Guerre en Ukraine : la dissuasion nucléaire, le retour d’un vocabulaire oublié

Alors que la guerre russo-ukrainienne s’installe dans la durée, plus le virtuel de l’apocalypse est évoqué, plus la dissuasion nucléaire s’en trouve renforcée, sans préjudice pour les autres formes de menaces.

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Guerre en Ukraine : la dissuasion nucléaire, le retour d’un vocabulaire oublié

Publié le 20 mai 2022
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Par Philippe Wodka-Gallien1.

Le Monde : « La confrontation nucléaire, un scénario évoqué avec de plus en plus d’insistance en Russie ». Le Figaro : « Ukraine, la peur de l’engrenage ». Le Washington Post : « Three scenarios for nuclear risk over Ukraine — and how NATO can respond »2.

Voici trois mois que le fait nucléaire s’est imposé dans la couverture presse de la guerre en Ukraine, aux côtés d’autres enjeux, combats et réfugiés. Un petit point s’impose sur la question.

Dès les raids atomiques sur Hiroshima et Nagasaki, les 6 et 9 août 1945, la « Bombe » fait l’objet d’une médiatisation planétaire. La stupeur saisit les peuples. Albert Camus prend la plume. Dans Combat, dès le 8 août, le futur prix Nobel de littérature lance un appel :

« Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison. ».

Depuis, l’arme atomique n’a jamais été employée, mais, tel un traumatisme de naissance, elle n’a plus jamais quitté nos imaginaires.

Les médias et l’arme nucléaire : un couple fusionnel  

Pour le Pentagone, les rares prises de vues aériennes d’Hiroshima ne sont pas suffisantes convaincantes pour fixer dans les esprits la réalité stratégique nouvelle : l’entrée fracassante de l’humanité dans l’ère nucléaire. Il faut d’emblée monter un spectacle atomique. Le Congrès appuie. D’où le test théâtral orchestré par la Navy et l’Air Force en 1946 sur l’île de Bikini dans le Pacifique. Des centaines de personnalités et de journalistes sont conviés au spectacle ; il y a même des Russes et des Chinois. Ce 23 juillet 1946, voici couvrant l’horizon l’immense champignon sur pellicule. L’opération Crossroads, son nom de code, est une réussite. Depuis, la médiatisation de l’arme a suivi le cycle des crises. Survient novembre 1989, la chute du mur de Berlin : l’arme est rangée dans « La réserve et l’attente » selon l’expression du professeur François Géré. Voici à gros traits l’histoire médiatique de l’arme nucléaire.

La média-sphère et l’arme nucléaire forment en effet les deux faces d’une même pièce : les stratégies nucléaires. D’un côté, il y a la fascination pour la technique et la terreur suscitée par l’arme de l’apocalypse. De l’autre, le besoin pour le politique de forger une nouvelle stratégie, radicale, la paix par la terreur nucléaire. Tout ceci est expliqué par la vision française de la dissuasion. Le virtuel du scénario doit être connu de tous. Pour assoir sa crédibilité, le concept doit recourir à une campagne de communication mobilisant trois objets imbriqués : les armes, leurs effets physiques terrifiant et connus depuis Hiroshima, et parachevant l’édifice, le pouvoir politique à qui revient la décision.

Servant la démarche, saluons la culture populaire qui a su mettre en image (Docteur Folamour) ou en musique (99 Luftballons) l’escalade nucléaire qu’il n’est pas question de dérouler en vrai. L’Ukraine vient bousculer la zone de confort dans laquelle nous nous étions installés depuis 1989. Trois décennies plus tard, l’offre médiatique frôle la saturation : chaînes d’actualités 24H/24, journaux numériques, réseaux sociaux et influenceurs, tous prompts à amplifier l’annonce qui touche à l’atome.

Président de l’Institut français d’analyse stratégique, François Géré avait fait équipe avec le général Lucien Poirier.

Il constate :

La forte médiatisation du risque d’emploi de l’arme atomique révèle le goût bien connu mais aggravé depuis dix ans par le phénomène de foxisation (Fox News) des chaînes de télévision pour le sensationnel et l’angoisse, sans le moindre souci de rationalité. Nous avons aussi constaté l’état d’amnésie à l’égard de la stratégie de dissuasion nucléaire. Depuis 1990 sa nécessité n’apparaissait plus qu’aux spécialistes. Résultat : les médias russes ne craignent pas pour vanter la puissance destructrice de l’arsenal, d’évoquer la menace du missile Sarmat, laissant de côté que celui-ci n’est que le successeur du Topol, capable sensiblement des mêmes performances. Mais surtout il n’est pas fait mention des capacités de représailles invulnérables des sous-marins américains, britanniques et français indétectables et qui fondent la stratégie de dissuasion nucléaire et interdisent l’agression nucléaire russe. À tous, dirigeants politiques et militaires, experts et journalistes de rappeler au calme et à la raison.

Écoutons Harold Hyman, journaliste chargé des questions internationales à CNEWS. Très vite des militaires sont invités en plateau pour contextualiser le politico-militaire :

Les généraux estiment que le risque est réel, que Vladimir Poutine a déjà fauté, mais qu’il ne faudrait pas que les Occidentaux fautent à leur tour. Sur les plateaux, les présentateurs ne sont ni paniqués, ni lénifiants. Tous admettent que la France maintient le contact avec Poutine, afin que celui-ci ne s’enferme pas dans une logique de surenchère face à la lente dégradation de ses perspectives de victoire en Ukraine. Sans le vouloir forcément, les chaînes soutiennent le président de la République.

Les stratégies nucléaires depuis le déclenchement du conflit restent sur leurs fondements originaux : interdire la guerre entre pays considérant un rapport bénéfice/risque très défavorable ; garantissant les libertés d’action, l’arme nucléaire est consacrée dans son rôle d’instrument au service de la diplomatie.

Le vocabulaire de la terreur

Dans le ciel de Moscou, un Illiouchine-80. Surnommé l’avion de l’apocalypse, il est vu quelques jours avant le défilé rituel du 9 mai sur la Place Rouge, la parade qui célèbre chaque année la capitulation allemande de 1945. L’appareil, bien connu de la presse spécialisée, profite alors d’une médiatisation inédite. Le quadriréacteur est un avion-relais qui permet au Kremlin d’acheminer l’ordre de tir vers les les missiles et les sous-marins. Qui doute de la capacité du maître du Kremlin à pouvoir techniquement transmettre un tel message ? La seule vue à la télévision de l’Illiouchine, verticale Lénine, sert la crédibilité de l’arsenal russe.

Retour de fait à la case « MAD » de l’échiquier nucléaire, le cadre admis de la « Destruction mutuelle assurée » élaborée au temps de la guerre froide. Savoir que des engins sont prêts au tir suffit à l’exercice de la dissuasion. Au bilan, les médias sont sensibles à l’usage d’armes à charges conventionnelles potentiellement aptes à l’emport d’une charge atomique. Les imaginaires d’apocalypse puisent également dans les échanges en public des autorités de Washington.

D’un côté, le 8 mars l’amiral Charles Richard, chef du Strategic Command, devant le Congrès, voit en Ukraine une trajectoire nucléaire. De l’autre, William Burns, directeur de la CIA, se veut rassurant en conférence à Georgia Tech : le 14 avril il maintient que rien d’indique que la Russie se prépare à l’emploi des armes nucléaires tactiques en Ukraine : « En tant que service de renseignement, nous ne voyons pas de preuve concrète montrant que la Russie prépare le déploiement ou même l’utilisation potentielle d’armes nucléaires tactiques. »

L’arme nucléaire : défi pour l’esprit humain, défi pour les médias 

Au premier bilan, les dirigeants occidentaux ont refusé l’escalade verbale en réplique aux rappels médiatisés aux premiers jours de scénarios d’apocalypse exprimés par Vladimir Poutine ou Sergueï Lavrov, son ministre des affaires étrangère. Ancien commandant de sous-marins lanceur d’engins, l’amiral François Dupont note que

Le politique a réagi vite, de sorte que le conflit soit maintenu sous le seuil nucléaire. Pour autant, l’arme est « employée » au sens où elle est un instrument de la manœuvre diplomatique. Logiquement, les opérations de réassurance de l’Otan restent cantonnées à un objectif défensif. Pour les médias, la situation est forcément difficile lorsqu’il s’agit d’en rendre compte. Mais cette incertitude, paradoxalement, fait aussi partie de la dissuasion. En direction des opinions et donc via les médias, il est clair que l’objectif des dirigeants occidentaux est de ne pas escalader.

On comprend le démenti du Pentagone au sujet de toute implication du renseignement américain dans les raids ukrainiens contre les forces russes, notamment l’attaque du croiseur Moskva. « Le combat conventionnel est un terrain connu alors que nous n’avons aucune expérience de la guerre nucléaire, un monde dans lequel on ne veut pas entrer. Tout faire donc pour rester sous le seuil de l’engagement nucléaire. La crise de Cuba reste la référence en matière de désescalade», tient-il à ajouter. L’équilibre de la terreur joue à plein, un thème fort qui a inspiré le travail de Plantu.

Equilibre de la terreur - Dessin de Plantu 1
Dessin gracieusement prêté par Plantu

 

Dessinateur du Monde de 1972 à 2021, fondateur et président d’honneur de l’association Cartooning for peace, Plantu a su fixer par le dessin ce que le langage des mots ne parvient à décrire. Avec ses politiques et militaires en situation, prisonniers qu’ils sont de leurs armes et de leur fonction, son dessin est un message de paix et une pédagogie des stratégies nucléaires tout en exprimant le vertige angoissant du jour d’après. Ses dessins résument parfaitement les impasses et paradoxes du conflit en Ukraine, outre un regard sur les horreurs de la guerre et ses cortèges de souffrances.

Paradoxalement, alors que la guerre russo-ukrainienne s’installe dans la durée, plus le virtuel de l’apocalypse est évoqué, plus la dissuasion nucléaire s’en trouve renforcée, sans préjudice pour les autres formes de menaces. Le dossier est sérieux, dès lors le travail des médias et des cercles académiques réservent toute latitude au dialogue stratégique, bien loin des plateaux de télévision.

  1. Philippe Wodka-Gallien. Institut français d’analyse stratégique. Ancient auditeur de l’IHEDN -47e Session nationale Armement – Économie de défense-. Prix Vauban 2015 pour son livre Essai nucléaire, la force de frappe française au XXIe siècle édité chez Lavauzelle. Auteur du récent ouvrage, La dissuasion nucléaire française en action, dictionnaire d’un récit national aux éditions Deccopman
  2. Article publié le 5 mai 2022 par David Vauclair, directeur de l’ILERI. Dossier du Figaro paru le 6 mai.2022. Washington Post – 31 mars 2022. Article de William Alberque, directeur de Strategy, Technologie et contrôle des armements à l’International Institute for Strategic Studies. Fabian Hoffmann doctorant,à l’Oslo Nuclear Project.
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  • La disuation….. C’est pour les faibles, les forts savent bien que le premier qui tire à gagné, il n’y aura pas de riposte, a quoi bon se suicider ?

    • Entre le moment ou l’adversaire tire et ou vous être morts, vous avez le temps de riposter , ce qui fait que personne ne gagne!

  • ‘Le fort ne négocie pas avec le faible. » Piero San Giorgio.
    U.E, OTAN, ont prouvé leur manque de force. Macron, celui qui parle à Poutine, est le président d’un pays dont la force est en voie d’extinction ça savamment mises en pièces depuis près de 50 ans.

  • On ne peut pas passer sous silence le dogme nucléaire : c’est une arme défensive. Sinon, il ne peut y avoir que la dissémination à travers le monde : pourquoi un pays non nucléaire accepterait-il de renoncer à cette arme si son voisin peut utiliser sa bombe pour l’attaquer ou même le menacer ? Mais voilà, Poutine en fait une arme offensive (en termes de menaces pour le moment). Avec ce basculement irresponsable, tout devient possible et surtout le pire.

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