Jeremy Bentham et sa défense utilitariste de la dépénalisation de l’homosexualité

L’essai de Jeremy Bentham sur la pédérastie, écrit en 1785, est un travail précurseur sur la dépénalisation de l’homosexualité. L’utilitarisme est ici au service de la défense d’une sexualité libre et consensuelle, s’opposant à la brutalité de la répression.

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Jeremy Bentham et sa défense utilitariste de la dépénalisation de l’homosexualité

Publié le 13 août 2023
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La pensée de Jeremy Bentham sur l’homosexualité n’est que le fruit de sa réflexion générale appliquée à un aspect spécifique de l’activité humaine.

Le philosophe anglais demeure le seul intellectuel de son temps à s’écarter de l’opinion populaire, en se consacrant à l’analyse de la question d’une manière dépassionnée.

En effet, il part d’une idée simple qui prend la forme d’un principe, celui de l’utilité définie comme la propriété ou la tendance qu’a une chose de prévenir un mal ou de procurer un bien. C’est depuis ce postulat que Bentham critique la sévérité avec laquelle était punie la sodomie dans l’Europe du XVIIIe siècle, susceptible du bûcher ou de la pendaison.

Son Essay on Paederasty, inspiré par les idées réformatrices de Cesare Beccaria, fut écrit en 1785 et resta inconnu jusqu’en 1937.

Le juriste italien avait traité sommairement de la question homosexuelle dans le chapitre XXXI de son livre Des délits et des peines, paru en 1764. Il compare la pédérastie à l’adultère, non pas dans sa dimension morale, mais par l’impossibilité à prouver l’acte reproché.

Si, dans ce dernier cas, les hommes succombent naturellement à leurs passions comme l’on subit la loi de la gravité universelle, la pédérastie, d’après Beccaria, « dérive moins des besoins de l’homme isolé que des passions serviles de celui qui vit en société. Elle peut être causée par la satiété des plaisirs, mais provient plus souvent d’une éducation qui, pour rendre les hommes utiles aux autres, commence par les rendre inutiles à eux-mêmes, dans ces maisons où est entassée une ardente jeunesse à qui tout autre commerce est interdit par une muraille infranchissable et qui se prépare une vieillesse prématurée en consumant d’avance, inutilement pour l’humanité, toute sa vigueur adolescente ».

Le ton est donné par le réformiste milanais : si l’homosexualité est condamnable moralement, elle doit être exempte de sanction juridique. Bentham complète l’entreprise de Beccaria en l’enrichissant et en proposant une assise théorique plus solide au futur processus politique de dépénalisation des rapports sexuels entre adultes de même sexe.

Bentham entend engager un débat posthume avec des philosophes tels que Montesquieu, Voltaire ou Blackstone, qu’il respecte, mais avec lesquels il se trouve en désaccord sur la question homosexuelle.

D’après Bentham, ces grands penseurs n’arrivent pas à se détacher de la vision canonique de la sodomie. Malgré l’influence incontestable de sa pensée dans la reforme pénale effectuée par son pays, les idées de Bentham sur la pédérastie n’ont pas eu d’impact dans l’île. En effet, au début du XIXe siècle, dans les autres domaines, les peines capitales furent réduites d’une manière spectaculaire, passant en quelques années de deux cents cas à seulement six, mais la sodomie demeura punie par pendaison jusqu’en 1861.

Bentham traite les rapports sexuels entre adultes comme un acte réservé à l’immunité de l’intimité. S’il s’interroge sur la nature de l’homosexualité, ce n’est que d’une manière indirecte, dans la mesure où son attention se porte sur les raisons invoquées pour justifier sa pénalisation plus que sur la pédérastie elle-même. Autrement dit, ce n’est pas tant l’étiologie de l’homosexualité qui intéresse le philosophe, mais les justifications morales et politiques de sa brutale répression, considérée par lui comme une barbarie d’autrefois.

D’après Bentham, entre partenaires consentants, la sodomie ne peut être qu’un crime commis contre soi-même, incapable de produire un dommage à autrui. Si la pédérastie est condamnable moralement, elle ne peut être assimilée à un crime sous peine de laisser la porte ouverte à l’arbitraire : « Dans tous les pays, on a toujours plus ou moins confondu trop fréquemment infortune et criminalité ». De surcroît, Bentham pense que l’homosexualité est un choix qui ne fait qu’accroître le plaisir pour celui qui la procure. Difficile donc de trouver une justification juridique pour sa criminalisation.

Le philosophe anglais traite exclusivement de l’homosexualité masculine, les rapports lesbiens n’étant pas punis par la loi. Il n’hésite pas à dénoncer ce paradoxe, car, si l’inversion sexuelle constitue une telle offense à Dieu, pourquoi reste-t-elle impunie entre femmes ?

L’analyse de Bentham se présente sous la forme des réponses aux arguments utilisés contre la dépénalisation. Ainsi, face à ceux qui considèrent l’homosexualité comme un crime contre la paix publique ou la sûreté de l’individu, Bentham réplique qu’un tel argument n’est pas recevable puisqu’il repose sur la confusion entre acte librement consenti et viol. Contre l’argument consistant à penser que la sodomie rendrait ceux qui la pratiquent plus faibles et efféminés, le philosophe rappelle que la détermination et le courage du bataillon de Thèbes prouvent exactement le contraire. Les anciens Grecs et Romains furent les militaires les plus vaillants, pour autant ils pratiquaient tous la sodomie. Si Bentham est conscient que ce raisonnement fut utilisé contre le partenaire passif, il observe toutefois que les rôles peuvent être renversés dans une relation homosexuelle dans laquelle les limites entre l’activité et la passivité semblent difficiles à établir.

Contre ceux qui considèrent que la pratique de la sodomie met en danger la survie de l’espèce humaine, Bentham souligne :

« Ce n’est pas la force de l’inclination d’un sexe pour l’autre qui est la mesure du nombre des hommes, mais les moyens d’existence qu’ils peuvent trouver ou produire dans un lieu donné ».

Pour s’opposer à l’idée selon laquelle la tolérance envers l’homosexualité produirait une progressive indifférence sexuelle envers les femmes, le réformiste démontre, à travers des exemples tirés de l’histoire, que la pratique de la sodomie n’a jamais empêché un homme de se marier et d’avoir des rapports sexuels avec le sexe opposé. En effet, Bentham croit en la nature bisexuelle des mâles et, bien qu’elle demeure une pratique rare, l’origine de l’homosexualité est à chercher dans la rigidité et l’hypocrisie de la morale sexuelle occidentale. La misogynie n’est nullement le résultat de la pédérastie mais de la célébration du célibat des prêtres catholiques.

Enfin, pour clore le débat sur la pénalisation, Bentham observe, non sans humour :

« Qu’un ruban ou une boucle de cheveux est un lien bien plus convenable et non moins puissant pour s’attacher un amant que la corde du bourreau. »

À la question de savoir pour quelle raison un crime inoffensif était si sévèrement réprimé, Bentham ne trouve qu’une seule réponse : l’antipathie envers les homosexuels. Le philosophe considère que cette antipathie nait de la répulsion. Mais cette répulsion ne justifie en rien le traitement que l’on fait du comportement banni. Ainsi, un homme peut aimer la charogne, « mais en quoi cela me concerne-t-il aussi longtemps que je puis jouir de la viande fraîche ? » se demande Bentham de manière provocatrice.

Cette antipathie contre les homosexuels, que nous appelons aujourd’hui homophobie, est due, d’après Bentham, à la haine du plaisir, au rôle néfaste de la religion et à la vision étroite de la sexualité propre à la morale occidentale qui la justifie uniquement dans un but de reproduction de l’espèce. L’homophobie est le fruit d’un préjugé de la même nature que celui qui avait mené les Espagnols à persécuter les Maures ou les Portugais les Juifs. L’analogie est lumineuse. Bentham sera le premier philosophe à avoir traité de la haine contre les homosexuels comme d’une forme de racisme, proposant par ce geste une analyse globale de toutes les formes d’exclusion.

L’Essai sur la pédérastie est un travail extraordinaire de banalisation de l’homosexualité.

En effet, pour l’utilitariste, toute sexualité pratiquée entre adultes consentants qui choisissent de s’y adonner librement ne pouvait nullement constituer un problème pour le droit et encore moins un acte susceptible de sanctions. En revanche, l’antipathie envers les homosexuels est une forme d’intolérance contraire à l’État de droit, surtout dès lors que cette antipathie se trouve cristallisée dans la loi pénale pour faire subir une sanction arbitraire à celui qui s’écarte de la majorité.

À la fin de son essai, Bentham va comparer l’homosexualité avec l’un des actes les plus banals de la vie quotidienne, ridiculisant ainsi plusieurs siècles d’homophobie :

« Il est étonnant que jamais personne n’ait pensé que c’est un péché de se gratter où cela démange et qu’on n’ait jamais décidé que la seule façon naturelle de se gratter est avec tel ou tel doigt et qu’il est contre-nature de se gratter avec un autre ».

 

Article publié iinitalement le 4 juillet 2023.

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    alline.francois@gmail.com
    4 juillet 2023 at 10 h 06 min

    Intéressant, mais il y a une dimension que Bentham a omise. L’implication des femmes dans la création de ce sentiment qu’est l’homophobie. Les femmes, au moyen de l’église (institution femeliste, mère des croyants), ont imposé la monogamie pour s’attacher sécuritairement un pourvoyeur de fonds à vie (mariage indissoluble, fidélité etc…). En parallèle, elles ont instauré et entretenu en obligation morale le désir de femme pour ETRE UN HOMME, se référant au lévitique 18-22 : Tu ne coucheras pas avec un homme etc… Obligeant tous les hommes à prendre en charge et entretenir femme et enfants bien sûr…
    Sous le Patriarcat Gréco-romain, l’homme faisait l’Homme, puis le Christianisme, « Ce que femme veut, Dieu le veut », puis « La femme fait l’homme »….. et le néo-féminisme : Lutter contre la masculinité toxique, le virilisme et les Sandrine Rousseau : Déconstruire le masculin….

    • Le féminisme et autres de ses aspects est aussi vieux qu’Aristophane ! Rien n’a changé, les problèmes se répètent de période en période.

  • les sophismes des matérialistes, assez amusant : le syllogisme sophistique : « utilité définie comme la propriété ou la tendance qu’a une chose de prévenir un mal ou de procurer un bien » : exemple concret : le meurtre de mon père : un bien pour moi donc utile puisque j’hériterai plus vite, à quoi me sert d’attendre ? et je préviens un mal puisque de toute façon il va bien mourir un jour : et toutes cette sophistique aboutit au Panepticon, l’œil qui vous scrute : totalitarisme à la Big Brother : « être constamment sous les yeux d’un inspecteur, c’est perdre en effet la puissance de faire le mal, et presque la pensée de le vouloir ».
    Quant au plaisir et l’homosexualité, plutôt que les théories fumeuses de Bentham, relisez le Philèbe de Platon, sur le plaisir justement, et Socrate s’y connaissait en sodomie !!! Parce que déjà le plaisir est de l’ordre de l’apeiron, de l’infini, la mesure en est absente, donc il ne peut se penser de lui même – et l’homosexualité est rejetée car elle ne désire que le Même, l’identique à soi, et non l’Autre, donc elle signifie stérilité, destruction et mort : que cela soit entre adulte consentant, ou pas.

    • Que les rapports homosexuels soient stériles, ça on le savait. Et alors? Cet argument justifierait leur criminalisation ? En poursuivant dans la même logique, il faudrait condamner aussi le préservatif et la pilule dans les rapports hétérosexuels?

  • L’homosexualité est depuis la venue du christianisme puis de l’islam condamné par ces religions ; ce qui n’était pas le cas à l’époque de la Grèce antique ou de la Rome antique. Le christianisme étant en recul, il devient accepté dans ces sociétés mais toujours persécuté dans le monde musulman.
    D’une façon générale, la religion monothéiste rejette le sexe, y compris le sexe libre car ces religions ont décidé d’imposer le modèle familial classique : 1 homme + 1 femme asservie + enfants (sauf l’islam qui autorise la plurigamie). Un modèle qui ne correspond pas forcément à la nature humaine comme le montre nombre de cultures africaines. Pour ces religions, le sexe est sale. Il ne doit pas être accompagné de plaisir et ne doit exister que pour procréer. Donc il est d’autant plus condamnable que l’homosexualité ne rapporte que du plaisir et ne permet pas la reproduction.
    Les religions veulent toujours gérer l’individu jusqu’au plus profond de sa vie dans l’unique but de l’asservir et d’affermir leur pouvoir par leur « morale ».

    -1
    • Je ne serai pas aussi catégorique à propos de l’homosexualité antique. Vous semblez ne l’avoir connue qu’à travers les exaltations d’un Pierre Louÿs. Les déviances sexuelles ont eu autrefois leur période poétique, je dirai. Mais quand elles se sont trop bien répandues dans les sociétés grecques et transmises aux Romains, notamment à travers leurs esclaves grecs, de bons spécimens en l’occurrence, la déliquescence des mœurs atteignit son apogée; on les a même dites comme une des causes de la chute d’Athènes et de Rome. La morale publique a été fustigée bien avant que l’Église catholique se soit complètement constituée (elle ne la pas inventée mais soutenue). Nous n’avons, bien sûr, que des fragments des auteur Anciens, mais suffisamment de Juvénal et Martial, les plus connus, rarement traduits (il est vrai que leur langage est difficile à transcrire). Martial connaissait Rome comme sa toge. Ses épigrammes lançaient des traits contre toutes les turpitudes de son temps et ne s’est pas privé de donner des détails peu ragoutants des vices extravagants cachés de ses contemporains, souvent en les nommant. Bien loin de l’hypocrisie et de la conformité que nous nous imposons.

  • Il y a lieu de distinguer la Pédérastie stricto sensu qui implique une relation entre un adulte et un mineur qui me semble condamnable, le consentement « libre et éclairé  » du mineur posant problème en fonction de l’âge du mineur.
    de l’homosexualité qui concerne des rapports entre adultes consentant

  • En y regardant de près, c’est la sodomie qui a été dépénalisé et non l’homosexualité. La sodomie peut être pratiqué par toutes les orientations sexuelles, cependant il est impossible pour la morale d’incriminer tout le monde. L’homosexualité masculine était alors toute désignée. Mais comme souvent chez les puissants cette morale était à géométrie variable. Les grecs ont fait de la sodomie une valeur positive mais parfaitement codifiée.
    La diversité a toujours été un problème, une épine dans l’esprit, lorsqu’on fait du commun le normal.

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