personnelle et plutôt autoritaire, y compris au sein de son propre parti ; et ses « sorties » ont assez montré qu’il n’aimait ni les divergences de sensibilité, ni les réserves polies de ses ministres. Enfin, il ne vous aura pas échappé que l’automne 2011 a surtout été marqué à gauche par les « primaires », c’est-à-dire précisément un mode de discours qui n’est pas unifié par le parti, mais qui laisse sa chance à plusieurs vocabulaires.

    Alors bien sûr, les « éléments de langage » — qui existent dans le monde de la communication depuis bien plus de 6 mois — sont tout autant utilisés par la gauche que par la droite. D’ailleurs, M. Valls, par exemple, en a donné un exemple ridicule à propos de la TVA sociale, en rejetant avec verve cette idée qu’il soutenait avec non moins de verve pendant le débat des primaires.
    C’est probablement l’un des rôles de la presse que de dévoiler ces mécanismes politiques souterrains et inquiétants, qui montrent sur quelle hypocrisie, et sur quel misérable opportunisme, s’appuient bien souvent les discours politiques. Du reste, lorsque les éléments de langage sont repris, non seulement par des ministres, mais par les députés eux-mêmes, la maladresse de communication vire au scandale institutionnel, puisqu’elle montre une fois de plus que le pouvoir législatif, en France, est inféodé au pouvoir exécutif, au point d’en reprendre les mots.
    Bref, je pense qu’il y avait sans doute de quoi faire un petit peu mieux que ce billet unilatéral et assez peu rigoureux.

    1. On peut toujours débattre des primaires socialistes ou de Sarkozy. Mais ce sur quoi j’attirais l’attention, c’est l’usage de la formule « éléments de langage » à charge contre le seul discours de droite.
      Critiquer la droite avec des arguments est logique ; la déprécier avec une notion pseudo-savante est un abus de confiance et une escroquerie intellectuelle.
      En principe, les libéraux sont rebelles aux arguments d’autorité déloyaux qui faussent la libre compétition des idées.

      1. Que vous vouliez critiquer la presse pour ses partis pris politiques ne me dérange absolument pas ; même si je répète qu’à mon sens, le contexte politique actuel explique en large part que l’on parle moins d’ « éléments de langage » pour décrire le discours de la gauche. (À noter tout de même que sur http://tinyurl.com/7pvegqt, par exemple, on parle aussi bien des « éléments de langage » PS qu’UMP…)

        En revanche, je ne comprends pas que vous qualifiiez de « pseudo-savante » l’idée même d’éléments de langage. D’abord parce que des « argumentaires » comme celui-ci (http://tinyurl.com/6keqfbr) suffisent à montrer qu’il ne s’agit pas d’une « légende ». D’autre part, parce que les « notes » des communicants, même quand elles ne sont pas diffusées uniformément par la voie hiérarchique des partis, jouent ce rôle de standardisation du discours. Si l’on veut assainir le discours politique, le faire tendre davantage vers les idées et le fond, et moins vers la communication et les petites phrases, il semble donc de bonne méthode de critiquer les « éléments de langage » partout où on les repère, non ?

        1. Il est toujours bon de critiquer les simplifications. Mais vos liens apportent de l’eau à mon moulin. Le premier date du printemps 2011, avant la percée médiatique de la formule que je situais à « l’automne 2011 ». Le second prouve que ce que j’appelais un « argumentaire » politique est arbitrairement rebaptisé « éléments » de langage (voir la différence entre le document scanné et le commentaire faussement neutre du journaliste).
          Je vous laisse, si vous le souhaitez, le dernier mot.

    2. « C’est probablement l’un des rôles de la presse que de dévoiler ces mécanismes politiques souterrains et inquiétants, qui montrent sur quelle hypocrisie, et sur quel misérable opportunisme, s’appuient bien souvent les discours politiques. Du reste, lorsque les éléments de langage sont repris, non seulement par des ministres, mais par les députés eux-mêmes, la maladresse de communication vire au scandale institutionnel, puisqu’elle montre une fois de plus que le pouvoir législatif, en France, est inféodé au pouvoir exécutif, au point d’en reprendre les mots. »

      C’est vous qui êtes hypocrite en vous gargarisant d’hypocrisie chez les autres, j’ai assez navigué dans les groupes humains pour savoir que les premiers à se plaindre de l’hypocrisie du système sont ceux dont il faut attendre la plus grande fourberie.
      Et quand bien même vous seriez un ange pur descendu du ciel, vous n’auriez pas ce besoin puissant de travestir par l’outrance.

      Vous êtes en colère, soit…
      Mais laissez les gens réfléchir et avancer leurs arguments, surtout pour un article qui ne fait pas dans l’invective : ligne jaune que vous avez du mal à tenir.

      Je ne peux que vous encourager de ne pas vous cacher derrière un pseudo et de parler à visage découvert. Cela permet d’avoir un autre genre d’attitude et de langage et de style et de parler vrai, snas donner l’impression d’une fausse authenticité de réprouvé créée par le masque.