La monnaie ouverte et ses ennemis

Parmi les raisons possibles de l’acharnement anti-bitcoin que l’on constate parfois de la part de commentateurs ne prenant pas en compte les réponses qui leur sont apportées, figurent parfois des motifs idéologiques plus ou moins assumés.

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La monnaie ouverte et ses ennemis

Publié le 25 janvier 2022
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Le bitcoin voit régulièrement s’abattre sur lui un flot de critiques variées (spéculation, volatilité, blanchiment, terrorisme, pollution, etc.). Il existe pourtant un vaste corpus de données et d’analyses les réfutant point par point, accessible facilement sur internet pour qui veut bien se donner la peine de les consulter.

Dès lors, comment comprendre que les mêmes accusations reviennent inlassablement, comme si de rien n’était, sans tenir compte de ces réfutations publiées depuis des années ? La paresse intellectuelle de certains contempteurs n’explique pas tout. Ni les biais évidents de ceux dont le pouvoir ou le modèle d’affaires est menacé par l’essor des cryptomonnaies.

Il existe une raison plus fondamentale, de nature idéologique.

La Société ouverte de Karl Popper

Dans La Société ouverte et ses ennemis (1945), le grand philosophe Karl Popper rappelle que la civilisation est la reconnaissance progressive de quelques grands principes : l’égalité des droits, la liberté d’opinion, le pluralisme intellectuel, le rationalisme critique, le droit de propriété, la responsabilité individuelle, la tolérance mutuelle, l’échange, la coopération. La « société ouverte » est l’ordre social dynamique qui libère l’individu des hiérarchies héritées.

Mais, selon Popper, ce processus de civilisation est intrinsèquement fragile. Comme il crée du mouvement, de l’incertitude et de la complexité, il perturbe le confort et la sécurité garantis par l’ordre traditionnel. La place de chacun dans la hiérarchie sociale n’est plus assurée automatiquement. La simplicité, les certitudes et la permanence de la société tribale sont remises en question. Ce processus alimente donc des craintes, des rejets virulents, des réponses réactionnaires.

Pour les nostalgiques de la « société close », trop de liberté mène au chaos. Le collectif doit primer sur l’individuel, la tradition sur l’innovation. Il est hors de question de laisser la société ouverte se déployer. Il convient de restaurer la soumission aux traditions immuables, aux croyances non-contestables, aux hiérarchies figées, aux statuts permanents. Il faut imposer le primat de la communauté, la surveillance mutuelle, le contrôle social.

La philosophie politique occidentale est, selon Popper, traversée par cette opposition entre société ouverte et société close. À chaque époque, les penseurs de la première doivent répondre aux assauts théoriques du holisme coercitif, de l’anti-individualisme, du collectivisme tribal, de la tentation totalitaire.

Le bitcoin, une monnaie ouverte

Le débat sur Bitcoin n’est qu’une nouvelle manifestation de cette tension. Le bitcoin est la monnaie de la société ouverte. Il dérange parce qu’il est une monnaie libre. Il est intolérable pour les sceptiques de la liberté.

Le réseau Bitcoin est ouvert à tous. Personne n’est obligé de l’utiliser. Chacun peut y participer et le quitter à tout moment : aucune autorisation préalable, aucune discrimination, aucune censure. Chacun peut recevoir, conserver et transmettre des bitcoins.

Chacun peut participer à la sécurisation du dispositif, soit en contribuant gratuitement à valider les transactions (en téléchargeant le logiciel et la base de données), soit en participant au « minage » (en étant rémunéré pour fournir de la puissance de calcul au réseau). Chacun peut aussi contribuer à vérifier, auditer ou compléter le protocole informatique. Ce dernier est open source : il peut être consulté, copié, utilisé librement et gratuitement.

Les transactions en bitcoins sont des messages publics, lisibles par tous. Le registre comptable est également public (la fameuse « blockchain »). Il est dupliqué sur des dizaines de milliers d’ordinateurs dans le monde, sans qu’aucun n’ait plus d’influence que les autres.

Le régime d’émission monétaire de Bitcoin est transparent, automatique, prévisible, non-manipulable. Bitcoin est un dispositif acéphale, décentralisé, ouvert. Nul n’a de pouvoir sur lui. Il n’a ni leader ni gestionnaire. Il appartient à tous et à personne.

Ces caractéristiques forment un ensemble exceptionnellement novateur, aux antipodes des systèmes fondés sur la hiérarchie, l’autorité, le monopole légal, l’autorisation, le privilège, le secret, le centralisme, le contrôle, l’arbitraire, la politisation, le dirigisme, la planification, la coercition.

Le bitcoin possède toutes les qualités requises pour être utilisé comme monnaie : il est homogène, divisible, portable, échangeable, rare, coûteux à produire. Sa technologie est évolutive. Programmable, il convient au paradigme de l’ère numérique. Un protocole complémentaire (« Lightning Network ») permet un nombre illimité de micropaiements sans dépense énergétique additionnelle. L’adoption du bitcoin est progressive. Il est une monnaie en devenir.

L’institution sociale qu’est la monnaie devrait-elle être imposée, pilotée, manipulée ? Accaparée par une oligarchie ? Instrumentalisée à des fins politiques ? Mobilisée pour orienter l’économie et surveiller la vie privée ? Ou devrait-elle être libre, neutre, innovante, ouverte (ce que les futures « monnaies numériques de banques centrales » ne seront pas) ?

Dans les années 1990, le logiciel libre Linux a été moqué comme absurde et irréaliste parce qu’il était ouvert à tous, sans propriété intellectuelle. Il est aujourd’hui omniprésent, même dans les systèmes informatiques les plus fermés comme ceux de Microsoft. Les systèmes ouverts suscitent souvent mépris et hostilité ; mais ils finissent toujours par l’emporter parce qu’ils sont plus flexibles, plus résilients et plus innovants. Comme la société ouverte. Comme la monnaie ouverte.

Article initialement publié le 18 janvier 2022 par La Tribune

Voir les commentaires (6)

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  • une monnaie est un état de fait…

    n’appelez pas bitcoin monnaie.
    .cauri, lingots de fer..

    le bitcoin est utilisé comme monnaie comme le firent des tas de trucs..

    Je crois que nous avons un sujet à discuter, est ce que l’usage des crypto monnaies peut mettre à bas le controle de l’etat sur votre « argent »..
    si je crée ma propre blockchain demain matin.. ça ne sera pas une monnaie, il faut ..son acceptation comme telle par un large groupe de personne.. CONFIANCE..
    la crypto monnaie a des avantages car la monnaie papier pose de graves problèmes..

  • Bonjour,
    Excellent billet, je relève une imperfection:
    « Un protocole complémentaire (« Lightning Network ») permet un nombre illimité de micropaiements sans dépense énergétique additionnelle. »
    Cette affirmation est inexacte, car les transactions ne consomment pas d’énergie, c’est le système d’enregistrement (la blockchain)qui en consomme et cette conso est indépendante du nombre de transactions. En revanche, les transaction consomment de l’espace disque donc font grossir la blockchain. D’autre part, le mécanisme de consensus décentralisé nécessite du temps pour enregistrer les transactions (pas gênant pour du paiement en ligne ou du transfert de fond mais gênant dans la vie de tous les jours). le LN sert a palier a ces deux défauts.

  • Compte-tenu du taux d’inflation présent, il est possible de se faire une idée du pouvoir d’achat d’une somme donnée en €uros dans un mois, ou dans 6, ou plus. Avec Bitcoin, c’est plus hasardeux.
    Or, on attend d’une monnaie que son pouvoir d’achat ne soit pas fantaisiste.
    Alors, de deux choses l’une: ou Bitcoin n’est pas une monnaie, ou c’est une mauvaise monnaie.

  • Dans une vraie société ouverte au sens de Popper, chacun peut choisir ses moyens d’échange et de réserve de valeur, et peut même en proposer de nouveaux.
    L’apport le plus fondamental des cryptochoses (je n’utilise plus le mot monnaie pour éviter des débats oiseux), ce n’est ni Bitcoin ni aucun autre, c’est la coexistence et la concurrence de ces différents moyens.

  • Les commentaires sont fermés.

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