L’usage de la connaissance dans la société

L’usage que nous avons de la connaissance caractérise une société plus ou moins civilisée.

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L’usage de la connaissance dans la société

Publié le 28 novembre 2021
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Par Marius-Joseph Marchetti.

L’usage que nous avons de la connaissance, ses caractéristiques, notre manière d’agir en accord avec nos semblables : c’est tout cela qui caractérise une société plus ou moins civilisée. Pour le comprendre, il faut explorer quelques auteurs qui font de ce domaine un de leur champ d’investigations.

La société et l’ordre spontané

Par exemple, on entend souvent dire que nous sommes de plus en plus ignorants, que le niveau de nos connaissances générales s’amenuise, que la plupart de nos pratiques disparaissent, etc. C’est vrai, et plusieurs éléments jouent négativement à ce niveau-là que ce soit le niveau de l’école publique, la diminution de la préférence temporelle qui interfère sur la constitution du capital, en l’occurrence ici humain. On entend aussi souvent dire qu’il est irrationnel de suivre des habitudes, des traditions, des routines, sous prétexte que nous ne les comprenons pas, ou imparfaitement.

C’est un truisme profondément faux, répété par tous les livres classiques et par les élites lorsqu’elles prononcent des discours, que nous devons cultiver l’habitude de penser ce que nous faisons. La vérité est à l’opposé. La civilisation est à l’opposé. La civilisation avance en accroissant le nombre d’opérations importantes que nous pouvons réaliser sans y penser. Alfred Whitehead

Pour reprendre les termes d’Alfred Whitehead, la civilisation avance avec le nombre de routines que nous effectuons sans les comprendre. Ces routines, ces institutions sociales, comme la monnaie, le droit, la langue, résultent de processus d’interactions sociales effectuées sur des temps longs, sur plusieurs générations. Elles ne sont pas le fruit d’un esprit singulier.

Elles sont des manifestations d’ordre spontané, nées de certaines habitudes d’interactions entre individus. La civilisation réside dans cet héritage, dans ces instruments que nous avons hérités de processus sociaux qui étaient là avant nous, et qui évolueront encore avec les interactions individuelles.

Alors oui, certes, nous vivons entourés de processus et de procédés que nous ne comprenons pas. Et alors ?

La société et la connaissance

Eh bien cela a des implications sur la charge de connaissances que nous devons subir pour atteindre nos fins. La société met à notre disposition des connaissances en tant que moyens pour pouvoir atteindre nos buts : c’est la connaissance des autres qui est mise à disposition par le marché ou d’autres processus.

Et grâce à cela, nous avons en réalité besoin de beaucoup plus de savoirs pour vivre en société que pour vivre dans la nature. Mais la connaissance que nous possédons doit le plus souvent être spécialisée et avoir de la valeur aux yeux de nos pairs.

Dans son livre Knowledge and Decisions, l’économiste Thomas Sowell cite l’exemple d’un sauvage qui vivrait seul dans la nature, et d’un comptable ou d’un électricien dans notre environnement. On peut aisément deviner qu’il ne s’agit pas seulement du volume de connaissances de ces deux types d’individus, mais du contenu de celles-ci. Pourquoi ?

Le sauvage n’a nullement besoin de savoir à quoi sert une prise de terre, ou comment construire un bilan. Il doit savoir où trouver un cours d’eau pour étancher sa soif, quelles sont les baies qu’il peut manger sans craindre un empoisonnement, comment construire un abri pour être protégé des bêtes, etc. Pour autant, c’est tout de même une somme de connaissances colossale.

Mais que lui arriverait-il une fois dans notre société ? Il se rendrait compte qu’une grande partie de la connaissance de son environnement hostile ne lui sert à rien ici. Et il en est de même pour le pauvre comptable qui échouerait sur une île déserte à la suite d’un naufrage.

La civilisation est un énorme dispositif d’économie de savoir. Le temps et l’effort (y compris les erreurs coûteuses) nécessaires à l’acquisition des connaissances sont minimisés par la spécialisation, c’est-à-dire par une limitation drastique de la duplication des connaissances entre les membres de la société. Une poignée relative de personnes civilisées sait comment produire de la nourriture, une autre poignée sait comment produire des vêtements, des médicaments, de l’électronique, des maisons, etc. Les coûts énormes économisés par l’absence de duplication de connaissances et d’expériences données au sein de la population permettent un développement plus important de ces connaissances parmi les différents sous-ensembles de personnes dans les spécialités respectives. Thomas Sowell, Knowledge and Decisions

Concrètement, dans notre société, l’homme civilisé est celui qui n’a pas besoin d’une connaissance parfaite du processus et des disponibilités de tous les biens et services qu’il consomme et dont il bénéficie.

Pour le sauvage, c’est l’inverse : il doit avoir une connaissance bien précise de chaque élément de la nature qu’il exploite pour sa survie. Sans cela, c’est son existence même qui est remise en cause. Notre comptable n’a pas besoin de savoir comment faire pousser des tomates : il va au supermarché du coin.

Connaissance et division du travail

Dans notre société civilisée, la spécialisation due à la division du travail et in fine, à la division de la connaissance, nous pousse à investir dans certains types de savoirs, là où nous sommes le plus à même de répondre aux besoins des consommateurs ou des employeurs.

En même temps que le stock total des connaissances s’élargit, la connaissance que chaque individu possède en rapport à ce stock diminue. De plus, une partie de celle-ci devient obsolète au fil du temps. La civilisation qu’évoque Hayek (La Constitution de la liberté), n’est pas caractérisée par une amélioration de l’homme en soi.

En fait, pour reprendre les termes de Thomas Sowell, elle permet aux hommes de faire l’économie du coût de leur ignorance. Dans un monde qui devient de plus en plus complexe du fait d’une division accrue de la connaissance, la civilisation se caractérise par l’utilisation de mécanismes permettant d’acquérir et de diffuser celle qui est nécessaire au maintien et à l’élévation du niveau de vie de chacun.

C’est le but de la civilisation de nous faire économiser de la connaissance et nous fournir en parallèle la connaissance véhiculée par les autres à l’aide d’instruments créés par celle-ci (c’est-à-dire par un ensemble de pratiques individuelles) pour surpasser le problème épistémique. C’est à cela que servent les prix, les bilans, les bourses et autres outils, mais également certaines pratiques sociales. Ils nous fournissent des informations sur les raretés relatives sans avoir à connaître les raisons objectives de leurs causes.

Par exemple, vous n’avez pas besoin de savoir que les différentes perturbations du commerce international par les politiques sanitaires impactent les processus de production et engendrent un choc d’offre négatif. Vous avez juste à constater que le prix des biens que vous achetez d’ordinaire a augmenté davantage qu’à l’accoutumée, et vous obtenez une connaissance épurée de toutes ces considérations.

Certaines pratiques, stéréotypes, etc. sont aussi des routines ayant émergé pour nous permettre d’économiser de la connaissance (on parle de cost-knowledge economizing, cf ma revue sur Race et Intellectuels). Elles doivent être jugées comme telles. Comme l’a écrit bien justement Thomas Sowell :

Le dédain et/ou la condamnation morale des intellectuels observateurs à l’égard des pratiques qui utilisent les avantages en termes de coûts des relations informelles partent souvent de l’hypothèse implicite que la connaissance soit économiquement gratuite, soit théoriquement donnée en un bloc cohérent également accessible à tous. En réalité, les connaissances peuvent être extrêmement coûteuses et souvent dispersées en fragments inégaux, trop petits pour pouvoir être utilisés individuellement dans la prise de décision.

Certaines de nos idées reçues, certains de nos gestes automatiques sont les résultantes de notre expérience et de celle des générations précédentes. Celles-ci ne sont pas l’expression d’une oppression cumulée ou de l’irrationalité des individus, mais des méthodes d’économie des connaissances, des artefacts forgés au long de l’expérience des hommes pour vivre dans un monde complexe et qui l’est d’ailleurs de plus en plus.

À cela, on pourra en conclure que pour bien étudier les comportements économiques, il faut nécessairement s’intéresser aux questions d’ordre épistémologique, et donc aux particularités de la connaissance. C’est le problème de la connaissance, de la coordination et de la communication de cette connaissance éparpillée, qui est le problème fondamental de l’économie.

C’est pour y répondre que l’interaction sociale entre individus, à travers des processus de sélection, a permis l’émergence d’institutions (des processus filtrants, pour reprendre les termes de Robert Nozick) facilitant la communication de la connaissance éparpillée dans un monde où chacun dispose d’une connaissance de plus en plus spécifique.

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  • Si j’ai bien compris, plus on s’enrichit en connaissances spécialisées et plus on devient un être social.

  • L’exemple du « sauvage » perdu dans la société moderne et du comptable sur une île déserte résume l’errance pour ne pas dire l’ignominie des idéologues de tout poil.

    Dans la réalité, le sauvage et le comptable mourraient simplement de faim. La vérité est qu’il est impossible de s’adapter à un monde trop différent dans lequel on n’est pas né.

    Or les idéologues prétendent changer le monde – en parlant au nom de « nos » enfants (comme S. Rousseau, avec qui j’ignorais avoir eu descendance). Le monde qu’ils construisent est invivable pour une grande partie de la population et ne correspond pas non plus aux besoins et aspirations de « nos » enfants, d’autant qu’il constitue une sacrée régression matérielle par rapport à leurs aînés.

    Et si j’emploie le terme « ignominie », c’est à cause de leur volonté d’imposer leurs « modèles » par des subterfuges et en opposant les gens entre eux malgré les réticences qui traduisent simplement le fait que beaucoup ne peuvent s’y adapter, sont sacrifiés et en sont conscients.

  • Merci pour cet article très stimulant et en particulier pour la référence à Thomas Sowell et son livre « Knowledge and Decision » que je vais m’empresser d’acquérir

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