McKinsey : la cartellisation de la politique française par les experts

Encore une fois, le privé fonctionne comme une rustine pour réformer un État devenu incapable de le faire par lui-même.

Partager sur:
Sauvegarder cet article
Aimer cet article 1
expert source https://unsplash.com/photos/MYbhN8KaaEc

La liberté d’expression n’est pas gratuite!

Mais déductible à 66% des impôts

N’oubliez pas de faire un don !

Faire un don

McKinsey : la cartellisation de la politique française par les experts

Publié le 29 mars 2022
- A +

Matthieu Aron et Caroline Michel-Aguirre en sont restés abasourdis : au sommet de l’État, la crise sanitaire comme la politique vaccinale ont été pratiquement co-gérées par des cabinets de conseil privés, notamment McKinsey. Dans leur essai Les infiltrés, les deux journalistes rendent compte de pratiques généralisées, opaques et acceptées à tous les niveaux depuis au moins Nicolas Sarkozy et cela dans toutes les activités de l’État.

La crise sanitaire n’a eu qu’un effet grossissant sur ce phénomène d’externalisation de la gouvernance publique vers le privé.

Les deux enquêteurs s’interrogent de manière tout à fait pertinente :

« Que s’est-il passé pour qu’un pays qui, une décennie plus tôt, se tenait prêt à affronter la pandémie, avec suffisamment de masques et de vaccins, se retrouve, comme sidéré, incapable d’anticiper, de prendre une décision, de mettre en place un système informatique ou d’évaluer les stocks ? Son État jadis si puissant, « providence » pour ses admirateurs, obèse pour ses contempteurs […] s’est précipité pour réclamer, face à une menace sanitaire, l’aide de consultants extérieurs », s’interrogent de manière tout à fait pertinente les deux enquêteurs.

Comment piloter un État devenu ingérable ?

La réponse est peut-être dans la question : un État obèse qui n’a cessé de croître en plus de 20 ans est devenu totalement ingérable, et donc incapable de faire face aux crises auxquelles il est confronté ou de se réformer pour répondre aux attentes du politique.

Qu’on se souvienne de l’audition d’Édouard Philippe sur sa gestion de crise en tant que Premier ministre. Aux membres de la commission qui l’interrogeait, il expliquait :

« Comment est-ce qu’on gère une crise sanitaire avec des échelons de décision très dispersés […] quand vous avez immédiatement le risque pénal sur le dos ? ».

À l’époque nous observions que loin d’apparaître comme une organisation rationnelle et efficace, l’État empilait les administrations sans pouvoir les encadrer convenablement. Le recours aux cabinets de conseil peut donc s’expliquer par l’enkystement bureaucratique d’un État qui ne répond plus depuis longtemps au pilotage d’élus dont les marges de manœuvre sont limitées.

La gestion d’un État social devenu obèse demande des compétences d’organisation pointues, et les Français sont en train de le découvrir, elles demandent énormément d’argent. C’est basique, mais les compétences rares sur le marché sont chères, et même très chères. Le rapport sénatorial qui dévoile le coût de ces recours aux cabinets est effrayant : rien que pour l’année 2021, ils ont coûté pratiquement un milliard d’euros au contribuable.

Si le pilotage des administrations s’était uniquement concentré sur les activités régaliennes, on peut imaginer que la note serait moins salée, mais l’État obèse n’a jamais démontré de capacités réelles à gérer intelligemment les deniers publics. Bien entendu, il est normal et sain que le débat public s’empare du sujet et demande des comptes. Aron et Michel-Aguirre témoignent de la difficulté qu’ils ont eu à chiffrer ces prestations, et il a fallu un rapport sénatorial pour en avoir une idée plus précise. Mais force est de constater que, bien souvent, le privé fonctionne comme une rustine pour réformer un État devenu incapable de le faire par lui-même.

La transformation des élites politiques en élites bureaucratiques

Au fil du temps, rapportent Aron et Michel-Aguirre, les cabinets de conseil sont devenus un réflexe pour les décideurs publics, quitte à externaliser des services entiers, par exemple la numérisation des services publics, aux acteurs privés. Le tout est facilité par une dérive inquiétante de la gouvernance démocratique, entretenue par la grande porosité économique entre la haute administration et les grands cabinets de conseil, qui partagent la même culture sociologique et managériale. Les consultants se retrouvent dans les cabinets ministériels, les administrations, les partis politiques, font le va-et-vient entre fonctions politiques et prestations rémunérées, que ce soit à droite ou à gauche.

On pense aux propos prophétiques de James Burnham dans son essai The Managerial Revolution (1941). Pour Burnham, le développement du capitalisme entre les deux guerres a abouti à la prise de pouvoirs d’une nouvelle classe sociale, qu’il appelle les managers, mais qui de son propre aveu pourrait être appelée classe technocratique. À la fois en rupture avec le socialisme et le capitalisme, l’ordre nouveau technocratique donne le pouvoir aux élites des bureaucraties publiques et privées qui partagent les mêmes compétences pour diriger les organisations de masse. Au nom de l’efficacité et de la compétence, elles en viennent à vider la démocratie de sa substance.

Dans un essai récent1, Joel Kotkin reprend l’analyse de Burnham pour la mettre au goût du jour et dénoncer son attitude post-politique :

« Aux États-Unis et en Europe, les élites bureaucratiques ont tendance à nier tout parti pris idéologique ou intérêt de classe. Mais comme l’a noté James Burnham, ils partagent une idéologie de « gestion » centrée sur l’efficacité à produire les résultats souhaités par les gestionnaires eux-mêmes. Au fur et à mesure que la classe managériale gagne en puissance, elle devient autoréférentielle. Ses membres ne sont pas responsables devant les citoyens, mais uniquement devant les autres managers et ceux qui sont considérés comme faisant partie d’un groupe de pairs qualifiés. »

En d’autres termes, la technocratie tend à cartelliser la politique au nom de l’idéologie de la fin des idéologies. Cette confiscation pratique du débat public est une autre forme de sécession des élites.

Emmanuel Macron, agacé par les critiques reçues par ses liens avec McKinsey, a déclaré récemment à ses accusateurs : « S’il y a des preuves de manipulation, que ça aille au pénal. » Sans aller nécessairement sur ce terrain-là, il est grand temps que les citoyens deviennent plus vigilants sur la manière dont les gouvernants gouvernent et utilisent l’argent public. Et pas seulement par les cabinets de conseil. Le consentement aux institutions demande des citoyens actifs.

  1. Joel Kotkin, The coming of neofeudalism. A warning to the global middle class, Encounter Books, 2020.
Voir les commentaires (12)

Laisser un commentaire

Créer un compte Tous les commentaires (12)
  • Coluche a de nouveau raison : « Envoyez un technocrate au Sahara, cinq ans plus tard il achete du sabgle ailleurs » Pauvre France tuée par ceux qui devraient la servir et non l’asservir ou se servir

  • Mais à quoi servent nos « grandes écoles » (ENA, Sciences PO) ? je croyais qu’il en sortait des « élites »…
    Heu ben non, c’est devenu une fabrique de castes…..

  • Si ces officines privées avaient compris et résolu les problèmes posés, la facturation annuelle de 15€/habitant ne s’était pas exorbitante. Le problème est que ce sont les mêmes bavards que les « responsables » qu’ils remplacent auxquels ils vendent les mêmes non-solutions.

  • En général, ces sociétés de conseil poussent comme des champignons sur le bois pourri.
    Elles se repaissent de réglementations alambiquées, d’articles de loi aux multiples échappatoires, de classifications obèses et de normes indigestes au commun des mortels. Elles frétillent à la seule invocation du principe de précaution et leurs rapports garantissent à leurs commanditaires des parapluies bien commodes pour éviter les importuns.
    « Plurimae leges corruptissima re publica. »
    « L’intelligence vise à simplifier ce qui est complexe, la vanité à complexifier ce qui devrait rester simple. »

  • Le risque pénal ? C’est une blague ? A-t-on jamais vu un dirigeant politique ou un haut fonctionnaire répondre de ses erreurs devant un quelconque tribunal ?
    Moi, si je fous une beigne à un de mes élèves, je me retrouve aussitôt devant un juge avec ma propre hiérarchie dans le rôle du procureur. Mais pas les petits marquis de le nouvelle aristocratie, ça non.

    • Selon que vous serez puissant ou misérable……………………………………………………………….;!!!!!!!!!!!!!!!!!!

    • @Synge
      Bonjour,
      Le risque pénal énoncé par Philippe est du vent : les membres du gouvernement sont pénalement irresponsables pendant leurs fonctions quant à leurs décisions.
      Quant au fait des multiples couches, il était premier ministre, donc quasiment à la plus haute marche du mille feuille et sous-chef en chef de l’Administration française… en plus de percevoir une somme conséquente pour ses fonctions qu’il ne méritait pas de toute évidence.
      Être aussi incompétents et être autant payés relève de la folie. On voit ça aussi dans les entreprises détenues par l’Etat qui récompense les nullards avec des sommes à plus de 7 chiffres. S’ils bossaient effectivement pour nous, on pourrait les virer sur le champ. Au lieu de ça, on verse plusieurs SMIC a des « elites » formées pour être des élites dans des écoles pour élites mais incapables complets, incompétents qui piochant dans la caisse pour faire faire leur travail à d’autres sans que cela altére leurs revenus.

  • McKinsey, dont le boss est Fabius Junior, entreprise qui en 10 ans a versé 0 euro au FISC, malgré plusieurs centaines de millions de CA annuels.

    • Victor Fabius n’est pas le boss ni même sous-boss de McKinsey ni de McKinsey-France où il dirige le pôle Marketing&Ventes.
      On ne voit pas bien le rapport avec les consultations douteuses dont il est question ici.

      • @mc2
        Bonsoir,
        « Victor Fabius est directeur associé de McKinsey & Company. » dixit le site McKinsey.
        Ok, il n’est pas le seul boss. Soit.

        « On ne voit pas bien le rapport avec les consultations douteuses dont il est question ici. »
        Vous ne voyez pas ? Vraiment ?

        -1
        • « Directeur associé » est un simple grade relativement subalterne.
          Rien que pour la France l’organigramme https://www.mckinsey.com/fr/our-people en montre 72 dont 21 « Directeur associé senior » dont n’est pas Fabius.
          Et je doute fort qu’un chargé de Marketing et Ventes ait été consulté pour le genre d’affaires qui nous concerne.
          Il y a suffisamment à voir pour ne pas voir ce qui n’est pas.

  • Les commentaires sont fermés.

La liberté d’expression n’est pas gratuite!

Mais déductible à 66% des impôts

N’oubliez pas de faire un don !

Faire un don
6
Sauvegarder cet article

La dissolution finale ?

Coup de tonnerre dans un ciel bleu : alors que les bulletins de l’élection européenne sont encore tout chaud sortis des urnes, Macron décide de dissoudre l’Assemblée nationale. Pour ceux qui ne se doutaient pas de cette manœuvre politicienne du locataire de l’Élysée, c’est une vraie surprise ; Attal, le pantalon encore sur les chevilles, a donc appris dès ce dimanche soir que son CDD prenait fin dans les prochaines semaines.

 

Petit ange parti trop tôt, il ne nous aura sans doute pas gratifié de ses meilleurs moments et ser... Poursuivre la lecture

Il y a bien un déclin de la France au niveau de l’Europe et du monde, et une tentative de contrôle toujours grandissant de la Commission européenne sur les politiques nationales.

Selon Georgina Wright, « il faudrait déplorer à la fois le déclin du poids de la France au sein de l’Union européenne et la mainmise de Bruxelles sur la politique menée par Paris ».

Dans un article publié par Le Monde, Georgina Wright, directrice à l’Institut Montaigne déplore que les Français considèrent, à tort, que l’Europe serait la cause du « d... Poursuivre la lecture

7
Sauvegarder cet article

Notre nouveau et brillant Premier ministre se trouve propulsé à la tête d’un gouvernement chargé de gérer un pays qui s’est habitué à vivre au-dessus de ses moyens. Depuis une quarantaine d’années notre économie est à la peine et elle ne produit pas suffisamment de richesses pour satisfaire les besoins de la population : le pays, en conséquence, vit à crédit. Aussi, notre dette extérieure ne cesse-t-elle de croître et elle atteint maintenant un niveau qui inquiète les agences de notation. La tâche de notre Premier ministre est donc loin d’êtr... Poursuivre la lecture

Voir plus d'articles