Pierre Manenti : « Le gaullisme social est un outil pour dépasser les clivages »

Entretien de Pierre Manenti, tour à tour historien du gaullisme et conseiller politique d’Emmanuelle Wargon, sur le gaullisme social.

Par Corentin Luce.

Ramener le destin hors norme du général de Gaulle à sa juste dimension, c’est-à-dire une existence humaine, est une tâche herculéenne, celle des historiens. Ne pas tomber dans le panégyrique, éviter l’appréhension de faits antérieurs avec un regard actuel. Trouver un équilibre, en somme.

Équilibre d’autant plus ardu que l’on nage en pleine gaullomania, comme si l’évocation d’une figure tutélaire passée légitimait le discours des responsables politiques présents et par là même, ces derniers. Point de passage obligé, sans doute, symbole d’un vide politique, aussi.

Pour éclairer cet épais brouillard sur l’action du Général, la constitution progressive de son héritage et les paradoxes découlant de sa captation par certaines figures politiques, Pierre Manenti, tour à tour historien du gaullisme et conseiller politique d’Emmanuelle Wargon, au riche passé en cabinet ministériel et dans les chambres parlementaires, a accepté de répondre aux questions de Corentin Luce, à l’occasion de la sortie de son ouvrage, Histoire du gaullisme social, aux éditions Perrin.

Les origines du gaullisme (social)

Vous dressez l’histoire du gaullisme social, mais le gaullisme n’est-il pas, sinon par essence, du moins à son origine, social ?

Tout à fait. À l’origine, le gaullisme se définit comme la pensée et l’action du général de Gaulle. Or le Général était un catholique pratiquant, nourri à l’école du catholicisme social et sensible à la misère humaine. Sa formation intellectuelle, ses fréquentations dans les milieux de gauche au moment des années 1930 puis sa coopération avec des hommes et de femmes de tous horizons politiques dans l’aventure de la France Libre ont contribué à nourrir sa vision sociale et sociétale.

Ainsi, lorsqu’il préside le gouvernement provisoire de la République française (GPRF), à la Libération, le Général soutient de grandes réformes de société, comme le droit de vote des femmes, la création de la sécurité sociale et les nationalisations. Ce n’est pas une surprise pour la classe politique française, car ses discours londoniens, à l’image du discours d’Oxford de 1941, ont dessiné cette orientation sociale du gaullisme.

Comment cela se caractérise-t-il et qu’a-t-il apporté à la France ?

Lorsqu’il revient aux affaires en 1958, le général de Gaulle poursuit cette politique sociale à travers le système de l’intéressement et de la participation. Une des premières ordonnances de la Cinquième République, en janvier 1959, est ainsi consacrée à cette recherche d’une troisième voie entre capitalisme et communisme, mais le projet échoue, car les entreprises n’ont pas encore épousé ce dessein gaullien.

En 1966, le Général reprend ce combat, grâce aux travaux de Marcel Loichot. Ils échangent d’ailleurs plusieurs courriers, à l’occasion desquels le président de la République dit son souci d’améliorer la condition de l’ouvrier. Une des grandes figures du gaullisme social, Louis Vallon, prend alors son bâton de pèlerin pour porter ce combat sur la scène publique et faire vivre ce dispositif, qui reste, aujourd’hui encore, une spécificité des entreprises françaises sur la scène internationale !

Le gaullisme social recouvre-t-il la même réalité à la mort du Général qu’aujourd’hui ?

Non, d’ailleurs le gaullisme (tout court) a évolué dans le temps. Il y a eu un gaullisme de guerre puis un gaullisme d’opposition sous la Quatrième République (époque des prémices du gaullisme social, au sein de l’Action ouvrière). À l’identique, il faut différencier le gaullisme de pouvoir, entre 1958 et 1969, et puis les nombreux courants inscrits dans son sillage. Certains historiens parlent ainsi de néo-gaullisme et on peut légitimement s’interroger sur l’existence (ou non) du gaullisme en 2021.

Quant au gaullisme social, celui du Général n’est pas non plus celui de ses héritiers. Par exemple, certains ont poussé à l’excès ce discours social en allant même jusqu’à prôner l’union avec la gauche et la participation au programme commun. D’autres ont développé un discours anti-européen et souverainiste, à l’instar de Philippe Séguin. Pour toutes ces raisons, j’estime que le gaullisme social originel s’est éteint en 1995, au lendemain de l’élection présidentielle… ce qui ne veut pas dire qu’aucun courant intellectuel ne lui a succédé.

Les évolutions

Vous expliquez qu’à la mort du Général, une séparation apparaît entre social et gaullisme… Quels en sont les facteurs ?

Lorsque le général de Gaulle quitte le pouvoir, en 1969, l’élection de Georges Pompidou est peu appréciée de l’aile gauche du gaullisme. Pour beaucoup, il est un ancien banquier et un tenant farouche du libéralisme. Certains, comme René Capitant ou Louis Vallon, s’inquiètent même qu’il ne soit le fossoyeur du gaullisme et vont entrer en résistance, conduisant à leur exclusion puis à leur marginalisation du parti gaulliste.

Les gaullistes sociaux prennent alors leurs distances avec le pouvoir gaulliste et se rapprochent de la gauche française, qui a enfin reconnu les institutions de la Cinquième République et veut en jouer le jeu pour accéder aux responsabilités. Ils deviennent ainsi des gaullistes de gauche, pour certains enfants terribles de la majorité présidentielle, pour d’autres carrément des opposants. Ce seront les gaullo-gauchistes, qui n’ont plus vraiment de gaullistes que leur appellation.

Pour quelles conséquences sur les deux grandes forces politiques de la Vème République (la gauche et la droite) ?

Sur la couverture de mon livre, j’ai choisi une citation du Général qui dit « La gauche se réclamera de moi quand je serai mort ». Il faut la lire comme l’amertume du général de Gaulle, dont une partie du programme économique et social était acceptable par la gauche, mais qui n’a su la convaincre par sa définition et sa pratique des institutions républicaines. Son grand projet de rassemblement, au-delà des clivages politiques, a été abîmé par cette opposition tenace de la gauche, notamment lors de la présidentielle de 1965.

Avec son discours social, ses efforts en faveur de l’intéressement ou de la participation, il a poursuivi cette dynamique de rassemblement gauche-droite. En vain. En 1969, lorsque Georges Pompidou accède à l’Élysée, le nouveau président n’aspire pas au même rêve. Il n’est d’ailleurs pas le même homme – ce n’est pas une critique ! – et il veut gouverner avec la majorité gaulliste, sur la base d’un vaste projet de modernisation du pays (avion à réacteur, train à grande vitesse, programme nucléaire). Le clivage gauche-droite revient ainsi pleinement dans l’espace public.

Au-delà de cette séparation survenue à sa mort, quelles ont été les étapes majeures dans la construction de cet héritage gaulliste ?

À la mort du Général, Georges Pompidou se voulait le continuateur de la politique gaulliste. Il avait été le directeur de cabinet puis le Premier ministre du général de Gaulle. Toutefois, en 1974, la famille gaulliste s’est brusquement scindée en deux entre les légitimistes, qui ont soutenu Jacques Chaban-Delmas, et les chiraquiens, qui se sont ralliés à Valéry Giscard d’Estaing. L’opportunisme politique a donc fracturé le gaullisme.

Lorsque Jacques Chirac a fondé le RPR en 1976, il a cherché à renouer avec la tradition gaulliste, mais nombreux sont ceux qui ne lui pardonnaient pas la trahison de 1974. Les gaullistes sociaux en faisaient partie. En 1981, en s’opposant à Giscard, puis en 1986/1988, en s’opposant à Mitterrand, Chirac a retrouvé ce statut de rassembleur. Il a renoué avec la mythologie gaulliste du dépassement, remis la Croix de Lorraine sur le sigle du RPR, s’est réconcilié avec les gaullistes sociaux, Philippe Séguin en tête… et cette dynamique l’a amené à l’Élysée en 1995.

Paradoxes et avenir du gaullisme social

Alors que nous n’avons jamais été si éloignés du Général, du moins sur le plan temporel, il envahit les discours politiques des candidats et penseurs autoproclamés, qu’est-ce que cela dit de notre époque ?

D’abord, sur un plan strictement politique, cela montre que personne n’a fait mieux que le général de Gaulle depuis sa disparition en 1970. Personne n’a su incarner le destin national comme il l’avait fait. Son souvenir renvoie à la période heureuse et prospère des Trente Glorieuses, ainsi qu’à l’image d’une France unanimement gaulliste et résistante. C’est évidemment une image d’Épinal, mais elle reste très puissante dans l’imaginaire politique moderne.

Ensuite, cette gaullomania tient aussi, peut-être même surtout, à la dimension historique du gaullisme. Avec le temps, les aspérités politiques du Général se sont progressivement effacées (Algérie française, crise de mai 1968). Il n’en reste que le souvenir d’un chef incontesté, parce qu’ayant eu le courage de gagner Londres pour poursuivre le combat puis le génie d’inventer de nouvelles institutions républicaines pour refonder notre société. Évoquer de Gaulle, c’est donc évoquer une icône historique, qui est rassurante en temps de crise.

Si personne n’a le monopole du cœur, la droite semble aujourd’hui l’avoir obtenu s’agissant du gaullisme social. Comment expliquer que la gauche ne se saisisse pas davantage de cet héritage ?

L’idée de gaullisme social est en fait vraiment apparue dans l’opinion lorsque le gaullisme a été repositionné sur l’échiquier politique gauche/droite en 1969. Ses défenseurs ont voulu rappeler que le gaullisme avait une dimension humaniste intrinsèque… en dépit de son classement à droite dans la période Pompidou-Giscard. Ce courant du gaullisme social est ainsi progressivement devenu une sorte d’équilibre politique parfait, s’inscrivant dans le prolongement du gaullisme, tout en veillant à mettre en évidence une bonne dose de progressisme.

Les gaullistes sociaux sont donc plutôt à gauche de la droite, qu’à droite de la gauche. À gauche, les grandes figures du socialisme ont en effet longtemps dénoncé les institutions gaullistes de la Cinquième République – c’est la théorie du coup d’État permanent de François Mitterrand ! – puis se sont construits contre le projet politique du général de Gaulle. Ce n’est que récemment avec le déplacement de François Hollande à Colombey-les-deux-Églises en 2016, suivi de celui d’Anne Hidalgo et Arnaud Montebourg en 2021, qu’une forme d’ouverture au gaullisme est apparue.

Dans un entretien paru dans Le Figaro, vous déclariez : « Le gaullisme social a encore de belles années devant lui ». Qu’entendez-vous par là ?

De nombreuses personnalités politiques se réclament aujourd’hui encore du gaullisme social : le Premier ministre Jean Castex, son ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, mais aussi Xavier Bertrand et Nicolas Dupont-Aignan, tous les deux candidats à l’élection présidentielle. Même Arnaud Montebourg évoque le gaullisme social lorsqu’il relance l’idée de la participation dans son programme présidentiel. Cela montre la vitalité de ce courant sur la scène politique française.

Par ailleurs, je suis persuadé que cette tentative de synthèse, ni de droite, ni de gauche – qui n’est pas sans rappeler le en même temps d’Emmanuel Macron – a de beaux jours devant elle. Au lendemain d’une terrible crise sanitaire, devenue une crise économique et sociale, le pays a besoin de se retrouver, de refonder son unité nationale à travers un projet englobant. Le gaullisme social est un moyen de refaire société ; à une autre époque, on aurait dit de refaire la cité (au sens antique du terme). C’est aussi, d’une manière très gaulliste, un outil pour dépasser les clivages.

Le  » en même temps » théorisé et appliqué par Emmanuel Macron ne marque-t-il pas justement l’achèvement du gaullisme ?

Je crois, tout au contraire, qu’il s’inscrit dans une forme de réappropriation moderne du gaullisme. En présentant une candidature en dehors des partis, en soutenant un projet national de long terme, en se faisant l’artisan d’une politique ni de droite, ni de gauche, le président de la République a endossé le costume gaulliste. Cela agace évidemment à gauche, où on le dépeint en homme de droite, et à droite, où on rappelle ses engagements politiques passés à gauche.

Cependant, le gaullisme n’est pas une réponse à tous les maux de notre société. C’est un ensemble de grandes orientations stratégiques – sur la place de la France dans le monde, sur la recherche d’une troisième voie entre capitalisme et communisme, etc. C’est un cap à suivre pour réfléchir à des problèmes contemporains, comme la crise de la participation démocratique ou les enjeux du numérique. Comme le Phénix, le gaullisme ne peut donc pas vraiment mourir. Il ne fait que renaître de ses cendres sous une forme nouvelle.

Vous souhaitez nous signaler une erreur ? Contactez la rédaction.