L’IA au service de l’État : un recul pour nos libertés individuelles ?

La banalisation de l’IA à des fins de surveillance suscite des inquiétudes quant à la protection des libertés fondamentales.

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L’IA au service de l’État : un recul pour nos libertés individuelles ?

Publié le 10 mai 2023
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Les technologies de surveillance évoluent constamment, pour le meilleur, mais peut-être aussi pour le pire.

L’intelligence artificielle a permis des avancées majeures dans ce secteur et la France l’utilise déjà pour traquer quelques fraudeurs ou délinquants, chez eux ou dans la rue. Est-ce un véritable progrès ou un recul de nos libertés individuelles ? Il y a de bonnes raisons de se poser la question.

 

Le fisc contrôle absolument tout

Depuis 2018, et le lancement du projet PILAT, le fisc modernise son système de recueil d’informations consacré au contrôle fiscal. Pour lutter contre la fraude, les nouveaux outils informatiques de l’administration fiscale collectent et centralisent toutes les données dispersées jusque-là dans différents services, afin de pouvoir détecter plus facilement des anomalies. On parle ici de datamining.

Chaque année, les outils évoluent, ils sont de plus en plus efficaces, et le nombre de contrôles ciblés par les IA progresse. En 2019, 21,95 % des contrôles étaient le fait de cette technologie ; ils étaient 32, 5 % en 2020 et 45 % en 2021. Le gouvernement tablait sur plus de 50 % de contrôles fiscaux ciblés par IA en 2022 (nous n’avons pas encore les chiffres).

On comprend aisément que la modernisation de l’intelligence artificielle soit devenue une des priorités du gouvernement qui récupère ainsi bien plus facilement plusieurs centaines de millions d’euros. Depuis quelques semaines, les agents de la Direction générale des finances publiques se sont munis d’un nouvel outil, nommé Galaxie, qui fait passer le datamining à un tout autre niveau. Il facilite le travail des contrôleurs dans l’analyse des nombreux dossiers en créant des graphiques et des « arbres généalogiques » permettant de tracer les liens entre les personnes physiques et les structures professionnelles.

En gros, dès qu’un agent découvre une anomalie dans un dossier, l’application va lui permettre une vue d’ensemble sur tout l’environnement de la personne ciblée. Il obtient ainsi des données sur les actionnaires d’une société, le comptable, les associés, ou encore les clients. Cela permet de mieux préparer les contrôles, de ne rien oublier et de cibler d’autres personnes en lien avec la cible de départ.

D’autres outils permettent de brasser l’ensemble des données laissées par les citoyens sur leurs réseaux sociaux. On entre alors réellement dans l’intimité des Français, en comparant leurs revenus avec les voyages effectués, les restaurants et les hôtels fréquentés, etc. Le fisc peut donc tout savoir de vous et de vos dépenses, ou en tout cas détecter bien plus facilement des incohérences avec vos déclarations.

 

Une visite de votre jardin

La DGFIP s’invite aussi dans votre jardin, depuis le lancement du projet « Foncier Innovant ».

Pour ce faire, elle utilise une intelligence artificielle qui analyse des images aériennes afin de détecter de manière automatique les piscines, les vérandas, les extensions, les abris de jardin, qui n’auraient pas été déclarés. Avec cette méthode, uniquement dans les Bouches-du-Rhône, plus de 7200 piscines non-déclarées ont été détectées en seulement quelques clics. De toute manière, avec Google Maps, repérer une piscine non déclarée n’est qu’une question de temps. Mais il faut bien admettre que maintenant le processus sera encore plus rapide.

Si vous possédez un abri de jardin de 7 m² que vous n’avez pas déclaré, alors l’intelligence artificielle va le repérer un jour ou l’autre. La surveillance semble donc totale, ce qui est évidemment bénéfique pour les comptes de l’État, mais forcément plus inquiétant pour les citoyens qui peuvent se considérer espionnés chez eux dans leur intimité.

 

La surveillance sécuritaire

Le ministère de l’Intérieur fait là aussi appel à l’intelligence artificielle.

Vous n’êtes pas suivis seulement chez vous, vos faits et gestes peuvent être espionnés dans la rue. Des caméras filment tout au long de la journée et leur logiciel est entraîné à repérer des comportements suspects ou problématiques. L’IA analyse les images et reconnaît un comportement inquiétant. Si c’est le cas, elle transmet les images au service de police ou de gendarmerie concerné.

La reconnaissance faciale peut notamment permettre de retrouver le même individu sur différentes images et donc le traquer plus facilement, indiquer sa présence en temps réel pour permettre à la police d’agir plus rapidement. Il y a eu quelques expérimentations en France, notamment lors du carnaval de Nice en 2019, à Roland-Garros en 2020 ou dans les aéroports parisiens avant la crise sanitaire.

Le 23 mars dernier, la France a d’ailleurs légalisé l’usage de l’intelligence artificielle à des fins sécuritaires, avec pour objectif d’assurer la sécurité des Jeux Olympiques de 2024. C’est le premier pays de l’UE à franchir le pas, hors expérimentations.

L’intelligence artificielle s’invite aussi dans les manifestations, avec la présence de drones utilisés lors des dernières protestations contre la réforme des retraites. Dans certaines villes, les manifestants se sont équipés de parapluies pour éviter d’être filmés.

 

La crainte de la surveillance de masse

À première vue, tout part de très bonnes intentions : trouver et faire payer des fraudeurs, arrêter des délinquants plus facilement ou éviter des drames… On ne peut que s’en réjouir. L’intelligence artificielle utilisée par l’État pour la surveillance vise d’abord à faciliter le travail de ses agents. Sur le papier, le but est tout simplement d’être plus efficient et de vivre dans un environnement plus juste et sécurisé.

Le problème est que désormais la surveillance n’est plus ciblée. Elle vise absolument tout le monde. L’État collecte de très nombreuses informations sur l’ensemble de la population. Chaque citoyen devient potentiellement suspect. Avant l’IA, le travail des agents du fisc ou des services de police consistait à collecter des renseignements sur les personnes réellement suspectes. Aujourd’hui et de plus en plus, nous sommes tous suspectés avant d’avoir commis le moindre délit.

Cette banalisation de l’IA à des fins de surveillance inquiète évidemment de très nombreux observateurs qui craignent une violation de certaines libertés fondamentales. On peut également regretter que, comme trop souvent, le gouvernement n’ait pas dialogué avec les Français avant de mettre en place cette technologie.

Est-ce que l’intelligence artificielle est en train de réduire nos libertés ? Va-t-elle au contraire permettre d’apporter davantage de justice et de sécurité sans nous plonger dans un état de surveillance permanent ? L’avenir nous le dira. Il me semble tout de même légitime de pouvoir exercer un droit de contrôle sur l’usage de ces nouvelles technologies qui vont devenir de plus en plus performantes, et qui peuvent légitimement inquiéter.

En tout cas, une chose est certaine, l’IA peut être d’une aide précieuse, mais également effrayante. Et que l’on soit pour ou contre, il y aura forcément un avant et un après.

Je vous invite également à regarder cette vidéo de Defend Intelligence qui fait dire absolument ce qu’il veut à Emmanuel Macron et qui met bien le doigt sur certaines problématiques qui peuvent être soulevées ici.

 

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  • Et pourquoi le titre n’est-il pas : L’IA au service de chacun, une avancée pour les libertés individuelles ? L’informatique (arrêtons de parler d’intelligence là où il n’y en a pas) démultiplie la puissance de son utilisateur. Ca vaut pour l’honnête homme comme pour le bandit, ça a été le cas dans l’histoire pour à peu près tous les progrès humains, et jusqu’ici la réponse était d’essayer de soutenir les honnêtes gens et de contrer les bandits sans se préoccuper de coller des étiquettes aux progrès en eux-mêmes.

    • Autrement dit : « Si on n’a rien à se reprocher, on n’y voit aucun inconvénient. »
      Un peu comme en 1939, beaucoup de gens n’avaient rien à se reprocher
      et un an plus tard …..

      • Autrement dit, pour ceux qui ne cherchent pas systématiquement la polémique, le clavier et la souris ne font pas de politique, et peuvent servir ceux qui défendent les bonnes causes comme ceux qui défendent les mauvaises.
        Suis-je si dur à comprendre ?

    • Quand des ďelinquants sont relachés malgré 10 interpellations et en flagrant délit ou qu’ils ne font que des peines mineures à quoi sert plus de caméras ?
      Quand des squatteurs pénetrent dans un bien qu’ils ne leur appartiennent pas, pourquoi le coupable qui doit tout assumer c’est le propriétaire et que la force publique ne fait rien ?
      Pourquoi c’est contre les automobilistes et les exces de vitesse qu’il y a le plus de moyens déployés ?

      Non, l’Etat ne nous veut pas du bien. Ce ne sont pas des outils au service de la justice et de la sécurité mais bien pour gratter toujours plus d’argent chez les personnes solvables.
      Comme le sujet des hausses d’impot est explosif, c’est une facon trouvée par l’Etat pour finir les fins de mois.

      • Mais ça n’a rien à voir avec la prétendue intelligence artificielle ! L’informatique, ce sont des outils, qui comme une pelle ou une pioche n’ont pas de caractère « au service de la liberté » ou « au service de l’oppression », c’est tout ce que j’ai dit. Et je crois moi aussi que le squat ou la délinquance doivent être éradiqués. Simplement, je ne vois pas en quoi se méfier de l’outil plutôt que de ceux qui sont derrière fait avancer le schmilblick.

        • J’ajoute que je suis sidéré que sur un site libéral, on propose de réglementer l’outil informatique. Pourquoi pas le maquillage de ceux qui se font filmer, les moumoutes
          et la chirurgie esthétique, pendant qu’on y est ? Comme si le peuple était trop bête pour voir le trucage, mais que quelques censeurs auto-proclamés sauvaient la situation.

          • On n’a peut-être pas lu le même article. Dans ma compréhension, celui-ci s’interroge sur le risque posé par l’utilisation d’outils démultipliant les capacités de contrôle des autorités.
            Sachant que les capacités augmentées ne sont pas celles d’éviter les vols à la tire, les squats ou d’améliorer la protection des biens et des personnes – ce qui pour un libéral n’est pas sujet à débat, c’est à la base à ça qu’est censé servir l’État -, mais plutôt la détection de fenêtres de toit, de piscines ou d’abris de jardin non déclarés – ce qui représente au vu de la législation actuelle un vrai mankagagné pour le fisc, il est vrai. Avant peut-être d’étendre les contrôles au respect du taux d’espace vert minimum dans les propriétés…? Mais là, je fais un procès d’intention, on n’y est pas. Pas encore…

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