Les Centres du Progrès (23) : Londres (Émancipation)

Présentation de la ville qui a contribué à mettre fin au commerce mondial des esclaves.

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Les Centres du Progrès (23) : Londres (Émancipation)

Publié le 11 décembre 2022
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Un article de Human Progress

 

Notre vingt-troisième Centre du progrès se situe à Londres à la fin du VIIIe et au début du XIXe siècle, lorsque la ville a accueilli des débats sur la nature des droits de l’homme qui allaient changer le monde. Aujourd’hui, nous considérons comme acquise la norme selon laquelle personne ne peut acheter ou vendre un autre être humain, mais il a fallu beaucoup de temps à l’humanité pour en arriver à cette norme. L’esclavage a été accepté et rarement remis en question pendant des millénaires dans le monde entier, mais aujourd’hui, l’esclavage est illégal dans tous les pays. Les batailles juridiques menées à Londres et les mesures législatives prises dans cette ville ont contribué à mettre fin au commerce mondial des esclaves et à provoquer un changement radical des attitudes à l’égard de l’esclavage – une victoire inestimable pour la liberté humaine.

Aujourd’hui, Londres est une ville qui n’a plus besoin d’être présentée. Elle est connue pour être l’une des principales villes mondiales, ainsi que la capitale et la ville la plus peuplée du Royaume-Uni. Londres est reconnue comme un centre de commerce, de finance, d’art, d’éducation et de recherche, et fait partie des destinations touristiques les plus populaires du monde. Elle abrite le palais de Buckingham, l’emblématique tour de l’horloge Big Ben, le British Museum et la plus grande roue d’Europe, le London Eye. Elle abrite également quatre sites différents inscrits au patrimoine mondial de l’UNESCO : l’abbaye de Westminster, la tour médiévale de Londres, les jardins de Kew et le quartier maritime de Greenwich.

Des preuves suggèrent que le site de l’actuelle Londres est habité depuis au moins l’âge de bronze. Cependant, l’importance du site a commencé lorsque les Romains y ont fondé une colonie portuaire en 43 après J. -C. Elle était connue sous le nom de Londinium. Londinium est rapidement devenue un centre de commerce régional, un nœud routier majeur et la capitale de la Grande-Bretagne romaine pendant la majeure partie de la période où les Romains ont régné sur la province de Britannia. Une fois qu’ils ont quitté la Grande-Bretagne, les Anglo-Saxons ont pris le pouvoir à Londres et la ville est devenue la capitale du futur royaume d’Angleterre. Après la conquête normande de 1066, Guillaume le Conquérant est devenu le roi d’Angleterre et c’est sous son règne que Londres a été associée pour la première fois aux tentatives de limiter l’esclavage.

Dans différentes parties du monde, l’esclavage a longtemps fait l’objet de critiques ponctuelles, de diverses limites et même de brèves interdictions. Par exemple, l’empereur Wang Mang a interdit l’esclavage en Chine en l’an 9 de notre ère. Il a été rétabli peu après. Au VIIe siècle, la reine franque Balthild, elle-même ancienne esclave, a contribué à la promulgation de réformes visant à empêcher le commerce d’esclaves chrétiens. Dans les années 740, le pape Zachary a interdit la vente d’esclaves chrétiens aux musulmans. En 873, le pape Jean VIII a également qualifié de péché l’asservissement des chrétiens et a plaidé pour la libération des esclaves.

Mais la première tentative de restriction de l’esclavage à l’impact le plus durable s’est produite à Londres. Selon le Domesday Book, un vaste recensement de l’Angleterre et de certaines parties du Pays de Galles réalisé dans les années 1080, environ 10 % des habitants de la région étaient des esclaves. En 1080, Guillaume le Conquérant a interdit la vente d’esclaves aux non-chrétiens. En 1102, le Conseil ecclésiastique de Londres a interdit le commerce d’esclaves en Angleterre, décrétant que « personne n’osera plus s’engager dans cette activité infâme […] qui consiste à vendre des hommes comme des animaux ».

En une génération, l’esclavage a pratiquement disparu en Angleterre. Il a été remplacé par le servage. Contrairement aux esclaves, les serfs pouvaient au moins posséder des biens. De plus, ils ne risquaient pas d’être séparés de leur famille. Hélas, ils ne pouvaient pas se déplacer puisqu’ils étaient perpétuellement confinés à la terre qu’ils travaillaient. Un seigneur féodal pouvait vendre cette terre, changeant ainsi qui le serf servait, mais les serfs eux-mêmes n’étaient pas vendus.

Depuis des temps immémoriaux, toutes les grandes civilisations ont pratiqué une forme d’esclavage pendant la majeure partie de l’histoire. L’esclavage existe depuis au moins 3500 avant J.-C., lorsque les anciens Sumériens le pratiquaient. Les progrès de la navigation maritime ont entraîné la mondialisation de la traite des esclaves. Par exemple, la traite atlantique des esclaves a duré du XVIe au XIXe siècle et a impliqué le transport de millions d’Africains subsahariens à travers l’océan pour y vivre en esclavage.

Si les premiers esclavagistes étrangers en Afrique subsaharienne étaient des Arabes – l’Arabie saoudite n’a en effet interdit l’esclavage qu’en 1962 -, les Européens n’ont pas tardé à jouer un rôle de premier plan dans la traite maritime des esclaves, transportant environ 11 millions d’esclaves hors d’Afrique. Le premier et le plus grand contrevenant était le Portugal, qui a transporté environ 5 millions d’esclaves des marchés d’esclaves africains, principalement vers sa colonie du Brésil.

La Grande-Bretagne a transporté le deuxième plus grand nombre d’Africains réduits en esclavage (2,6 millions) dans ses différentes colonies. Au moins 300 000 esclaves africains ont été expédiés dans les colonies britanniques d’Amérique du Nord, qui deviendront plus tard les États-Unis. Cependant, l’absence quasi-totale d’esclavage en Grande-Bretagne qui perdurait depuis les réformes de Guillaume le Conquérant, allait se révéler cruciale pour retourner les cœurs et les esprits britanniques vis-à-vis de cette institution.

Comme chacun le sait, les esclaves africains étaient traités comme des biens et non comme des personnes. Leurs conditions de vie sur les navires négriers étaient horribles, ils étaient nombreux à ne pas survivre pas au voyage. La plupart de ceux ayant survécu au voyage ont ensuite vécu le cauchemar du travail agricole forcé et éreintant dans les plantations du Nouveau Monde. Les esclaves des plantations des Caraïbes et du Brésil ont enduré les pires conditions et ont connu les taux de mortalité les plus élevés.

Un adolescent barbadien asservi, Jonathan Strong, a été amené à Londres par son maître qui, en 1765, l’a blessé avec un pistolet et l’a laissé pour mort dans la rue. Strong, en sang et presque aveugle à la suite de cette attaque, s’est retrouvé dans une clinique pour les pauvres à Mincing Lane. Alors qu’il est soigné pour ses blessures, il fait impressionne le frère du médecin, Granville Sharp (1735-1813).

Sharp, né à Durham mais résidant à Londres depuis l’âge de quinze ans, fut transformé à jamais par cette rencontre. Avec son frère, il emmène Strong à l’hôpital et lui paie un traitement de plusieurs mois. Mais peu de temps après s’être suffisamment rétabli pour quitter l’hôpital, Strong est repris par son ancien esclavagiste qui tente de le vendre à une plantation jamaïcaine.

Sharp a défendu avec avec succès la liberté de Strong au tribunal battant mais seulement sur un point de détail. Hélas, la santé de Strong est définitivement compromise par l’attaque au pistolet et il meurt à l’âge de 25 ans en 1770. Sharp se consacre à la mise à l’établissement d’une législation sur la question de savoir si un homme peut être contraint de quitter la Grande-Bretagne et de devenir esclave. Ses efforts lui valent une réputation de penseur des Lumières et de militant anti-esclavagiste. Il n’est pas seul. Le mouvement abolitionniste en Grande-Bretagne prend de l’ampleur.

En 1769, un autre esclavagiste des colonies a tenté d’amener à Londre un homme asservi, James Somerset. En 1771, Somerset s’est échappé. En moins de deux mois, il est capturé et des dispositions sont prises pour le vendre à nouveau comme esclave en Jamaïque. Trois Londoniens ont demandé que Somerset soit entendu et leur requête a été acceptée. De nombreux Britanniques inquiets envoient de l’argent pour lancer une défense juridique pour Somerset mais plusieurs avocats se portent volontaires pour s’occuper de l’affaire bénévolement. Sharp conseille longuement les avocats de Somerset.

L’un d’eux, William Davy, est célèbre pour avoir cité à la défense de Somerset une affaire de 1569 dans laquelle un charretier aurait tenté d’amener un esclave de Russie en Angleterre. Dans cette affaire, il a été décidé que l’air de l’Angleterre était « trop pur » pour qu’un esclave puisse le respirer et que toute personne en Angleterre était donc libre. Ou, comme l’a dit le juriste londonien Sir William Blackstone (1723-1780), « l’esprit de liberté est si profondément ancré dans notre constitution qu’un esclave, dès qu’il débarque en Angleterre, est libre ».

Somerset gagne son procès. Le jugement énonce que tant qu’il est en Grande-Bretagne, Somerset est libre. En outre, il ne peut être forcé à quitter le pays. Ce jugement marque un tournant.

Quelles que soient les motivations initiales de Guillaume le Conquérant pour limiter l’esclavage, à l’époque du jugement de Somerset, l’absence d’esclavage en Grande-Bretagne était devenue une question de fierté britannique. C’était également une question morale pour plusieurs penseurs des Lumières, des membres du clergé – dont l’ecclésiastique anglican John Newton (1725-1807), auteur de l’hymne bien connu Amazing Grace – et le grand public.

En 1807, grâce à la pression croissante de l’opinion publique et au travail de réformateurs infatigables tels que William Wilberforce (1759-1833) au sein du Parlement britannique de Westminster, basé à Londres, la Grande-Bretagne interdit le commerce international des esclaves avec la loi sur le commerce des esclaves. Lorsque les efforts diplomatiques visant à faire pression sur Paris et Vienne pour qu’ils signent une législation similaire se sont révélés vains, le soutien de l’opinion publique à l’usage de la force a augmenté.

Les décideurs de Londres ont ordonné à la marine britannique de former l’escadron d’Afrique de l’Ouest en 1808 afin de bloquer l’Afrique de l’Ouest et d’arrêter le mouvement des navires transportant des esclaves à travers l’océan Atlantique. Dans les années 1850, l’escadron d’Afrique de l’Ouest comptait environ 25 navires, deux mille hommes britanniques et un millier de membres d’équipage supplémentaires recrutés localement, principalement dans ce qui est aujourd’hui le Liberia. Les officiers de la marine britannique recevaient une récompense pour chaque esclave libéré, mais la principale motivation était humanitaire – à cette époque, les efforts anti-esclavagistes étaient extrêmement populaires en Grande-Bretagne. Comme l’a dit le poète Alfred Tennyson (1809-1892), « Cet esprit de chevalerie […] nous le voyons dans les actes d’héroïsme sur terre et sur mer, dans les combats contre le commerce des esclaves. »

Entre 1808 et 1860, l’escadron d’Afrique de l’Ouest a réussi à chasser au moins 1600 navires négriers et à libérer environ 150 000 esclaves africains. L’Espagne et le Portugal ont tenté de poursuivre la traite des esclaves en achetant souvent des esclaves à des vendeurs africains. Au milieu du XVIIe siècle, le roi Tegbesu du Dahomey, dans l’actuel Bénin, tirait l’équivalent d’environ 250 000 livres par an – la majeure partie de ses revenus – de la vente aux Européens d’esclaves capturés lors de batailles. Son successeur au trône a déclaré en 1840, en réponse aux pressions exercées par les Britanniques pour qu’il cesse de vendre des esclaves : « Le commerce des esclaves est le principe directeur de mon peuple. C’est la source et la gloire de leur richesse… la mère berce l’enfant avec des notes de triomphe sur un ennemi réduit à l’esclavage ». Son acceptation de l’esclavage montre à quel point cette pratique était encore profondément ancrée à l’époque et dans le monde entier.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

La marine britannique finit par bloquer le Brésil également et réussit à mettre un terme au commerce d’esclaves brésilien en 1852. Mais les effets du mouvement abolitionniste né à Londres ne se sont pas arrêtés là. Le mouvement connut un renouveau dans les années 1860, lorsque David Livingstone, médecin écossais et membre éminent de la London Missionary Society, publia des rapports décrivant la traite des esclaves arabes en Afrique qui émurent également le public britannique. Dans les années 1870, la marine britannique a de nouveau consacré des ressources à l’arrêt de la traite des esclaves, cette fois-ci par des négociants basés à Zanzibar. Grâce en partie aux efforts lancés à Londres, le nombre de pays où l’esclavage est légal s’effondre tout au long du XIXe siècle.

Si les législateurs londoniens des XVIIIe et XIXe siècles étaient loin d’être parfaits, leur zèle anti-esclavagiste a contribué à changer le monde pour le mieux. Comme le disait l’historien irlandais William Lecky (1838-1903), « La croisade inlassable, sans ostentation et sans gloire de l’Angleterre contre l’esclavage peut probablement être considérée comme l’une des trois ou quatre pages parfaitement vertueuses de l’histoire des nations. »

C’est à Londres que les abolitionnistes britanniques se sont organisés, qu’ils ont remporté des victoires judiciaires et législatives, qu’ils ont lancé des navires de guerre avec pour mission d’émanciper les esclaves et qu’ils ont finalement contribué à modifier des normes morales qui avaient persisté depuis l’aube de la civilisation. Pour son rôle essentiel dans la fin de la traite des esclaves et la dénormalisation de l’institution de l’esclavage, Londres est à juste titre notre vingt-troisième Centre du progrès.

 

Traduction Contrepoints

Sur le web

 

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  • Very good ! Bon historique de l’esclavage. Hélas toujours présent dans le monde sous d’autres aspects, Chine etc.

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