John Stuart Mill vu par la presse française en 1873

La pensée de Stuart Mill reste toujours bien vivante, 150 ans plus tard.

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John Stuart Mill vu par la presse française en 1873

Publié le 8 mai 2023
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John Stuart Mill est décédé le 8 mai 1873, il y a 150 ans aujourd’hui. Féministe et malthusien, libéral fasciné par le socialisme, esprit brillant au style obscur, Stuart Mill est un nœud de contradictions.

Plusieurs articles de Contrepoints ont déjà été consacrés à cet étonnant personnage. Aussi, pour éviter des redites inutiles, j’ai eu la curiosité de parcourir la presse française pour voir l’image qui se dégageait du grand penseur britannique à l’occasion de son décès.

 

Des éloges presque unanimes

Tous les journaux français annoncent le décès de John Stuart Mill, « grand philosophe » et « grand économiste », qui avait eu, de surcroît, la bonne idée de mourir à Avignon. Dans Le Constitutionnel du 14 mai, Pierre Sandrié soulignait les liens anciens qui l’attachaient à la France « qu’il aimait sans l’estimer ».

La République française du 11 mai salue une « illustration européenne » qui, bien que « profondément Anglais » se distingue « par des tendances qui le rapprochent à certains égards des idées françaises. » « Son style toujours clair est d’une gravité soutenue qui n’est pas exempte de monotonie. » Le même article est d’ailleurs reproduit dans divers titres de presse.

Pour L’économiste français du 31 mai : « Parmi les penseurs étrangers contemporains, aucun n’a eu sur nos propres publicistes une aussi grande influence. ». Eugène d’Eichthal l’assure : « En dehors des notions positives que renferment ses livres, on admire cette intrépidité d’un esprit qui ne connait ni préjugé, ni entrave, qui, comme l’auteur le dit de Bentham, son premier maître, veut savoir et définir le pourquoi de toutes choses. »

Dans La Gironde du 12 mai, Beurier y voit « un deuil pour tous les amis de la science et du progrès » :

« John Stuart Mill… n’appartient pas seulement à l’Angleterre, mais à l’humanité toute entière.[…] Il est de ceux que la postérité n’oublie pas. » À propos de La Liberté et du Système représentatif, « il est difficile d’être plus dégagé de tout esprit de parti, d’être plus tolérant, de revendiquer plus hautement les droits de la libre conscience, en un mot d’être « plus radicalement libéral » que Stuart Mill dans ces deux beaux ouvrages qui seront toujours à lire et à méditer. »

Le style de Stuart Mill est rarement loué, cependant pour Le Soleil du 16 mai, « chaque question emprunte à son talent une simplicité et une clarté qu’elle ne possède pas en réalité ».

 

Un regard différent sur John Stuart Mill

Si la plupart des biographies publiées à cette occasion sont assez convenues et occupent rarement plus d’une demi-colonne, certaines se distinguent. Ainsi Le Bien public du 14 mai : « Il est mort cette semaine un amiral, un fils d’empereur et un penseur illustre, et vraisemblablement on parlera plus longtemps de John Stuart Mill que de l’amiral Rigault de Genouilly ou d’Iturbide. »

Après ce début aimable, les choses se gâtent. D’un ton quelque peu anglophobe, l’Angleterre « ce pays d’apparence plus libéral que la France et plus immobile dans la réalité que la Chine », la nécrologie se veut critique. « M. Stuart Mill, en effet, est un famelin, ainsi que dirait Proudhon, un féministe ainsi que dirait Alexandre Dumas, ou plutôt c’est un logicien comme M. Émile de Girardin. »

Mais aux yeux du journaliste, Girardin écrit mieux, à la différence de la « dialectique grave, épaisse et lourde » de l’Anglais. « Je ne sais si vous êtes comme moi, mais j’éprouve, en lisant ces livres où l’on annonce le règne de la Paix entre les hécatombes d’hier et les hécatombes de demain, la même impression que devant ces toiles idylliques de Puvis de Chavanne que baigne une si étrange lumière… » Ah oui, j’ai oublié de le préciser, ce journaliste si caustique a pour nom… Édouard Drumont.

 

Stuart Mill vu par Louis Blanc

Dans un article publié sur deux jours dans Le Rappel des 16 et 17 mai Louis Blanc mettait évidemment l’accent sur les aspects les plus socialistes de Mill tout en soulignant :

« Je ne sais pas une question que John Stuart Mill n’ait cherché à résoudre dans le sens de la liberté. »

Il concluait ainsi : « Économiste, John Stuart Mill eut la conception de l’utile. Philosophe, il chercha le vrai. Artiste, il aima le beau. Homme politique, il s’efforça de réaliser le juste. En cela, son existence fut non seulement complète, mais marquée au coin de l’utilité. Car l’utile (au profit de tous), le vrai, le beau, le juste sont quatre aspects d’un même principe. »

 

Le Journal des Débats arrive après la bataille

Avec la sage lenteur qui convient aux journaux graves et sévères, Le Journal des Débats lui rend hommage dans trois articles détaillés des 7, 11 et 15 août, soit trois mois après le décès.

Est célébré par Paul Leroy-Beaulieu « l’un des esprits les plus généreux, les plus hardis, les plus nets et les plus subtils qu’ait vu notre siècle ».

« Rarement, peut-être jamais, on ne vit un écrivain aussi désintéressé, aussi inflexible, aussi sincère à lui-même ; il ne laissa amoindrir ou altérer son génie par aucun parti pris d’ambition, par aucune recherche de la popularité, par aucun ménagement pour les convenances sociales ou nationales. Il fut toujours lui-même sans compromis et sans défaillance… »

Le premier article de Paul Leroy-Beaulieu retrace ainsi la « vie solitaire et toute intérieure de Stuart Mill ». Ce logicien implacable a été influencé par Bentham, Auguste Comte et Guillaume de Humboldt. Il n’a été le disciple d’aucun d’eux, mais « il se fortifia et s’aiguisa par leur lecture, et devint plus grand que chacun d’eux. »

Comme économiste, il « était un philanthrope et un ami éclairé de la population ouvrière » : « leur sort devait dépendre, selon lui, de leur culture mentale ». Mais c’est le féminisme de Mill qui est son caractère le plus original, prêchant « pour la femme le droit à l’indépendance absolue, à la complète autonomie, à l’exercice entier de toutes les prérogatives du citoyen. Toute la différence qui existe aujourd’hui entre les facultés et les goûts de la femme, il l’attribuait à l’éducation, et il n’hésitait pas à flétrir cette éducation comme tyrannique. »

 

L’éloge de La liberté, ouvrage majeur de Stuart Mill

Le deuxième article, le plus intéressant, analyse son bref ouvrage sur La Liberté « une de ces œuvres rares et précieuses qui constituent une découverte dans la sphère intellectuelle et morale. » Leroy-Beaulieu résume le sujet en une phrase : « La liberté est la revendication des droits de l’individu contre ceux de l’État et contre ceux de la société ».

Stuart Mill s’est aperçu que l’avènement du pouvoir populaire faisait courir à l’individu un très grand péril, et qu’au lieu d’inaugurer le règne de la liberté il pourrait ouvrir une ère d’effroyable servitude.

Selon Leroy-Beaulieu, un des nouveaux aspects du livre est l’accent mis sur la « tyrannie de l’opinion publique ». Il ajoute cette phrase qui sonne étonnamment d’actualité : « De toutes parts, dans les sociétés avancées, il y a un appel à la contrainte de l’opinion publique ou même de la force publique pour imposer à tous, les sentiments, les idées, la manière de vivre de quelques-uns. »

Et Leroy-Beaulieu en conclut donc :

« On arriverait ainsi à un état social où la spontanéité, l’originalité feraient défaut, où chacun aurait les yeux sur son voisin et sur tous pour régler sa conduite et ses opinions, à une sorte de communisme en un mot dans le monde des idées et des sentiments qui ne serait pas moins dégradant et moins stérile que le communisme économique. »

Bref, la pensée de Stuart Mill reste toujours bien vivante, 150 ans plus tard.

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  • « On arriverait ainsi à un état social où la spontanéité, l’originalité feraient défaut, où chacun aurait les yeux sur son voisin et sur tous pour régler sa conduite et ses opinions, à une sorte de communisme en un mot dans le monde des idées et des sentiments qui ne serait pas moins dégradant et moins stérile que le communisme économique. » Belle définition du « Politically correct ».

    • Oui la conclusion de leroy beaulieu est d’une lucidité rare. Raison de plus pour porter haut le flambeau des droits individuels dans sa vie de tous les jours.

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