Le premier séjour privé dans l’ISS : une nouvelle page de l’histoire

Avec cette approche libérale du développement de l’économie spatiale et toujours animée d’une forte inclination vers la technologie, l’Amérique utilise le privé pour sa conquête spatiale.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 0
Photo by NASA 1 on Unsplash

La liberté d’expression n’est pas gratuite!

Mais déductible à 66% des impôts

N’oubliez pas de faire un don !

Faire un don

Le premier séjour privé dans l’ISS : une nouvelle page de l’histoire

Publié le 10 avril 2022
- A +

Ce vendredi 8 avril à 16 h 18 une fusée de SpaceX portant une capsule Dragon avec à son bord quatre astronautes, a décollé avec succès de Floride, Cap Canaveral, Kennedy Space Center, vers la Station Spatiale Internationale (ISS). Elle s’y est connectée samedi à 14 h 29, avec une heure de retard à cause d’un problème de vidéo interne à la capsule. Les passagers resteront à bord de la Station pendant dix jours, en tant que client de la NASA via la société organisatrice, Axiom.

Ce n’est pas un événement ordinaire car il s’agit du premier séjour entièrement privé dans l’ISS et cela marque le début d’une nouvelle politique de la NASA qui consiste à rentabiliser l’ISS, en facilitant l’accès du privé à l’espace. À la différence des Européens, les Américains font encore une fois la démonstration de leur pragmatisme et de leur non-sectarisme vis-à-vis du secteur privé et de l’argent. Il faut dire aussi que les États-Unis ont une clientèle pour ce genre de séjour qui n’existe sans doute pas en Europe.

Une nouvelle prouesse

L’entité qui a acheté le vol, le séjour et les ont commercialisés est la société Axiom, créée en 2016 par un ancien de la NASA, Michael Suffredini (qui travaillait pour la programmation de l’ISS) et Kam Ghaffarian un ingénieur-industriel. C’est en quelque sorte un spin-off de la NASA. Son objet est précisément de vendre des séjours privés dans l’ISS et à terme de construire et d’opérer sa propre station.

Normalement l’ISS doit cesser son activité en 2028, soit 30 ans après son lancement, mais elle pourrait être prolongée jusqu’en 2030. Pendant cette période Axiom, avec bien entendu l’accord de la NASA, va construire et connecter à la station existante jusqu’à 4 modules (le premier en septembre 2024) qui, in fine, constitueront une nouvelle station spatiale entièrement privée, en quelque sorte un greffon qui finira par devenir lui-même une plante autonome quand il se sera détaché de l’ISS et que cette dernière retombera sur Terre. Axiom doit y parvenir en générant suffisamment de profit par la vente de ce type de séjours.

Tout le monde est gagnant : la NASA qui vend l’utilisation de ses volumes viabilisés (et auparavant l’entrainement dans ses installations au sol des personnes qui vont y séjourner), Axiom qui fait une marge comme interface entre le public et la NASA, et bien sûr le public de spécialistes qui va pouvoir profiter du séjour dans les meilleures conditions, moyennant plusieurs dizaines de millions de dollars par personne.

Il faut bien comprendre que cette fois-ci on ne parle pas de touristes qui vont « faire un petit tour dans l’espace et puis s’en vont » comme lors des missions précédentes organisées par Richard Branson, Jeff Bezos, ou même Elon Musk. D’abord parce que le séjour sera beaucoup plus long, soit une semaine au lieu des 72 heures du vol orbital « Inspiration 4 » organisé par SpaceX en septembre 21 à bord de la même capsule Dragon.

Ensuite parce qu’il s’agit d’aller beaucoup plus haut, 400 km au lieu de 200 km (sans parler des quelques 100 km de Branson et Bezos). Et encore parce qu’il s’agit d’aller dans l’ISS qui est un vaisseau beaucoup plus complexe (attention aux fils qui trainent partout !) et sophistiqué (on peut vivre assez confortablement à bord, et y travailler) que la simple capsule Dragon qui en réalité n’a pour fonction que faire la navette entre le sol et l’ISS. Enfin parce que les passagers de ce vol « Ax-1 » sont des personnes qui auront quelque chose à faire à bord de l’ISS, même si ce ne sera pas pour la NASA ni aucune autre agence spatiale partenaire. C’est la distinction qu’il faut faire entre privé-touristique et privé-professionnel.

Le commandant du petit groupe de 4 personnes est un astronaute américano-espagnol chevronné, Michael Lopez-Alegria, qui connait l’ISS pour y avoir séjourné quand il faisait partie de la NASA.

Le pilote américain est Larry Connor, entrepreneur dans l’immobilier (« The Connor Group »), qui va mener des expériences médicales en liaison avec une grande fédération hospitalo-universitaire et de recherche américaine, la Mayo Clinic.

Mark Pathy, Canadien, Président de Mavrik Corp mènera, lui, plusieurs expériences en relation avec des universités de son pays ainsi qu’avec l’Hôpital pour enfants de Montréal.

Enfin Eytan Stibbe, ancien pilote de guerre israélien (colonel) et homme d’affaires dans l’économie du développement, va réaliser plusieurs expériences scientifiques à caractère médical et notamment tester l’astrorad, sorte de veste/gilet de la société israélienne Stemrad, conçue pour protéger le corps des radiations spatiales.

La prise en importance des acteurs privés dans la conquête spatiale

Axiom a prévu quatre missions dans l’ISS en utilisant les services de SpaceX ; la NASA a déjà approuvé Ax-2. Ainsi se prépare en douceur l’après ISS et s’affermit la montée en puissance de SpaceX. Cette dernière est de plus en plus compétitive. Le lanceur de Ax-1, une fusée Falcon-9, est encore une fois un élément réutilisé après une vérification et un reconditionnement d’un coût sans commune mesure avec un lanceur neuf. Lorsque SpaceX a émis ce concept de réutilisation, tous les compétiteurs, dont l’ESA, se moquaient de ce cow-boy d’Elon Musk qui décidément ne comprenait rien aux contraintes qu’imposait aux lanceurs l’environnement atmosphérique et spatial, et n’était donc pas un vrai ingénieur.

Aujourd’hui, ils rament loin derrière pour tenter de l’imiter mais avec raideur et manque total d’imagination. Les projets de l’ESA restent en effet enfermés dans le carcan de lourdes procédures administratives et politiques. Et il n’est évidemment pas question de privatisation, mot qui fait horreur à tous nos fonctionnaires de même que l’expression vols privés fait horreur à tous les scientifiques payés par les États membres, qui considèrent a priori le vol habité comme une activité tout à fait marginale par rapport aux vols robotiques, activité justifiée seulement par la communication sinon le droit à la démagogie qu’il faut bien concéder aux politiques. Pendant ce temps-là, la NASA permet la naissance d’un vol spatial qui ne coûtera rien à l’État et qui sera donc indolore pour les contribuables en même temps qu’il permettra tous les projets possibles sans que leurs promoteurs se soucient de savoir s’ils satisfont aux règles de l’humeur politique du temps, autrement dit, au politiquement correct.

À la décharge des Européens, il faut bien reconnaître que les potentiels clients, c’est-à-dire les riches Américains (personnes privées ou collectives) disposent d’autres moyens que leurs homologues Européens. La liberté économique sur leur continent a permis la floraison de grandes fortunes qui peuvent satisfaire leurs passions et prendre des risques financiers grâce aux profits qu’ils ont pu engranger sans honte. Il faut savoir aussi que les Jeff Bezos ou Elon Musk ont des passions d’ordre technologiques, ce que n’ont malheureusement pas du tout les Bernard Arnault ou les François Pinault, tournés vers ce qu’ils considèrent comme de l’art moderne.

Avec cette approche libérale du développement de l’économie spatiale et toujours animée d’une forte inclination vers la technologie, l’Amérique reste une terre de pionniers et d’entrepreneurs, et a de beaux jours devant elle. L’homme sur Mars sera, hélas, plus vraisemblablement américain qu’européen.

 

Voir les commentaires (5)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (5)
  • J’aurais applaudi si on avait envoyé de vrais chercheurs du privé, ici ce sont toujours des millionnaires qui, pour justifier un petit tour dans l’espace, vont jouer au scientifiques. Je doute de la qualité des résultats de leurs expériences

  • Il ne faut pas négliger le fait que ces « millionnaires » payent leur séjour et qu’ils ouvrent la voie à la présence dans l’espace d’une « population » dont l’évolution dans ce milieu ne coûtera rien aux Etats et sera donc beaucoup moins soumise aux aléas politiques et aux complexité administratives (d’autant que le transporteur, SpaceX, est une entreprise privée). Ce « premier pas » est un pas vers la liberté.
    Par ailleurs, ces « millionnaires » ont un passé qui leur permet de mener intelligemment les expériences prévues. Ils vont traiter de sujets qu’ils suivent depuis longtemps et qu’ils ont soigneusement préparés. Il ne faut pas mépriser les personnes qui ne portent pas l’étiquette conventionnelle, elles ont pu démontrer « ailleurs » leurs capacités d’attention et de discernement.

  • Vous ne parlez pas d’une expérience de miroir liquide?

    • Il y a quelques 25 expériences qui seront faites et l’une d’entre elles, qui sera menée par Eytan Stibbe, est effectivement celle du miroir liquide. Eytan Stibbe est parfaitement entrainé à faire les manipulations nécessaires (il sera de plus assisté par le commandant Michael Lopez-Alegria car effectivement certaines interventions sont délicates et requièrent plus de deux mains!). Par ailleurs Eytan Stibbe sera guidé en direct par les scientifiques et techniciens du Ames Research Center et l’Institut de Technologie d’Israël. Le résultat (les lentilles) seront rapportées sur Terre et examinées.
      Je ne vois pas pourquoi vous vous offusquez que l’expérience soit menée par Ces personnes. Dans l’ISS aussi bien que sur la Lune, nombre d’expériences sont menées de cette manière (par des « intermédiaires » généralistes). Thomas Pesquet lui-même en a fait de très nombreuses et il n’était pas diplômé de toutes les spécialités dans lesquelles il est intervenu. Est ce le fait que cette fois-ci ce sont des « riches » qui font les expériences? Leur fortune les disqualifie-t-elle? Personnellement je ne le pense pas.
      Ceci dit, encore une fois, ce n’est pas le sujet principal de mon article et de la mission Ax-1. Le sujet majeur est l’entrée de l’humanité dans la privatisation de l’espace.

  • Il y a quelques 25 expériences qui seront faites et l’une d’entre elles, qui sera menée par Eytan Stibbe, est effectivement celle du miroir liquide. Eytan Stibbe est parfaitement entrainé à faire les manipulations nécessaires (il sera de plus assisté par le commandant Michael Lopez-Alegria car effectivement certaines interventions sont délicates et requièrent plus de deux mains!). Par ailleurs Eytan Stibbe sera guidé en direct par les scientifiques et techniciens du Ames Research Center et l’Institut de Technologie d’Israël. Le résultat (les lentilles) seront rapportées sur Terre et examinées.
    Je ne vois pas pourquoi vous vous offusquez que l’expérience soit menée par Ces personnes. Dans l’ISS aussi bien que sur la Lune, nombre d’expériences sont menées de cette manière (par des « intermédiaires » généralistes). Thomas Pesquet lui-même en a fait de très nombreuses et il n’était pas diplômé de toutes les spécialités dans lesquelles il est intervenu. Est ce le fait que cette fois-ci ce sont des « riches » qui font les expériences? Leur fortune les disqualifie-t-elle? Personnellement je ne le pense pas.
    Ceci dit, encore une fois, ce n’est pas le sujet principal de mon article et de la mission Ax-1. Le sujet majeur est l’entrée de l’humanité dans la privatisation de l’espace.

  • Les commentaires sont fermés.

La liberté d’expression n’est pas gratuite!

Mais déductible à 66% des impôts

N’oubliez pas de faire un don !

Faire un don
1
Sauvegarder cet article

Dans un entretien donné à Politico, Bill Nelson, administrateur à la NASA, fait part de son inquiétude quant à l’entrée de la Chine dans la compétition spatiale pour aller sur la Lune. Pour lui, la Chine pourrait rapidement trouver un moyen d’alunir pour tenter de s’approprier les ressources les plus riches du satellite naturel. Nelson cite en exemple -plus terre à terre oserions-nous dire- l’attitude de Pékin en mer de Chine méridionale, qui a étendu sa domination militaire sur certaines îles au statut contesté : « Si vous en doutez, regarde... Poursuivre la lecture

Mi-novembre, la conférence interministérielle des pays membres de l’ESA a discuté et approuvé son nouveau budget. Il est en forte hausse : 17 % soit 16,9 milliards d’euros pour 3 ans (contre 24,4 milliards de dollars pour la seule année 2022 pour la NASA). Les ministres ont « confirmé la nécessité absolue pour l’Europe de disposer d’un accès indépendant à l’espace ». Mais aussitôt cette forte déclaration faite, il est précisé que son objet est de « continuer à bénéficier des retombées du spatial sur Terre ». Là, on retombe effectivement bel e... Poursuivre la lecture

Le 18 novembre, le Wall Street Journal signalait qu’une petite fusée, la Vikram Sriharikota (Vikram S), construite par la startup indienne Skyroot Aerospace avait atteint l’altitude de 89,5 km.

En soi cet événement est peu significatif car cette altitude a été dépassée et de beaucoup par toutes les grandes puissances spatiales, au premier rang desquelles la NASA, SpaceX, Roscosmos (Russie), l’ESA, la JAXA, la CNSA (Chine), l’agence publique indienne, ISRO (Indian Space Research Organisation) et même Blue Origin de Jeff Bezos (avec sa f... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles