Reconnaissance faciale : la France à l’école de la Chine ?

Camera de vidéo-surveillance By: Frédéric BISSON - CC BY 2.0

Réjouissons-nous, la France « est sur le point de devenir le premier pays européen à utiliser la technologie de reconnaissance faciale pour donner aux citoyens une identité numérique sécurisée, qu’ils le veuillent ou non. ».

Par Yannick Chatelain.

J’avoue ma satisfaction, en tant que parent d’élève, des merveilleux apports de la technologie et de l’IA. C’est formidable : c’est un grand pas en avant, et un grand pas en arrière pour les libertés qui a été une nouvelle fois  franchi avec succès depuis la mise en place de smart classroom behavior management system (système intelligent de gestion du comportement en classe), que mon petit dernier – qui est en école secondaire – à la chance de pouvoir expérimenter. Que voulez-vous, c’est cela être un privilégié.

N’est-ce pas formidablement important qu’il soit surveillé au tableau par trois caméras high-tech ! Les professeurs sont de qualité, certes, mais ils ne peuvent pas avoir les yeux partout, et certainement pas dans le dos. Qui vous dit que mon fils n’a pas de petits moments d’inattention qui pourraient malencontreusement passer entre les mailles de la surveillance de ce malheureux inconscient ?

Heureusement que ces caméras fournissent toutes les informations nécessaires à un logiciel couplé à de l’IA.  Allez savoir si mon fils n’est pas «  neutre, heureux, triste, déçu, en colère, effrayé et surpris ? ». Mes inquiétudes sont de l’histoire ancienne grâce à ce système de reconnaissance faciale en mesure d’identifier de nombreuses attitudes : le professeur peut ainsi disposer d’une aide précieuse, puis prendre les mesures nécessaires si mon petit dernier baille aux corneilles ! En effet, le système lui envoie régulièrement des notifications. C’est important qu’il puisse rapidement partir à la chasse aux corneilles !

Quel heureux parent d’élève je fais, n’est-ce pas ? Quelle bonne idée j’ai eu d’avoir mis mon fils à l’école secondaire n°11 de Hangzhou, en Chine, où a été mis en place ce système de reconnaissance faciale qui inspecte les visages toutes les trente secondes ! Oui, parce que ce que je viens de vous énoncer ne relève pas de la fiction. Par ailleurs, la Chine est le premier pays à avoir mis en place depuis le 1er mai 2018, « la surveillance de masse » pour « attribuer des points, des crédits de bonne conduite » à l’ensemble de ses citoyens.

La France à l’école de la Chine ?

Voilà dans l’exemple précédent jusqu’où l’on peut aller – pour le bien de la population, cela va de soi – et qu’elle ait des comportements conformes aux attentes du pouvoir : les Chinois ayant une mauvaise « note sociale » se verront interdire l’achat de billets de train ou d’avion pour une période pouvant aller jusqu’à un an ». Oui voilà jusqu’où l’on peut aller, lorsque l’on ouvre la boîte de Pandore de surveillance généralisée comportementale (usage du net), à laquelle on ajoute la reconnaissance faciale.  De façon « analogue », en France, le gouvernement travaille sur une application qui permettra aux utilisateurs de s’identifier avec l’aide de la reconnaissance faciale.

La France se mettrait elle à l’école de la Chine ? Depuis plusieurs mois, le gouvernement vante les mérites d’Alicem, « la première solution d’identité numérique régalienne sécurisée ». Une application qui permet l’« authentification en ligne certifiée sur mobile ». L’agence Bloomberg a ainsi révélé que l’État envisage le déploiement de celle-ci auprès des utilisateurs d’Android en novembre. Réjouissons-nous, la France « est sur le point de devenir le premier pays européen à utiliser la technologie de reconnaissance faciale pour donner aux citoyens une identité numérique sécurisée, qu’ils le veuillent ou non. » Comme le souligne Martin Drago, un avocat membre de la quadrature du net « Le gouvernement veut inciter les gens à utiliser Alicem et la reconnaissance faciale. »

Mépris des libertés publiques

Oh, bien sûr c’est à titre « expérimental » et sur la base du « volontariat ». Les utilisateurs qui voudront créer leur compte et utiliser ce merveilleux service devront accepter de voir leur identité vérifiée avec la reconnaissance faciale. Il ne fait aucun doute que certains vont collaborer avec grand enthousiasme. Les mêmes qui n’ont « rien à cacher » et qui se moquent d’être surveillés à leur insu au mépris des atteintes portées aux libertés publiques. Les mêmes qui n’ayant « rien à dire » se moquent éperdument des atteintes à la liberté d’expression.

Nul doute qu’en la matière il y aura toujours des candidats-collaborateurs parfaitement ignorants de la pente dangereuse sur laquelle ils engagent notre démocratie, sans aucune connaissance des tenants et aboutissants d’une telle démarche… aussi « volontaire » soit-elle.

Puis, petit pas à petits pas – sans vouloir jouer les oiseaux de mauvais augure* (*prétérition) – le temps passera. Le volontariat se révèlera si prometteur qu’il n’y aura plus qu’à attendre qu’il soit imposé à tous et toutes comme la solution miracle. Nous pourrons alors remercier tous ces apprentis sorciers – les initiateurs et les citoyens-collaborateurs – pour leur bien aimable soutien à ces merveilleux projets liberticides au service d’une surveillance de masse de la population de plus en plus agressive.

Si « science sans conscience n’est que ruine de l’âme », disait notre ami Rabelais, poursuivons sur ce chemin… nous avançons vers la banqueroute !

P-S. : nous sommes ici dans la même logique qui anime d’autres « collaborateurs » volontaire, qui œuvrent, eux, à leur façon, à la mise en place d’une société sous surveillance généralisée, et qui, à des fins mercantiles, apportent leur pierre à cet édifice peu glorieux en vendant leurs données personnelles sur des plateformes dédiées.

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